(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

mardi 27 novembre 2001

POURQUOI UN JUGEMENT SUBJECTIF APPARAÎT-IL SOUVENT COMME ARBITRAIRE ?

Juger” vient de “jus dicere”, “dire le droit”. En ce sens, le juge est celui qui dit le droit. Mais le juge est toujours obligé d’interpréter la règle de droit. Or toute interprétation n’est-elle pas subjective ? Ce qui est subjectif ne manque-t-il pas, par définition, d’objectivité ? Tout juge étant détenteur d’un pouvoir n’est-il pas est tenté d’en abuser ? Pourtant une interprétation n’est jamais complètement arbitraire dans le sens où il existe toujours des règles communes d’interprétations et le juge est, en principe choisi pour sa compétence et donc digne de confiance. Pourquoi alors un jugement subjectif apparaît-il souvent comme arbitraire ?

I - Le jugement réfléchissant est inter-subjectif mais non-arbitraire.

A - le jugement réfléchissant est un jugement non-objectif.
Supposons P1 : “ce liquide est de l’eau”, et P2 : “ce liquide est indispensable”. Elles ont apparemment la même forme grammaticale : une certaine chose (“ce liquide”) est supposée dotée de certaines propriétés (“est de l’eau” ; “est indispensable”). Nous dirons dans les deux cas que l’énonciateur porte un jugement sur une chose indiquée par le sujet de la phrase en prétendant lui attribuer avec vérité la propriété indiquée par le prédicat. Donc, “juger, c’est comparer à une chose quelque chose pris pour caractère ; la chose elle-même est le sujet, le caractère est le prédicat”(la Fausse Subtilité ..., II, 47). Juger, c’est donc prétendre qu’une chose fait partie d’une classe (“ceci est de l’eau”), ou qu’une classe fait partie d’une classe de classe (“l’eau est un liquide”). Mais si la vérité de P1 dépend de critères conceptuels de comparaison du sujet avec le prédicat (le concept d’eau), celle de P2 ne dépend que d’exemples, soit de sujets convenant au prédicat “indispensable”, soit de prédicats qui paraphrasent “indispensable”. Or un exemple est toujours particulier, tandis que le concept a, a priori, valeur universelle. Donc P2 n’indique rien, a priori, quant à ses conditions de vérité. Mais alors, si le terme “indispensable” n’est pas un concept doté a priori, de caractères déterminés, cela va avoir pour conséquence de nous obliger à réfléchir sur les conditions de vérité de la phrase P2. Voilà pourquoi “si l’universel [le concept] est donné, le jugement est déterminant ; mais si seul est donné le particulier pour lequel le jugement doit trouver l’universel, alors le jugement est simplement réfléchissant”(C.F.J., intro. IV). Donc lorsque le prédicat d’un jugement n’est pas un concept universel, quand donc les conditions de vérité d’une phrase nécessitent l’évocation d’exemples particuliers, le jugement n’est pas déterminant mais réfléchissant. Il s’ensuit que le jugement déterminant est objectif, puisque “l’objet est considéré comme ce qui s’oppose à ce que nos connaissances soient déterminées au petit bonheur et donc arbitrairement”(C.R.P., III, 81) : l’objectivité est la capacité pour des propriétés sensibles d’un objet de se conformer aux caractères énumérés par un concept.
De plus, contrairement à ce qui se passe pour le jugement déterminant, on transforme souvent l’aspect indéterminé du jugement réfléchissant en présomption de l’arbitraire : l’auteur du jugement réfléchit sans concept déterminé ; il lui est donc loisible de donner, à sa fantaisie, n’importe quel sens à des mots comme “indispensable”, “bon”, “juste”, etc. Prenons l’exemple du jugement esthétique : je vois une oeuvre d’art, je juge qu’elle est belle. Nous disons “cette oeuvre est belle” comme nous disons “ce liquide est indispensable” et non pas comme nous disons “ce tableau est rectangulaire”. Celui-ci est un jugement déterminant tout-à-fait objectif dont les conditions de vérité sont énoncées par le concept de rectangle. Mais nul ne peut constater objectivement qu’elle est belle, car le prédicat “belle” n’est pas un concept doté de caractères a priori. En d’autres termes, la beauté n’est pas une propriété objective de l’oeuvre d’art. Va-t-on dire alors que le jugement réfléchissant est un jugement arbitraire ?

