(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

dimanche 20 mars 2005

DOIT-ON DIRE QUE "L'ENFER, C'EST LES AUTRES" ?

Doit-on dire que "l'enfer c'est les autres" ? L'être humain n'est-il pas, par nature, un "animal politique", autrement dit un être irréductiblement social, bref, peut-il demeurer humain sans "les autres" ?

I – L’homme est objectivement un animal politique constitué de l’ensemble de ses relations sociales.

A – “voué à la mort, cette fin qui ne peut être prise pour fin, l’homme est un être sans raison d’être
Seul un homme peut avoir une vocation, i.e. « tout cet arrière-plan d’idées qui consiste à considérer une activité comme une obligation »(l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme) ; en ce sens, seul l’homme est voué à la mort : « les hommes sont les mortels, les seules choses mortelles qu’il y ait »(la Crise de la Culture, ii, 1) ; mais ce qui fait « le malheur naturel de notre condition si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près »(Pensées, B139), c’est que la mort est la seule vocation qui ne puisse être un but, i.e. « l’une des choses qui peuvent être autrement qu’elles ne sont, qui peuvent indifféremment être ou ne pas être »(Éthique à Nicomaque, 1140a) ; être mortel, c’est donc être « infailliblement dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux »(Pensées, B194), misère du futur qui contamine le présent.
Dès lors, il n’est pas de raison d’être pour qui « s'étonne de se voir ici plutôt que là, car il n'y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors »(Pensées, B205) ; le mortel est alors un néant et « son esprit n’est pas un gouffre moins amer »(les Fleurs du Mal), car on est « délaissé parce qu’on ne trouve ni en soi, ni hors de soi une possibilité de s’accrocher »(l’Existentialisme est un Humanisme) : ni en soi si  « il n’y a que le moi, ouvert au vide, ouvert au rien » (l’Innommable), ni hors de soi si « nos semblables, misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul »(Pensées, B211) ; bref « il faudrait, pour bien faire, qu'on se rendît immortel »(Pensées, B169).
Comment expliquer alors que l’existence puisse néanmoins être supportable à la plupart d’entre nous ?

B – “c’est la société et elle seule qui dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister
« Les hommes n'ayant pu guérir la mort […] ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser »(Pensées, B168), i.e. de se donner l’illusion que l’existence a un sens ; or « l’illusio, c’est le fait d’être pris au jeu »(Raisons Pratiques, v), celui des diverses occupations qu’« il suffit de comprendre sous le divertissement »(Pensées, B137) ; et si ces jeux sociaux sont générateurs d’illusion, c’est que « nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître »(Pensées, B147) ; c’est en ce sens que « la coutume est notre nature »(Pensées, B89), i.e., comme le rappelle l’étymologie, le costume de l’acteur face au spectateur (de même que “personne” vient de persona, masque de l’acteur) - l’illusion réside dans « les fonctions que la société nous enjoint de remplir en jouant le jeu »(Leçon sur la Leçon), i.e. en sorte que le mortel « s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même »(Pensées, B139) en se donnant « des justifications et des excuses, alors que nous sommes seuls et sans excuses »(l’Existentialisme est un Humanisme) ; ces fonctions sont des jeux mais « les jeux sociaux se font oublier en tant que jeux »(Raisons Pratiques, v) ; aussi devons-nous produire avec sérieux dans le cadre « de l’infrastructure économique de la société, la base réelle sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique »(Critique de l’Économie Politique), laquelle organise et entretient une conscience faussée de notre condition où « on nous accable d’affaires […] et on nous fait entendre […] qu’une seule chose qui manque nous rendrait malheureux »(Pensées, B143) ; aussi, les affaires « passent avant tout, sont dans la vie ce qu’il y a de plus important »(Dictionnaire des Idées Reçues).
Est-ce à dire que n’importe quelle activité sociale est susceptible de donner un sens à l’existence ?

C – “c’est elle qui, en produisant les affaires et les positions que l’on dit importantes, produit les actes et les agents que l’on juge importants, pour eux-mêmes et pour les autres, personnages objectivement et subjectivement assurés de leur valeur et ainsi, arrachés à l’indifférence et à l’insignifiance
Si « c’est le monde social qui donne reconnaissance, considération et raison d’être »(Méditations Pascaliennes, vi), c’est que « l’homme est par nature un animal politique : celui qui, par nature ne fait partie d’aucune Cité, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme »(Politique, 1253a) ; c’est pourquoi, « si la chasse compte autant, sinon plus, que la prise, c’est que sa fonction est de faire sortir l’agent de l’indifférence »(Leçon sur la Leçon) ; donc si « ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse - qui nous en détourne - nous en garantit »(Pensées, B139), c’est que « l’essence humaine est l’ensemble des relations sociales »(Thèses sur Feuerbach, VI) et non seulement la conscience de la mort.
« Ubi nihil vales, ibi nihil velis »(Murphy) : sans valeur sociale, pas d’envie de vivre ; valeur objective de la vie pour qui est « bête, égoïste et en bonne santé »(Lettre à Louise Colet), valeur subjective pour qui « rumine son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu'ils digèrent »(Madame Bovary, v) ; à tel point que « le monde social est capable de donner de la valeur à la vie et à la mort elle-même »(Méditations Pascaliennes, vi) ; et paradoxalement, « la douceur de la gloire est si grande, qu’à quelque objet qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime »(Pensées, B158) ; il s’ensuit que d’une part, « ce sont les tendances intégratives de la société, qui poussent au suicide »(le Suicide), et d’autre part « on a besoin de la mémoire des hommes pour continuer d’exister après la mort »(la Crise de la Culture, ii, 1).
Mais alors, la misère n’est-elle pas le produit de l’exclusion sociale plutôt que de la mortalité naturelle ?

