jeudi 9 avril 2026

TRAGEDIE, FATALITE ET JOIE DE VIVRE.

 

(Ceci est le résumé d'une communication que j'ai faite à la Maison du Yoga du Plan d'Aups le dimanche 29 mars 2026).

L'opéra Carmen de Bizet1, dont nous entendons là l'air de la séguédille du premier acte, est sans doute aujourd'hui le spectacle tragique le plus souvent représenté de par le monde. On sait que Nietzsche, auteur de la Naissance de la Tragédie, avait une totale vénération pour cet opéra dont il dira : "ce qui est bon est léger. Tout ce qui est divin marche d’un pied délicat. […] Cette musique est gaie [d'une] gaieté africaine ; la fatalité plane au-dessus d'elle, la joie est courte, soudaine, sans merci"(Nietzsche, le Cas Wagner, 1888). Et nous verrons en effet que, loin d'être un spectacle lugubre ou démoralisant, la tragédie est une manière d'appréhender avec ivresse et jubilation la fatalité de l'existence humaine, laquelle fatalité rend dérisoire toute volonté de, comme on dit aujourd'hui, "prendre son destin en mains".

mardi 23 septembre 2025

LA POSTURE TRAGIQUE (I - TRAGEDIE ; II - ILLUSION).

 

Lors des obsèques de Marie Trintignant décédée en août 2003 dans les circonstances que tout le monde connaît, son père a pris la parole en ces termes : "ne pleure pas celle que tu as perdue ; réjouis-toi au contraire de l'avoir connue". Il y a dans cette phrase toute l'intensité et toute la grandeur de la tragédie : la catastrophe, la souffrance, la joie ("réjouis-toi"). Chacun(e) d'entre nous a sans doute croisé un jour ou l'autre quelqu'un qui, tout en étant accablé par le sort, manifeste néanmoins une vitalité extraordinaire, une joie de vivre hors du commun. Et a sans doute pensé : "quel courage !" comme s'il fallait, pour apprivoiser la tragédie de l'existence, engager un combat féroce contre le destin. Or, nous dit Nietzsche, c'est, tout au contraire, la posture tragique comme communion avec le destin qui nous procure cette "puissance de l'ivresse que tous les hommes et tous les peuples ont chanté dans leurs hymnes, [cette] force despotique du renouveau printanier pénétrant joyeusement la nature entière"(Nietzsche, la Naissance de la Tragédie, i). Nous allons donc montrer que (I) les origines festives de la tragédie grecque résument à merveille la nature de l'existence humaine, notamment (II) en ce que celle-ci se berce de l'illusion de pouvoir combattre le caractère intentionnellement illusoire du monde perçu, caractère illusoire qui (III) est dénié par la lutte dérisoire d'une responsabilité volontaire contre la souffrance existentielle dont (IV) la prise de conscience de la fatalité constitue la posture tragique par excellence, laquelle (V) est le seul moyen non de supprimer mais de sublimer la souffrance existentielle par une mise en scène qui, (VI) une fois admise et répétée sans réserve, procure la joie de vivre à la fois la plus éphémère et la plus exubérante.

LA POSTURE TRAGIQUE (III - SOUFFRANCE ; IV - FATALITE).

(suite de ...)

LA POSTURE TRAGIQUE (V - MIMESIS ; VI - KATHARSIS).

 (suite de ...)

dimanche 6 avril 2025

SOI OU NON-SOI : LE DÉBAT.

 

(Ce texte est la transcription d'une communication que j'ai faite le dimanche 30 mars 2025 à la Maison du Yoga du Plan d'Aups à l'invitation de l'Institut de Yoga de Marseille).