B - le jugement réfléchissant n’est pas arbitraire mais au contraire nécessaire.
Supposons que “ceci est beau” soit paraphrasable par “ceci me plaît”. Supposons que “puisque la beauté n’est pas une qualité qui est dans les choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui les contemple et que tout esprit perçoit une beauté différente”(de la Règle du Goût). Supposons donc que le jugement réfléchissant esthétique soit arbitraire. Si “ceci est beau” est arbitraire, s’il équivaut à “ceci me plaît”, c’est que chacun a son propre goût, à savoir un état psychique qui ne peut être partagé par quiconque. Or “tout un chacun a son propre goût’, cela signifie que le fondement de détermination du jugement est purement subjectif, ou que ce jugement n’a aucun droit à l’approbation nécessaire d’autrui”(C.F.J., §56). En d’autres termes, comme on dit, “des goûts et des couleurs on ne discute pas”. Pourtant, ce dicton contredit la pratique consistant pour chacun de faire part de ses impressions esthétiques à autrui, voire d’essayer de convaincre autrui, et en tout cas de se montrer déçu de ne pas atteindre l’un de ces buts. C’est bien parce que “l’on peut discuter du goût, bien qu’on ne puisse pas en disputer, c’est-à-dire en décider par des preuves”(-id-) : le jugement réfléchissant esthétique admet d’être discuté, communiqué, argumenté, même si, en effet, l’argument n’est jamais un concept, car alors, non seulement on en discuterait, mais on en disputerait. En tout cas, le fait qu’on discute autour de “ceci est beau” prouve que le jugement réfléchissant esthétique vise “l’approbation nécessaire d’autrui”, donc ne signifie pas que “chacun consent à ce que son jugement personnel et privé, et en vertu duquel il dit qu’un objet lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne”(C.F.J., §7), donc n’équivaut pas à “ceci me plaît”.
De même si nous énonçons un jugement réfléchissant moral du genre “ceci est mal”, nous ne prétendons pas que “mal” soit un concept ne servant qu’à décrire objectivement un comportement. Car ce que veut communiquer A à B en lui disant “ce que tu viens de faire est mal”, ce n’est du tout la description d’un acte mauvais, mais plutôt le sentiment de A à l’égard de l’acte de B. D’une manière générale, lorsque vous énoncez un jugement réfléchissant, “vous ne signifiez rien d’autre que, selon la constitution de votre nature, vous éprouvez un sentiment d’approbation ou de blâme en considérant l’objet(T.N.H., III, i, 1). C’est pourquoi il n’est pas question de paraphraser “ceci est mal” par “ceci me déplaît”. En disant, ”ce que tu viens de faire est mal” A dit à B qu’il désapprouve son acte, mais aussi que quiconque à la place de A aurait dû le désapprouver : “il ne juge pas pour lui seulement, mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté [ou du mal] comme si c’était une propriété des choses”(C.F.J., §7). En disant “ceci est mal”, A veut donc dire à B “qu’il est rationnel pour lui de se sentir coupable de le faire, et pour tout autre d’être en colère contre lui”(Wise Choices ..., §3). Rationnel, c’est-à-dire que l’auteur du jugement réfléchissantpeut exiger que tout le monde l’accepte en révélant ses motifs sans pour autant terroriser son auditoire”(Wise Choices ..., §10) : en disant à B “ceci est mal”, A peut être amené à révéler qu’il est très en colère contre B et que B devrait se sentir coupable, et il s’attend à ce que toute autre personne C trouve cela tout-à-fait normal. De même, en disant “ceci est beau”, “ceci est juste”, etc. nous sommes en mesure d’exiger que n’importe qui trouve normal ce jugement : par exemple “je dis que la chose est belle et je m’attends à trouver les autres d’accord avec moi [car] je crois pouvoir l’exiger d’eux”(C.F.J., §7). Le jugement réfléchissant, qu’il soit moral ou esthétique, n’est pas a priori, certes, mais, il est rationnelle : la preuve est que, après réflexion, “nous exigeons que notre auditoire accepte ce que nous disons” (Wise Choices ..., §9). C’est donc que le jugement réfléchissant a beau ne pas être objectif, nénamoins il “proclame qu’il y a nécessité [...] d’apprécier la représentation d’un objet” (C.F.J., §67). Et d’une manière générale, le jugement réfléchissant a pour fonction de poser des valeurs rationnelles (la beauté, la justice, l’utilité, etc.) qui ne sont pas des concepts a priori, mais sont néanmoins l’aboutissement d’une réfléxion critique portant sur des règles esthétiques, morales, politiques, juridiques, etc. permettant d’harmoniser des formes de vie et qui, pour cela, sont toutes inter-subjectives. Est-ce à dire que tous les jugements subjectifs sont en même temps rationnels et nécessaires et échappent donc à l’arbitraire ?

II - le jugement de perception est subjectif mais non arbitraire.