II – La forme objective de l’enfer, c’est l’exclusion sociale dont l’insignifiance est l’aspect subjectif.

A – “[mais] il y a la misère, qui est plus proche de la désolation des vieillards clochardisés et dérisoires de Beckett que de l’optimisme volontariste traditionnellement associé à la pensée progressiste
« La désolation est étroitement liée au déracinement : être déraciné, c’est ne pas avoir de place dans le monde, reconnue et garantie par les autres »(le Système Totalitaire, IV) ; on se désole, e.g. : « H : pourquoi restes-tu avec moi ? C : pourquoi me gardes-tu ? H : il n’y a personne d’autre. C : il n’y a pas d’autre place. »(Fin de Partie) : si le dominé comme le dominant sont désolants, c’est que, l’un et l’autre n’ont pas de place sociale, soient qu’ils soient seuls comme Hamm et Clov, soit que leur comportement social soit absurde (e.g. Pozzo qui se plaint de son esclave Lucky encouragé par Vladimir et Estragon) ; bref, l’ennui vient de l’incohérence sociale plus que de la fatalité, auquel cas, e.g. : « E : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? : on attend Godot. E : Qu’est-ce qu’on lui a demandé, au juste ? V : Eh bien … rien de précis. E : Une sorte de prière. V : Voilà. E : Une vague supplique. V : Si tu veux. E : Et qu’a-t-il répondu ? V : Qu’il verrait »(en attendant Godot).
Aussi, la promesse jamais tenue de reconnaissance sociale est-elle plus grave que la mort, qui rend impossible le suicide même : « E : Je ne peux plus continuer comme ça. V : on se pendra demain, à moins que Godot ne vienne. E : et s’il vient ? V : nous serons sauvés »(en attendant Godot) ; cela fait de « l’espoir, la disposition infernale par excellence »(Molloy), en ce que « l’attente implique la soumission absolue à ce qui fait espérer »(Méditations Pascaliennes, vi), caractéristique du capitalisme qui « console ceux qui sont tombés dans la misère, en faisant croire que leurs souffrances ne sont que temporaires »(le Capital, I, xv), i.e. que le Progrès finira par tout arranger à travers le miracle d’un jeu où tout le monde gagne.
Est-ce à dire qu’aucun système social, et surtout pas le système capitaliste, ne peut se passer de la foi religieuse ?

B – “‘‘Misère de l’homme sans Dieu !’’, disait Pascal ; misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. En effet, […] je dirais : Dieu, ce n’est jamais que la société. Ce que l’on attend de Dieu, on ne l’obtient jamais que de la société qui seule a le pouvoir de consacrer
« Dire ’’c’est la volonté de Dieu’’, c’est dire ’’nous ne sommes pas maîtres de notre destin’’ »(Remarques Mêlées, 61), bref « ce dont nous sommes dépendants, nous pouvons l’appeler Dieu »(Carnets 1914-1916) ; dès lors « misère de l’homme sans Dieu ; félicité de l’homme avec Dieu »(Pensées, B60) ; misère du « membre séparé qui n’est plus qu’un être périssant et mourant »(Pensées, B483), félicité après « le miracle de la reconnaissance sociale qui fait croire aux individus reconnus que leur existence sert à quelque chose »(Langage et Pouvoir Symbolique, ii, 2) ; de Dieu il y a donc « l’utilisation comme objet et l’utilisation comme sujet »(le Cahier Bleu, 66) : objectivement, « la société, c’est Dieu »(les Formes Élémentaires …), subjectivement, « tout descend du ciel vers la terre »(l’Idéologie Allemande) est une règle grammaticale induite par la tendance à voir « un Dieu juste et tout-puissant comme sublimation grandiose du père »(un Souvenir d’Enfance).
Mais la croyance subjective est indissociable de la vérité objective : e.g. « l’un des éléments fondamentaux de l’esprit du capitalisme, la conduite rationnelle fondée sur l’idée de vocation, est né du protestantisme »(l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme) et de la notion calviniste de prédestination individuelle : d’où l’individualisme du capitaliste qui « croit être un tout et, ne voyant plus le corps dont il dépend, croit ne dépendre que de soi »(Pensées, B483), ce qui justifie et perpétue les rapports capitalistes de production (vérité objective), et comme « la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante, […] les idées dominantes sont celles de la classe dominante »(l’Idéologie Allemande) : bref, la croyance subjective justifie et perpétue la vérité objective qui conforte la croyance subjective, etc. ; bref, le sens de la vie « n'est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous »(Pensées, B465) : hors de nous dans la mesure où la valeur vient d’une vérité objective qui transcende les individus, en nous dans la mesure où nous avons des croyances subjectives concernant les valeurs (e.g. dans la monnaie) qui renforcent la vérité objective sur l’origine de la valeur en la dissimulant.
Dès lors, ce que la croyance subjective appelle l’enfer, n’est-ce pas ce que la vérité objective appelle l’exclusion ?