Dans une annexe à sa récente traduction des Yoga-Sūtra de Patañjali (Albin Michel, 2023), Marc Ballanfat insiste sur l'importance d'un débat qui a réellement eu lieu dans la capitale de l'empire Gupta à la fin du IV° siècle de l'ère commune à propos du statut de la conscience humaine : d'un côté, les bouddhistes Vasubandhu ou Asanga lui refusent toute aséité, toute qualité d'être Soi, de l'autre, les brahmanistes prétendent au contraire que la pure conscience est le Soi proprement humain. D'après Marc Ballanfat, c'est même sur la base de ce débat qui agite la pensée "indienne1" depuis le VI° siècle a.e.c. et pour défendre les positions brahmanistes qu'auraient été rédigés les Yoga-Sūtra de Patañjali2. Nous allons, pour notre part, réévaluer la pertinence de ce vieux débat en en explorant les enjeux et les limites épistémologiques mais aussi en l'élargissant à toutes les entités en général et en y invitant deux autres protagonistes : la Métaphysique grecque et le Taoïsme chinois.

lundi 25 novembre 2024

SOUFFRANCE DU SOI ET SOUFFRANCE PAR SOI - 1 - PHILOSOPHIE ET YOGA.


Suivant la loi de Boltzmann (seconde loi de la thermodynamique), tout système physique perd tendanciellement de l'énergie et se dirige inéluctablement vers sa mort thermique. En ce sens, tout système physique souffre d'entropie. Toutefois, dans la mesure où un système est thermodynamiquement ouvert, c'est-à-dire connecté à d'autres systèmes physiques, son entropie peut être compensée par les systèmes connexes, l'énergie perdue par les uns étant, pour partie, localement et momentanément récupérée par les autres. À cet égard, Francisco Varela définit le vivant comme un système thermodynamiquement ouvert mais cognitivement clos. Cela veut dire qu'un système est vivant si et seulement si tout ou partie des structures physiques dont il est constitué s'organisent contextuellement de telle sorte qu'elles font circuler entre elles de l'information sur l'état énergétique de l'organisation pour, autant que possible, maintenir cette organisation invariante. Cette "clôture cognitive du système", Varela l'appelle un "Soi". Dès lors, puisque tout système physique souffre (d'entropie), tout système physique vivant souffre (d'entropie) et, dans la mesure où il est un "Soi" cognitif,  tout système physique vivant "sait" (perçoit) qu'il souffre (d'entropie). Cette souffrance est donc une souffrance DU SOI, en l'occurrence, de celui qui est contextuellement concerné par la connaissance-perception de sa propre entropie. Mais qu'en est-il des organisations vivantes dotées de conscience et de langage que sont les entités humaines ? On est obligé d'admettre que leurs "Soi", en tant qu'ils sont conscients, non seulement souffrent et perçoivent qu'ils souffrent mais, de plus, sont conscients de percevoir qu’ils souffrent. La souffrance DU Soi devient alors souffrance PAR Soi, en l'occurrence, par le fait de posséder des Soi cognitifs conscients qui permettent aux humains, certes, d'examiner certaines causes de souffrance pour tenter de les supprimer, mais aussi de représenter leur propre souffrance et donc de la prolonger dans le temps, voire de l'étendre dans l'espace en la communiquant à d'autres Soi. En ce sens, les Soi humains sont à la fois les plus sensibles des Soi à la souffrance et les plus à même d'y trouver des solutions et d'y remédier. Parmi ces solutions, celle qui a été le plus spontanément et le plus généralement adoptée par le Soi humain (individuel ou collectif) a consisté à sacraliser sa propre invariance afin de s'octroyer le droit et le pouvoir presque illimités d'infliger aux systèmes physiques connexes, conscients ou non,  vivants ou non, des souffrances entropiques qui dégénèrent souvent en pures et simples destructions, et ce, au risque de précipiter la mort thermique du Soi humain au lieu de la ralentir (cf. Thermodynamique des Conflits II : Prédation et Parasitisme). La question est donc clairement de savoir dans quelle mesure les solutions apportées par les Soi conscients humains au problème de leur propre entropie ne sont pas plus problématiques que le problème lui-même. Nous verrons qu’à cette question, la Philosophie, le Yoga, le Taoïsme ou le Bouddhisme apportent des réponses radicalement divergentes.


SOUFFRANCE DU SOI ET SOUFFRANCE PAR SOI - 2 - TAOÏSME ET BOUDDHISME.