A - le jugement de perception ne vise pas l’accord inter-subjectif.
Considérons ces trois phrases : P3 “ceci est bon” ; P4 “ceci est agréable” ; P5 “ceci me plaît”. P3 est un jugement réfléchissant qui a une portée nécessairement inter-subjective et n’est donc pas paraphrasable par P4 et P5 car “en ce qui concerne l’agréable, chacun reconnaît que le jugement par lequel il déclare qu’une chose lui plaît, étant fondé sur un sentiment particulier, n’a de valeur que pour sa personne”(C.F.J., §7), tandis que pour P3je ne juge pas seulement pour moi mais pour tout le monde et je parle de la beauté comme si c’était une propriété des choses”(C.F.J., §7). On dira que P4 et P5 sont des jugements de perception, c’est-à-dire des jugements qui “ont leur fondement dans la perception immédiate des sens”(Prolégomènes, IV, 297). De tels jugements ne sont pas objectifs car ni “bon”, ni “agréable”, ni “me plaît” ne sont des concepts déterminant a priori les propriétés d’un objet possible. Mais P4 et P5 semblent subjectifs dans un sens plus faible que P3, puisque, dans P3, le locuteur peut être amené à défendre son point de vue et à argumenter pour trouver un accord, ce qui n’est pas le cas de P4 ou P5 où on admet que ce que dit le locuteur ne vaut que pour lui seul. Bref, les jugements de perception “valent uniquement pour nous, c’est-à-dire pour notre seule subjectivité”(Prolégomènes ..., §18).
Les jugements de perception semblent alors être de sérieux candidats au titre de jugement arbitraire, c’est-à-dire de jugement privé qui n’a de compte à rendre à personne. Ne dit-on pas en effet que rien n’est plus intime que les perceptions, les sensations, les sentiments, etc ? Pourtant tout jugement doit être compréhensible pour son destinataire et donc être doté de conditions de vérité. En effet, tout jugement expose toujours son auteur à deux types de réactions : “je ne comprends pas”, ou bien “c’est faux”. Or nous apprenons à formuler un jugement dans un contexte social en imitant autrui qui l’énonce dans des circonstances appropriées consacrées par des règles d’usage. Par exemple “nous apprenons le mot ‘rouge’ dans des circonstances bien déterminées : certains objets sont habituellement rouges et conservent leurs couleurs ; la plupart des gens s’accordent avec nous pour juger des couleurs”(Notes sur l’Expérience Privée). Bref, le jugement de perception “c’est rouge” obéit à des règles d’usage précises, des règles grammaticales : “la grammaire décrit l’usage des mots dans le langage : la grammaire est au langage ce que les règles du jeu sont au jeu”(Grammaire Philosophique, II, 23). Les règles de grammaire sont les règles d’usage des jeux de langages. Or, dans la plupart des jeux de langage, les règles d’usage sont le plus souvent implicites, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas énoncées explicitement. Les cas où elles le sont sont exceptionnels : ces exceptions sont précisément celles du jugement déterminant où les règles doivent être clairement énoncées a priori et du jugement réfléchissant où elles doivent l’être a posteriori après débat. Mais les jugements de perceptions font partie des jeux de langage pourvus de règles grammaticales implicites et ne sont pas plus arbitraires que les jugements déterminants ou réfléchissants. Comment expliquer alors que, comme le souligne Kant, le jugement de perception nous semble arbitraire ?

B - le jugement de perception peut s’accompagner d’incertitude ou de simulation.
Même si le jugement de perception n’est pas plus arbitraire que le jugement déterminant ou le jugement réfléchissant il est pourtant clair que le jugement de perception est le moins exigeant en termes de justification : “je n’aime pas les épinards et j’estime que c’est une affaire de goût [...] j’en mange si je les aime et pas autrement [mais dire] que je suis opposé à la cruauté [c’est] s’engager à quelque chose en quoi nous voyons une exigence fondamentale de la rationalité, c’est sans conditions”(Wise Choices ..., §8). Un jugement réfléchissant moral est rationnel a posteriori, tandis qu’un jugement de perception est irrationnel puisqu’il reste une affaire d’appréciation personnelle, dans laquelle on estime soit n’avoir pas de justification à donner, soit au contraire avoir le choix entre plusieurs justifications concurrentes. Soit l’exemple du jugement de perception “j’ai mal” : “un enfant s’est blessé, il crie, et maintenant les adultes lui parlent et lui enseignent des exclamations et, plus tard, des phrases ; ils apprennent à l’enfant une nouvelle manière de se comporter lorsqu’on a mal”(P.U., §244). Ce qui veut dire que l’énonciateur doit avoir appris à prononcer cette phrase dans des circonstances au cours desquelles l’environnement social a réagi favorablement (l’enfant a été consolé, rassuré, soigné, etc.), encourageant ainsi l’enfant à réitérer son jugement de perception dans des circonstances similaires. Pourtant il n’est pas d’enfant qui, à un moment ou à un autre, n’abusera de ce comportement en prétendant avoir mal alors qu’il n’a pas mal. En effet,
- premièrement, l’expression “avoir mal” n’étant pas un concept rationnel (ce n’est pas un jugement déterminant) et n’étant pas non plus une valeur rationnelle (ce n’est pas un jugement réfléchissant), l’enfant va être confronté à des circonstances limites où le jugement “j’ai mal” semblera approuvé, fût-ce tacitement, par l’environnement social, ce qui va encourager l’enfant à étendre de manière incertaine son jugement à des circonstances dans lesquelles le jugement est inapproprié sans pour cela être sanctionné
- deuxièmement, “quel que soit le jeu de langage, il est essentiel à la fois que les gens qui le jouent se comportent de la manière particulière que nous appelons exprimer ce qu’ils sentent et, également, que de temps en temps ils dissimulent ce qu’ils sentent”(Notes sur l’Expérience Privée), ce qui veut dire que l’enfant va faire l’apprentissage d’expressions comme “jouer”, “faire semblant”, “mentir”, etc. qui, employées par des adultes dans des circonstances appropriées, vont constituer des exemples d’usages simulatoires du langage qui, pour être exceptionnels, n’en sont pas moins utiles en ce qu’ils permettent à son auteur de se sortir d’un mauvais pas, et qui donc vont l’inciter lui aussi à simuler de temps en temps.
Finalement le jugement de perception est nécessairement appris dans des circonstances appropriées, mais la complexité et la multiplicité de ces circonstances laisse toujours une marge d’appréciation considérable de la part du sujet conscient sur l’opportunité ou non d’énoncer son jugement : “ce qui est extraordinaire avec le langage, c’est que nous finissons par faire des choses que nous n’avons pas apprises”(Leçons sur la Philosophie de la Psychologie). L’aspect incertain et simulatoire est directement lié à ce que ni l’accord objectif, ni l’accord inter-subjectif ne sont exigés dans le jugement de perception. D’où l’impression fausse que le jugement de perception est purement une affaire de fantaisie individuelle. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de jugement qui soit purement affaire de fantaisie personnelle ?

