(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

dimanche 11 novembre 2007

QU'ECHANGE-T-ON LORSQUE L'ON PARLE ?

C2 – Qu’échange-t-on lorsque l’on parle ?

Il est évident que la Cité est du nombre des choses qui sont dans la nature, que l’homme est naturelle­ment un animal politique destiné à vivre en société et que celui qui, par sa nature1 et non par l’effet de quelque cir­constance, ne fait partie d’aucune Cité, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme. Il mérite, comme dit Homère, le reproche sanglant d’être sans famille, sans lois, sans foyer ; car celui qui a une telle nature est avide de combats et, comme les oiseaux de proie, incapable de se soumettre à aucun joug. On voit d’une manière évidente pourquoi l’homme est un animal sociable à un plus haut degré que les abeilles et tous les animaux qui vivent réunis. La nature, comme nous disons, ne fait rien en vain. Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole ; le cri est le signe de la douleur et du plaisir et c’est pour cela qu’il a été donné à tous les animaux. Leur or­ganisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole2 a pour fonction de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste3. Or, avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une Cité.
Aristote – Politique

1 - A quelle idée l'auteur s'oppose-t-il et quelle idée défend-il ?
Dans ce texte, Aristote s'oppose à l'idée que le langage humain soit de même nature que la communication animale. Il s'oppose, en particulier, à Platon pour qui le langage, chez les animaux comme chez les hommes, a pour fonction l'influence mutuelle, et à Freud pour qui le langage, chez les animaux comme chez les hommes, a pour fonction la satisfaction des besoins du corps.
Et il défend l'idée que le langage humain est le moyen de communication qui a cours dans la Cité, autrement dit dans la communauté spécifiquement humaine. En effet, les hommes ne se contentent pas d'échanger des informations sur ce qui cause de la douleur ou du plaisir, mais aussi, des informations sur ce qui est juste ou injuste, utile ou nuisible, etc. En ce sens, Aristote se rapproche de Descartes pour qui le langage humain est l'expression de l'âme et non essentiellement du corps comme chez les animaux.

2 - Qu'est-ce qu'un "animal politique". Chercher l'étymologie de "politique".
En disant que "l'homme est naturellement un animal politique", Aristote veut dire deux choses. Premièrement, l'homme est naturellement un animal, c'est-à-dire que tout ce qui constitue la nature de l'animal constitue aussi la nature de l'homme. Mais, deuxièmement, dans l'ensemble des animaux, l'homme a un statut à part : il est "politique". Or, "politique" vient du grec polis, qui veut dire "Cité". Autrement dit, un animal politique (en grec zôon politikon) est un animal spécifique qui possède des propriétés que les autre animaux ne possèdent pas. A savoir, ici, le fait de vivre dans une communauté spécifique qu'on appelle la Cité. A noter que le terme "Cité" vient du latin civitas qui a donné les termes "civil", "civique", "citoyen", etc. L'animal politique est donc l'animal qui, comme tous les animaux, vit en communauté, mais qui, en l'occurrence, vit dans une communauté spécifique appelée "Cité".

3 – Qu’est-ce qu’Aristote met en opposition dans la phrase : "celui qui, par sa nature et non par l’effet de quelque cir­constance, ne fait partie d’aucune Cité, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme" ? Donner des exemples.
Dans cette phrase, Aristote met en opposition "nature" et "circonstance". Aussi, lorsqu'il dit "celui qui, par sa nature et non par l’effet de quelque cir­constance, ne fait partie d’aucune Cité, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme", il veut dire la chose suivante : si vous trouvez un être qui ressemble à un homme mais qui, par nature, ne peut pas vivre dans une Cité, alors c'est, ou bien plus qu'un homme (un dieu, par exemple), ou bien moins qu'un homme (une bête, par exemple). Mais attention : il dit bien "par sa nature et non par l'effet de quelque circonstance". Autrement dit, celui qui ne fait pas partie d'une communauté humaine (Cité) à la suite à un accident, de quelque circonstance de la vie, peut très bien être néanmoins, par nature, un animal politique, c'est-à-dire un homme. C'est le cas pour l'ermite qui se retire volontairement dans la solitude, c'est le cas du "sans domicile fixe" ou du prisonnier, qui ont été exclus, de droit ou de fait, de la société, c'est le cas enfin du trisomique qui a été victime d'un accident génétique pré-natal. Alors qu'au contraire (en tout cas le plus souvent dans l'antiquité grecque) les femmes, les enfants et la majorité des esclaves, tout comme les animaux domestiques, vivent dans la Cité, mais pour autant ne sont pas considérés comme faisant partie de la Cité. L'auteur fait donc une distinction très nette entre ceux qui ne peuvent pas faire partie de la Cité (Aristote ne distingue pas, en revanche, les deux sens du verbe "pouvoir" que Wittgenstein distingue dans le texte B2, cf. question 3) et ceux qui devraient en faire partie mais n'en font pas partie.