C – “mais seulement de manière différentielle, distinctive : tout sacré a son complémentaire profane, toute distinction produit sa vulgarité. Le jugement des autres est le jugement dernier, et l’exclusion sociale la forme concrète de l’enfer et de la damnation ; c’est aussi parce que l’homme est un Dieu pour l’homme que l’homme est un loup pour l’homme
L’appréciation artistique offre l’exemple d’un jeu social qui donne sens à la vie grâce à l’illusion subjective explicite de son sérieux, mais aussi à sa fonction objective implicite qui est de « permettre de se distinguer en dehors même de toute recherche de distinction »(Raisons Pratiques, iii) ; inconsciemment, l’agent social manifeste par son comportement « l’écart par rapport aux usages, ce qui détermine, du point de vue des dominants, l’opposition entre distingué et vulgaire »(Langage et Pouvoir Symbolique, i, 1) ; le comportement est donc objectivement l’occasion d’un classement social par «les rites d’institution, des actes de magie sociale dont la fonction est de consacrer, i.e. de faire méconnaître en tant qu’arbitraire et reconnaître en tant que légitime» (Langage et Pouvoir Symbolique, ii, 2) ; or est subjectivement légitime mais objectivement arbitraire ce qui « érige en institution une simple différence de fait »(Langage et Pouvoir Symbolique, ii, 2) ; les rites de magie sociale sont donc objectivement destinés à « reproduire dans l’ordre des différences symboliques, le système des différences sociales » (Langage et Pouvoir Symbolique, i, 1) en faisant prendre l’intérêt objectif de la classe dominante pour le Jugement Dernier subjectif.
Or, celui-ci damne ou sauve de la damnation, laquelle est primitivement subjective en ce qu’elle réside dans le donc qui sépare les attendus du jugement de sa conclusion ; apparemment le jugement est nécessaire car « il n’y a de nécessité que dans la logique »(Tractatus, 6.375), sauf que la force du donc « ne trouve place dans notre croyance que pour autant qu’il est culturellement postulé »(d’un Point de vue Logique, ii, 6) ; mais, la condamnation symbolique subjective découlant du constat de « l’écart par rapport à l’usage dominant, sanctionné par l’imputation de vulgarité »(Langage et Pouvoir Symbolique, iii, 1) produits des effets d’exclusion matérielle objective ; en effet, « le jugement lorsqu’il est prononcé par un agent autorisé, substitue au dire un faire, car il sera, comme on dit, suivi d’effet »((Langage et Pouvoir Symbolique, i, 2), et cet effet réside en ce que « l’acte magique de l’autorité introduit par décret une discontinuité entre l’intérieur et l’extérieur »(Langage et Pouvoir Symbolique, iii, 4), bref entre intégration et exclusion ; on peut donc dire tout autan comme Spinoza ou Marx que l’homme est un dieu pour l’homme, ou comme Bacon ou Hobbes que l’homme est un loup pour l’homme puisqu’il n’y a pas l’un sans l’autre ; ainsi, lorsque Sartre fait dire à Garcin « pas besoin de gril ; l’enfer, c’est les Autres »(Huis Clos, 5), il veut dire comme Bourdieu, Aristote ou Arendt que la mort éternelle, c’est l’effet de l’exclusion sociale qui nie l’humanité de celui qui n’a plus accès à l’illusio.

Conclusion.
Contrairement au credo libéral, "les autres" ça ne peut pas être l'enfer pour la bonne raison que ce n'est que par et dans les relations sociales avec "les autres" que l'on donne un sens à sa vie et que l'on échappe ainsi à l'absurdité d'une existence vouée à la mort. Cependant, il est clair que ce qui consacre peut aussi damner, de telle sorte que le jugement "des autres" est le Jugement Dernier qui, sous la forme très concrète de l'exclusion sociale, peut effectivement vouer une existence humaine à l'Enfer.