III - Seules les attitudes propositionnelles sont subjectives et arbitraires.

A - il existe des constructions linguistiques essentiellement opaques.
Ainsi, une phrase de la forme “A est B” a grosso modo toujours la même fonction sociale coordinatrice même si la contrainte consciente des règles grammaticales est décroissante en allant du jugement déterminant (“A est un champignon”), au jugement réfléchissant (“A est scandaleux”), et au jugement de perception (“A est vert”). Cette dernière forme de jugement n’est cependant jamais arbitraire, tout au plus incertaine et/ou simulatoire, mais accidentellement et non par nature. C’est ce que prouve la désapprobation dont est l’objet celui qui énonce un jugement incertain et faux, et plus encore l’auteur d’un jugement simulatoire mensonger. Le problème est donc de savoir à présent s’il n’existe pas des constructions dont la fonction est d’être essentiellement soustraites à l’assentiment social, c’est-à-dire qui par nature et non pas par accident sont arbitraires. Soit le jugement de perception “ceci est rouge”. Normalement, son énonciation est le fruit d’un conditionnement qui l’incline à prononcer ces mots en présence d’objets rouges de telle manière que l’assentiment accompagne son énonciation. C’est pour cela que “ceci est rouge ” et “il est vrai que ceci est rouge” sont interchangeables : “il est vrai que” est une construction transparente qui n’ajoute rien aux conditions de vérité de “ceci est rouge”. Supposons maintenant que Pierre dise “je crois que ceci est rouge”. Les phrases “ceci est rouge” et “je crois que ceci est rouge” sont-elles interchangeables ? Non car ici on ne peut rien inférer à propos de l’existence objective de quelque chose de rouge, ce qui est pourtant la fonction normale de l’affirmation : de “il pleut” ou “il est vrai qu’il pleut” on infère l’existence objective de la pluie. Donc, de toute affirmation de la forme “Fx” ou de “il est vrai que Fx”, on infère que “$x, Fx”, même si l’on est prêt à contester l’attribution de F, voire l’existence-même de x. Tandis que si l’on dit “je pense qu’il pleut”, personne, pas même l’auteur du jugement, ne peut inférer l’existence de la pluie : de “¸Fx”, on ne peut pas inférer que “$x, Fx”, en fait on ne peut rien inférer du tout.
Et en effet, “une telle construction est censée exprimer l’état d’esprit du sujet plutôt qu’un état de chose objectif”(P.T., §28). D’une manière générale, contrairement à la construction “il est vrai que ...”, la plupart des phrases dont le sujet est un être pensant et dont le complément est introduit par “que” ne sont pas transparentes mais opaques : “les constructions ‘croire que’, ‘dire que’, ‘désirer que’, ‘craindre que’, etc. sont des attitudes propositionnelles essentiellement opaques”(W.O., §31). Ce qui veut dire que le jugement “Desdémone aime Cassio” est transparent en ce qu’il n’est vrai que si et seulement si trois conditions sont impérativement réunies : il existe un objet nommé Desdémone, un autre nommé Cassio, et le premier aime le second. Mais le jugement, prononcé par Othello “je crois que Desdémone aime Cassio” est opaque dans le sens où il est vrai non pas s’il ne manque aucune des trois conditions précédentes, mais si on peut prouver que l’auteur du jugement, Othello, est bien dans l’état d’esprit consistant à croire que sa femme aime son lieutenant. Cela dit, en quoi consiste la preuve de l’existence d’un tel état d’esprit ?