4 - Pourquoi l'être qui est "sans famille, sans lois, sans foyer" est-il "incapable de se soumettre à aucun joug" ? Qu’est-ce que cela implique quant à la fonction de la Cité ?
Si l'être qui est "sans famille, sans lois, sans foyer" est "incapable de se soumettre à aucun joug", c'est évidemment parce que la famille, le foyer et les lois sont des "jougs" (en latin jugum signifie à la fois le lien et la contrainte). En effet, la famille est le premier des "jougs" : tout être humain y est entouré et éduqué et y fait l'apprentissage précoce des premières règles sociales, les habitudes de la vie quotidienne. Bref, l'être humain apprend au sein de la famille, tout à la fois le lien et la contrainte. Le foyer, ce que nous appelons aujourd'hui "l'institution", est le second des "jougs" qui concernent l'être humain après la famille. En effet, "foyer" vient du latin focus, "l'endroit où on fait du feu", c'est-à-dire l'endroit qui crée des liens de solidarité pour se protéger des agressions extérieures (obscurité, froid, ennemi, etc.) et qui impose des contraintes puisqu'il faut bien alimenter et entretenir ce feu. Ce qui fait, historiquement, du foyer la première institution humaine, bien avant la famille. En généralisant, le foyer, c'est donc toutes les institutions (école, religion, profession, club sportif, bande de copains, etc.) qui créent du lien social et, en même temps, imposent des contraintes sociales à travers des règlements divers et variés. Enfin les lois sont le troisième type de "joug". Et comme la famille et le foyer, les lois créent du lien social en ce qu'elles rendent possible la vie collective, et en même temps imposent des contraintes sous forme de menaces de sanctions et de sanctions en cas de transgression effective. Les lois sont donc un "joug" plus général que le foyer ou la famille, mais un "joug" qui ne remplit sa fonction que si le foyer et la famille ont déjà rempli le leur. En d'autres termes, le "joug" des lois n'est rien d'autre que le "joug" de la Cité toute entière. On voit par là que tout, dans la Cité, donc dans la communauté de vie spécifiquement humaine, contribue à créer du lien social et à imposer des contraintes. Or, comme on a vu dans la question 2 que "l'animal politique" possède toutes les propriétés que possèdent les autres animaux, plus quelques propriétés spécifiques, on peut donc dire que la fonction de la Cité est de créer plus de lien social que n'en créent les autres sociétés animales et, en contrepartie, d'imposer plus de contraintes que n'en imposent les autres sociétés animales.

5 - Qu'est-ce qu'Aristote entend par "nature" ? A quoi correspond, d'après ce texte, la nature animale en général, la nature humaine en particulier ? Quel rapport y a-t-il entre cette nature humaine et le fait d'être un animal politique ?
La "nature" d'un être en général, c'est "ce vers quoi il tend, c'est la forme qui est tirée de sa matière." (cf. note 1). Expliquons.
D'abord, la nature d'un être, c'est "ce vers quoi il tend" : autrement dit, la nature d'un être, c'est sa fonction, ce pourquoi il est fait (dans le cas des choses), son processus de développement (dans le cas des animaux), sa destinée (dans le cas des hommes). Bref, dans tous les cas, la nature d'un être, c'est le plus haut degré de perfection qu'il puisse atteindre. En ce sens, la nature d'une chaise, par exemple, son degré optimal de perfection, sa fonction, c'est que l'on puisse s'y asseoir. La nature d'un animal en général, son degré maximal de développement, sera de vivre dans une société. Et la nature d'un homme, sa destinée, sa suprême perfection, c'est de vivre dans une Cité. C'est en ce sens que l'homme est, par nature, un animal politique (cf. question 2), "animal politique" voulant dire ici "animal dont le destin est de faire partie d'une Cité".
Ensuite, la nature d'un être, c'est "la forme tirée de sa matière" : en d'autres termes, la nature d'un être, c'est son organisation interne, c'est ce qui rend possible le plus haut degré de perfection dont on a parlé plus haut. Par exemple, la nature d'une chaise, le fait qu'on puisse s'y asseoir pour s'y reposer, cela suppose une matière (disons, le bois) et une forme (avec le bois, il faut faire un dossier, un plateau, quatre pieds, etc.). Pour l'animal, la matière sera le corps et la forme sera la vie, car, sans la vie, le corps n'a pas de forme (comme le bois, par lui-même, n'a pas de forme). De même, pour l'homme, ce qui rend possible le fait de vivre dans une Cité, c'est une certaine matière (le corps humain) et une certaine forme (non seulement la vie, comme tous les animaux, mais la vie bonne, comme l'indique la note 3). En ce sens, dire que l'homme est, par nature, un animal politique (cf. question 2), c'est dire qu'il est un animal qui tend à vivre bien.