B - les attitudes propositionnelles sont des jugements essentiellement arbitraires.
De deux choses l’une : l’état d’esprit est ou bien un état de la conscience ou bien un état du cerveau. Or, si c’est un état de conscience, l’état d’esprit est un fait de nature psychique accessible seulement en première personne, alors que le langage est un art social qui suppose des critères publics. De sorte que pour dire “je crois que Desdémone aime Cassio”, Othello aurait besoin de voir préalablement ce qu’il a au fond de sa conscience. Mais “quel est le critère du fait qu’il voit juste dans son intériorité ? Son imagination, sa mémoire, ne pourraient-elles pas l’égarer ?”(Etudes Préparatoires, §896). Bref, dans ce cas, on voit mal ce qui pourrait constituer la preuve de l’existence de l’état d’esprit d’Othello. D’un autre côté, si par état d’esprit on entend un état cérébral de nature physique, il n’y aurait alors qu’à décrire scientifiquement le fonctionnement du cerveau d’Othello pour savoir ce qu’il croit vraiment. Or lorsqu’Othello dit “je crois que Desdémone aime Cassio”, ce qu’il croit, ce n’est pas ce qui se passe dans sa tête : “que se passe-t-il exactement dans sa tête ? Cette question n’a pas de réponse à part des déclarations concernant sa pression sanguine, son pouls, etc.”(Leçons sur la Philosophie de la Psychologie), autant de phénomènes qu’Othello n’est pas obligé de connaître pour dire ce qu’il dit. Bref, “les processus physiologiques ne correspondent pas aux pensées et nous n’accédons pas aux pensées par l’observation du cerveau”(the Blue Book, 7). Donc dans ce cas, l’état cérébral pourrait évidemment être décrit par des phrases mais on ne pourrait pas dire : “voilà la preuve de l’état d’esprit d’Othello !”. Conclusion : si un état d’esprit est un état de conscience, on ne peut pas prouver son existence, et si c’est un état du cerveau, on peut pas prouver la relation avec l’attitude propositionnelle qui lui correspond. Bref, les constructions de la forme “A pense que p” ou encore “¸Fx”, n’admettent aucune condition de vérité, et c’est pour cela que les attitudes propositionnelles sont essentiellement opaques, c’est-à-dire qu’il n’y a rien à en inférer.
Mais alors, ce qui fait le caractère opaque de ces phrases censées exprimer des états d’esprit, c’est que “lorsque vous parlez de ce qui est ‘’dans l’esprit’, vous utilisez une métaphore”(the Blue Book, 6). La métaphore est la suivante : “il y a un intérieur au sujet duquel un observateur extérieur ne peut conclure que de manière indéterminée”(Etudes Préparatoires, §951), c’est-à-dire que l’observateur extérieur doit faire comme si l’attitude propositionnelle exprimait quelque chose de cachéqui soit certain à la première personne, incertain à la troisième”(-id-), et c’est cela qui rend la construction opaque. Donc l’opacité est due à la construction grammaticale elle-même : Othello dit “je crois que Desdémone aime Cassio” pour ne pas avoir à dire “Desdémone aime Cassio”. La première construction possède l’avantage de soustraire le jugement à toute tentative de sanction sociale : “nous parlons d’esprit’, de ‘mental’ pour justifier que certains de nos jugements sont indéterminés, mais c’est cette indétermination qui explique l’utilisation de ces mots, et non l’inverse”(l’Intérieur et l’Extérieur). Ce qui veut dire qu’il appartient aux règles du jeu des attitudes propositionnelles de dire “je pense que p” pour soustraire p à l’approbation ou à la désapprobation sociale qui devrait porter sur les conditions de vérité de p. En disant “je crois que Desdémone aime Cassio”, Othello interdit à quiconque de le contredire. Donc “c’est à cause de notre désaccord sur les motifs, les croyances, les sentiments des gens que nous adhérons à l’image trompeuse de quelque chose qui est caché à l’intérieur de l’esprit”(-id-) : c’est parce que A ne désire pas discuter avec autrui des conditions de vérité de p, qu’il dit “je pense que p”, laissant croire par là que p est cachée dans l’esprit de A et inaccessible à tout autre qu’à A. Finalement, ce qui est irrémédiablement arbitraire dans nos jugements, ce sont les attitudes propositionnelles que nous adoptons pour nous immuniser contre la sanction sociale qui est susceptible de frapper les conditions de vérité de n’importe quel jugement, qu’il soit objectif et déterminant, inter-subjectif et réfléchissant ou subjectif et de perception.

Conclusion.

Bien que le jugement réfléchissant ne soit pas, comme le jugement déterminant, pourvu d’un concept dont les caractères a priori déterminent des propriétés sensibles objectives, il n’est pas pour autant arbitraire. En effet, un tel jugement a pour fonction l’accord inter-subjectif nécessaire autour d’une argumentation rationnelle visant à harmoniser les formes de vie sociale. Certes, le jugement de perception échappe à cette exigence d’argumentation rationnelle et apparaît donc comme un jugement plus proprement subjectif. Pourtant son apprentissage fait également l’objet d’un conditionnement social qui lui interdit tout arbitraire, bien qu’il puisse être, exceptionnellement, l’expression d’une exagération ou d’un mensonge. Finalement, le seul type de jugements subjectifs qui soient essentiellement arbitraires, ce sont les attitudes propositionnelles (“je pense que”, “je crois que”, etc.). Celles-ci sont en effet des constructions grammaticales opaques qui font échapper leur auteur au contrôle des conditions de vérité sur lesquelles s’exerce ordinairement une sanction sociale.

mardi 20 novembre 2001

EST-CE LA BEAUTE DE L'OEUVRE QUE L'ON APPRECIE DANS L'ART ?

En octobre 1926, un bateau transportant l’Oiseau dans l’Espace, sculpture de Constantin Brancusi, arrive à New-York. Or l’administration douanière américaine décide de taxer l’oeuvre en la considérant comme un simple objet utilitaire. Le raisonnement est le suivant : une oeuvre d’art est nécessairement belle, or cet objet n’est pas beau, donc ce n’est pas de l’art et, à ce titre, ne peut bénéficier de l’éxonération des taxes douanières. Il s’ensuit un procès mémorable dont l’enjeu est une tentative de définition juridique de l’essence de l’art. D’où le problème de savoir si c’est la beauté de l’oeuvre que l’on apprécie dans l’art.
 
I - A première vue, ce que l’on apprécie, c’est la beauté de l’oeuvre d’art.

 a - “le goût est la faculté de juger et d’apprécier [...] par une satisfaction [...] indépendante de tout intérêt ; on appelle beau l’objet d’une telle satisfaction(C.F.J., V, 211) : lorsqu’on juge “c’est vrai”, on approuve une relation de concordance entre la représentation et la réalité, ce qui n’est pas forcément le cas lorsqu’on dit “c’est beau”. Lorsqu’on juge “c’est agréable” on apprécie a posteriori la satisfaction d’un besoin procurée par un certain objet, tandis qu’en disant “c’est beau” aucun besoin physiologique n’est concerné et l’objet n’est pas consommé. Enfin, lorsqu’on juge “c’est bien” on approuve a priori une action morale dont l’existence est réputée nécessaire, alors que par “c’est beau” on ne souhaite aucune existence autre que celle de l’objet lui-même. Donc ce qui est beau n’est ni une connaissance, ni une action, ni un objet mais l’effet sensible (esthétique) procuré par ce que représente ou symbolise un certain objet appelé oeuvre d’art. Comment une telle appréciation désintéressée est-elle possible ?

 b - “est beau ce qui plaît universellement mais sans concept(C.F.J., V, 219) : “c’est beau” n’est pas un jugement particulier comme “c’est agréable”, car on peut vouloir convaincre quelqu’un par des arguments qu’une oeuvre d’art est belle, mais pas qu’un vêtement ou qu’une odeur sont agréables. Donc le jugement de goût a une prétention à l’universalité : “on parlera du beau comme si la beauté était une propriété de l’objet”(C.F.J., V, 211). On fait “comme si”, or “c’est beau” n’équivaut pas à “c’est vrai”, le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance. De sorte qu’il n’y a pas de propriétés sensibles de l’objet qui pourraient amener la conclusion “c’est beau” après confrontation avec les caractères a priori d’un concept de beauté. En d’autres termes, “il ne peut y avoir de règle objective du goût”(C.F.J., V, 231). Or comment ce qui n’est pas objectif peut-il prétendre à l’universalité ?

 c - “la beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue sans représentation d’une fin(C.F.J., V, 236) : ce n’est pas la matière sensible qu’on apprécie, sinon “beau” serait synonyme d’”agréable” et le jugement ne serait pas universel. Mais ce n’est pas non plus la fonction naturelle ou technique de l’oeuvre qui importe, sinon “beau” serait synonyme de “parfait” ou d’”utile”. Or la perfection d’une plante ou l’utilité d’un appareil sont des concepts définissables et le jugement de goût est sans concept. Donc un jugement universel et sans concept est tel que l’énonciateur “exige d’autrui cette adhésion”(C.F.J., V, 213), c’est-à-dire un accord a priori sans pouvoir définir ce sur quoi on estime devoir se mettre d’accord. Bref, dire “c’est beau” c’est imaginer que “la volonté de l’artiste ait été déterminée par une certaine règle”(C.F.J., V, 220), une sorte de finalité mystérieuse et incompréhensible. Mais comment la forme imaginaire d’une finalité obscure peut-elle conduire à un accord ?

 d - “est beau ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire(C.F.J., V, 240) : le jugement de goût n’est ni un jugement de perception (“c’est agréable”) bien qu’il suppose le plaisir de la satisfaction sensible, ni un jugement de connaissance (“c’est vrai”) bien qu’il suppose l’universalité a priori de l’accord. “C’est beau” implique alors la nécessité d’une émotion universelle. Il permet de “juger ce qui rend universellement communicable, sans la médiation d’un concept, le sentiment que nous procure une représentation donnée”(C.F.J., §40), c’est-à-dire d’exiger l’accord autour d’un objet dont nous considérons les propriétés sensibles dignes de nous émouvoir mais dont l’originalité interdit que nous puissions définir sa règle de conception. En ce sens, l’oeuvre d’art est “exemplaire, c’est-à-dire nécessite l’adhésion de tous à une règle universelle impossible à énoncer”(C.F.J., V, 237). Pourtant, toute beauté est-elle artistique et toute oeuvre d’art est-elle belle ?