6 - Quelle est la fonction de la communication animale en général et quelle est celle de la communication humaine en particulier ?
La nature, dit Aristote, ne fait rien en vain. C'est-à-dire que tout ce qui existe possède une raison d'être, autrement dit une fonction, ou encore, comme nous l'avons vu dans la question 5, un degré suprême de perfection. Alors quels sont respectivement les degrés suprêmes de perfection de la communication animale d'une part et du langage humain d'autre part ? Tout d'abord, dans la mesure où le langage est le mode de communication de l'animal politique (l'homme) et que tout animal politique est avant tout un animal (cf. question 2), on peut dire que, de même que l'homme est un animal spécifique, de même que la Cité est une société spécifique, de même la parole est un cri spécifique.
Commençons donc par définir la nature du cri. Le cri, nous dit Aristote, a pour fonction de communiquer les sensations de plaisir et de douleur. Or, nous avons dit (question 5) que la forme de l'animal, ce qui lui permet d'atteindre son plus haut degré de perfection, c'est la vie. On peut donc dire que la communication des sensations de douleur et de plaisir est indispensable à la vie : communiquer une sensation de douleur est nécessaire en effet pour prévenir les autres membres de la communauté qu'il y a présence d'une situation qu'il faut fuir pour conserver la vie ; inversement, communiquer une sensation de plaisir permet d'informer les autres membres de la communauté de la présence d'une situation qu'il faut rechercher pour conserver la vie. Donc, dans tous les cas, le cri est une forme de communication qui concerne la conservation de la vie. C'est pourquoi, ajoute Aristote, le cri a été donné à tous les animaux, y compris donc l'homme. Ce qui veut dire que les sons que nous émettons lorsque nous menaçons notre agresseur ou que nous essayons de séduire notre partenaire sexuel, même si nous employons des mots, ce n'est pas du langage, c'est du cri, puisque c'est nécessaire à la conservation de la vie.
On peut maintenant définir le langage comme ce qui est en relation avec la forme spécifique de l'animal politique, c'est-à-dire (cf. question 5) non seulement vivre, mais vivre bien. Car en effet, l'être humain est un animal qui, comme l'indique la note 3, ne se contente pas de l'indispensable (vivre) mais qui cherche aussi ce qui est bon (vivre bien). Dès lors, comme la nature ne fait rien en vain, il va de soi que la forme spécifique de communication de l'animal politique va devoir lui permettre d'atteindre ce degré de perfection. C'est pourquoi, la nature de la parole consiste à communiquer non pas des sensations de plaisir ou de douleur, mais des informations sur ce qui est juste ou injuste, utile ou nuisible, bien ou mal, beau ou laid, etc. Aristote veut dire par là que, lorsque nous parlons, nous échangeons des informations sur ce qui est susceptible de rendre meilleure la vie de la Cité toute entière. Ce qui suppose, bien entendu, que l'animal politique se consacre à des activités comme la science, la philosophie, l'art, l'administration, etc., donc que les êtres qui, comme les femmes, les enfants, les esclaves, les barbares, etc., qui ne se livrent pas à ces activités, ne peuvent être considérés par les Grecs comme des animaux politiques (cf. question 3).

7 - Déduire de la question précédente et de la note 3 une définition du loisir.
Pour comprendre ce qu'est le loisir (en latin, otium, qui a donné aussi "oisif", "oisiveté"), Aristote fait une analogie : le loisir est au travail ce que le bon est à l'indispensable. Nous avons vu dans la question 6 que, pour un animal, ce qui est indispensable, c'est vivre et ce qui est bon, c'est vivre bien. Or, lorsqu'il s'agit de conserver la vie, il faut pourvoir aux besoins du corps biologique et, pour cela, il faut déployer des efforts physiques, bref, il faut travailler. Pour Aristote donc, le travail est la forme d'activité nécessaire à l'entretien de la vie, et cette forme d'activité est commune à tous les animaux (ce qui explique, encore une fois que les esclaves soient considérés comme des animaux). En revanche, la forme d'activité qui n'est pas indispensable à la vie, mais peut contribuer à l'améliorer, c'est le loisir (en grec, skholè, qui a donné ... "school", "Schule", "scuola", "escuela", "école", etc., autrement dit l'institution qui, par excellence, est tournée vers l'amélioration de la vie). Le loisir est donc la forme d'activité spécifiquement humaine : tous les animaux travaillent, il n'y a que l'animal politique qui soit capable d'avoir du loisir, c'est-à-dire du temps libéré de la nécessité de satisfaire les besoins vitaux, et qui consiste à réfléchir sur ce qui peut améliorer la vie. C'est pourquoi il ne faut pas confondre le loisir avec les loisirs (s'amuser, se reposer, se détendre, etc.) qui sont des besoins vitaux, ni bien entendu avec la paresse, puisque le loisir, comme on l'a dit dans la question 4, impose beaucoup plus de contraintes que le simple travail !

8 - D'après ce texte, il y a plusieurs définitions possibles de la nature humaine. Quelles sont-elles ?
On peut dire que l'homme est, par nature, un animal politique (cf. question 2), un animal parlant (cf. question 6), un animal raisonnable (cf. note 2), ou un animal de loisir (cf. question 7).

1 "La nature d'un être, ce vers quoi il tend [...], c'est la forme qui est tirée de sa matière."(Aristote - Physique)
2 En grec, logos, qui signifie à la fois "parole" et "raison".
3 "La vie se divise en labeur et loisir [...] en ce qui est indispensable et en ce qui est bon."(Aristote - Politique)