II - Il n’est pas essentiel que l’oeuvre d’art fournisse une émotion esthétique.

a - tout ce qui est beau n’est pas art : on peut expliquer que le jugement de goût s’étende à des objets utilitaires, à des objets naturels, à des personnes, voire à des actes par “le jeu des deux facultés de l’esprit, imagination et entendement, stimulées par leur accord réciproque”(C.F.J., V, 219) : l’entendement juge belle une oeuvre d’art qui plaît aux sens, puis ce qui s’accompagne d’émotions analogues, un objet naturel (“la nature imite l’art” - le Portrait de Dorian Gray), voire une production humaine. Donc le jugement de goût “est désintéressé mais pourtant intéressant : il ne se fonde sur aucun intérêt, mais il en produit un”(C.F.J., V, 205) : on a tendance à étendre le jugement de goût à des événements de la vie sociale suffisamment intéressants pour exiger un accord universel non fondé sur des preuves. En ce sens, “le goût rend possible le passage de l’attrait sensible à l’intérêt moral” consistant à prendre autrui en général comme une fin respectable et non comme un moyen. Or, si l’on peut admettre que tout ce qui est beau est symboliquement comparé à une oeuvre d’art, doit-on admettre aussi qu’une oeuvre d’art est toujours belle ?

b - l’art n’est ni nécessairement beau, ni nécessairement sublime : dans un tableau intitulé les Souliers, Van Gogh a peint une paire de vieux souliers usés, déformés, affaissés, posés par terre, dans une atmosphère jaunâtre poussièreuse, sinon miséreuse. En quel sens ce tableau est-il beau ? Et que dire de la tirade de Lucky de la pièce de Beckett en attendant Godot qui n’est qu’une seule phrase très longue, complètement absurde et débitée sur un ton monocorde ? Que dire enfin des ready-made de Duchamp, objets banals, triviaux, voire vulgaires (Fountain, le Porte-bouteilles, Roue de Bicyclette, L.H.O.O.Q., etc.) qui sont leur propre représentation ? L’oeuvre d’art peut-elle alors être laide ? En effet, certaines oeuvres d’art procurent peut-être une émotion, mais une émotion pénible (ex : Nacht und Nebel, de Resnais, Guernica, de Picasso, etc.). On pourrait dire alors que de tels objets ne sont pas beaux mais sublimes, “le sublime étant cette alternance rapide d’attraction et de répulsion exercées par le même objet”(C.F.J., V, 258). Et pourtant certaines oeuvres d’art (les ready-mades de Duchamp, les action-paintings de Pollock, l’art conceptuel de Kosuth) ne procurent ni attrait, ni répulsion. Mais peut-être après tout, n’avons-nous pas affaire à des oeuvres d’art ?

c - l’art est ce qui est considéré comme tel sous l’autorité d’une théorie : la conception selon laquelle ce qui ne produit pas une émotion esthétique n’est pas de l’art, n’est qu’une conception bourgeoise visant l’intériorité mythique de l’esprit du spectateur individuel : “le bourgeois désire que l’art soit voluptueux et la vie ascétique ; l’inverse serait préférable”(Théorie Esthétique). Dire que l’art doit être beau ou sublime, c’est dire qu’il doit être capable de produire du consensus social au moyen d’une contemplation désintéressée, c’est-à-dire “une satisfaction insipide [...] destinée à nous libérer des urgences pratiques de la vie réelle”(l’Assujettissement ...). Ainsi s’expliquent les origines souvent communes de l’art et de la religion comme deux aspects d’une même “espèce de plaisir narcotique défini par l’absence de douleur”(-id-). Mais on peut concevoir l’art d’une toute autre manière. Ainsi par exemple “dans l’art moderne, l’aspect harmonieux du laid s’érige en protestation”(Théorie Esthétique). Dès lors, ce qui fait de Fountain une oeuvre d’art, “c’est le langage théorique à l’aide duquel les oeuvres d’art sont identifiées, en ce sens que c’est l’interprétation qui constitue l’objet en oeuvre”(la Transfiguration du Banal, V) : c’est la théorie artistique qui a autorité pour dire ce qui est art, comme la théorie scientifique pour le réel, la théorie religieuse pour le sacré, etc. Cela dit, en quoi peut bien consister l’appréciation de l’oeuvre d’art, si elle ne consiste pas nécessairement en une émotion esthétique ?

III- En fin de compte, l’oeuvre d’art n’a pas à être appréciée mais critiquée.

a - le beau cantonne l’art bourgeois dans un rôle de figuration : à l’origine, l’art n’est que l’habileté humaine à imiter un modèle intelligible (le beau, le vrai, le juste, le bien, etc.). Ce n’est qu’à partir du XVIII° que l’on va distinguer l’habileté technique de l’artisan à suivre des règles, et le génie artistique de l’artiste capable d’originalité. Ainsi naissent “les beaux-arts qui sont les arts du génie”(C.F.J., V, 311), par opposition aux techniques qui sont les arts de l’habileté. Or, si le génie artistique se signale par sa capacité créative digne d’être montée en exemple dans une société, “le génie n’est pas lui-même en mesure de décrire ou de montrer comment il crée ses productions”(C.F.J., V, 308) : le génie n’est pas celui qui n’imite rien, mais celui qui ignore ce qu’il imite. Les beaux-arts reviennent donc à l’idéal antique de la noble imitation des idées, tandis que la technique n’est plus qu’une vulgaire imitation des choses. Les beaux-arts visent “la belle représentation d’une chose”(C.F.J., V, 311), c’est-à-dire la représentation de l’idée de beau appliquée évidemment à une matière qui la rend perceptible au commun des mortels (peinture, son, argile, etc.). C’est pourquoi si l’appréciation de l’oeuvre d’art se limite au jugement de goût, c’est que l’oeuvre d’art est une imitation, une figuration : “c’est beau” veut dire “cela représente bien le modèle”. Mais qu’apprécie-t-on dans l’art non-figuratif ?

b - l’art n’est pas nécessairement un spectacle : l’art bourgeois comme “plaisir esthétique, consolation, enthousiasme qui efface les peines de la vie”(le Monde ..., §53) convie un spectateur, le temps d’un concert ou d’une visite au musée, à contempler passivement l’idéal de perfection que la vie ne lui permettra jamais d’entrevoir autrement. Or il va de soi qu’on ne regarde pas la Joconde comme on regarde Fountain. Les ready-mades à la limite “sont des choses que l’on ne regarde même pas, ou des choses que l’on regarde en tournant la tête”(Duchamp, Conversations). Il n’appartient donc nullement à l’essence de l’art de réduire son destinataire à l’état de spectateur. Nous sommes spectateurs lorsque nous allons écouter un concerto pour piano de Beethoven et que nous attendons la fin pour manifester notre admiration. Mais que dirait-on de celui qui se contenterait de pousser un cri d’admiration après un solo de piano de Count Basie au lieu de marquer le tempo avec le pied et de siffler pendant l’éxécution ? “Nous disons qu’il n’a pas vu ce qu’il y a dans l’oeuvre. ‘Cet homme a le sens de la musique’ n’est pas une phrase que nous employons pour parler de quelqu’un qui fait “ah!” quand on lui joue un morceau de musique, non plus que nous le disons du chien qui frétille de la queue en entendant de la musique”(L.E., I, 17). Or, si l’art n’est pas un spectacle, est-il si important de l’apprécier ?

c - l’art est une pratique sociale auto-référentielle : même si le spectateur est cantonné dans une contemplation esthétique, la portée du jugement de goût prétend être universelle et nécessaire. Or s’il est vrai que “les règles de l’harmonie ont exprimé la façon dont les gens souhaitaient entendre les accords sonner ”(L.E., I, 17), de telles règles ne se limitent pas à énoncer un jugement de goût. D’abord parce que “si vous vous demandez comment un enfant apprend “beau”, “magnifique”, “bon”, etc., vous trouvez qu’il les apprend en gros comme des interjections”(L.E., I, 5). Certes l’enfant peut apprendre à se comporter devant une oeuvre d’art en disant “c’est beau”, mais “au lieu de cela il pourrait aussi bien employer des gestes ou danser”(L.E., I, 10), ce qui est le cas pour le jazz. Donc “c’est beau” n’est pas un jugement, mais une simple interjection. Et de toute façon “les adjectifs esthétiques tels que ‘beau’, ‘magnifique’ ne jouent pratiquement aucun rôle. Pour la critique musicale [...] vous dites : ‘faites attention à cette transition!’ ou ‘ce passage n’est pas cohérent!’ ”(L.E., I, 8). Bref, l’art a pour fonction d’exercer le sens critique des hommes qui trouvent là l’occasion de réfléchir à des règles communes en les appliquant à des objets inutiles : “ce qui ne choque pas n’est pas de l’art”(Duchamp, Conversations). Finalement, l’oeuvre d’art doit gêner, “et la gêne prend la forme d’une critique [p.ex.] en regardant un tableau : ‘qu’est-ce qui ne va pas dans ce tableau ?(L.E., II, 19).

Conclusion.

Pour que l’on puisse parler d’appréciation esthétique, il faut, semble-t-il, que l’oeuvre fasse l’objet d’une satisfaction sensible mais désintéréssée, universelle mais sans concept, formelle mais sans fin déterminée, subjective mais nécessaire. Si ces quatre conditions sont réunies, alors on qualifie l’objet de beau et on peut dire que c’est la beauté qui plaît dans l’art. Mais comme l’oeuvre d’art n’est pas toujours reconnue comme belle, on serait tenté de croire plutôt que c’est l’originalité du point de vue sur le monde offert par l’oeuvre qui est apprécié, originalité qui consisterait à rendre aux êtres et aux choses à leur pure réalité débarrassée des conventions sociales. Mais c’est là une illusion car l’originalité de l’artiste consiste plutôt à sur-déterminer cette réalité en s’engageant dans une interprétation imaginative. Pourtant il faut bien qu’existent des règles publiques d’appréciation de l’art si l’on veut que l’art puisse être appris et jugé. De plus l’appréciation esthétique consiste dans une attitude générale (et non pas dans un sentiment privé ou un jugement de goût) déterminée par un certain contexte social. C’est donc la justesse de l’oeuvre qui est appréciée, c’est-à-dire son absence totale de dissonnance relativement à une culture et à des circonstances données.