(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

mercredi 19 février 2014

LIRE VI : PROUST, LEIBNIZ ET LES MONADES LISANTES.

LIRE IV : COMPREHENSION, INTERPRETATION ET AUTORITE CHEZ ARENDT, BOURDIEU ET WITTGENSTEIN 
LIRE V : PHILOSOPHIE ANALYTIQUE, LITTERATURE ET SEMANTIQUE.)

Du fond de l'abîme des lieux communs, on entend, çà et là, rappeler la soi-disant infériorité de la littérature par rapport à la science. Ne dit-on pas, en français, "tout cela, c'est de la littérature !", comme variante à "tout cela, c'est de la foutaise !" ? Il est vrai que, de Platon1 aux positivistes logiques2, l'imagination du poète, c'est-à-dire sa faculté de produire des images, est associée à un point de vue partiel, partial et parcellaire, quand ce n'est pas à un pur délire : "[le poète] ne peut créer avant de sentir l’inspiration, d’être hors de lui et de perdre l’usage de sa raison"(Platon, Ion, 353c). D'ailleurs, dans le livre X de la République (597b-599b) Platon n'a-t-il pas attribué à l'imagination picturale (l'eïkasia) la valeur la plus faible sur l'échelle des connaissances, la plus élevée revenant à la science (l'epistèmè)3 ? Certes, depuis les Lumières, depuis Kant et, surtout, Hegel, la valeur épistémique de l'imagination artistique et, tout particulièrement, littéraire, a été largement réhabilitée. Mais c'est pour, bientôt, tomber dans l'excès inverse de ce que Bouveresse qualifie de "littérarisme" par analogie avec le terme, plus connu, de "scientisme"4 et dont l'une des expressions consiste à affirmer, à la suite de Heidegger, que "dans la littérature, l'essence se découvre d'un coup, elle est donnée avec sa vérité, dans sa vérité, comme la vérité même de l'être qui se dévoile"(Sallenave, le Don des Morts, in Bouveresse, la Connaissance de l'Écrivain, §3) : la littérature aurait alors toujours le dernier mot en matière de connaissance et tout texte serait, in fine, un texte littéraire. Mais, abusus non tollit usus et nous essaierons de montrer, à travers l'oeuvre de Proust, que la littérature est bien fondée à revendiquer une fonction épistémique5 à la fois authentique et spécifique : "Proust pense qu'il y a un mode de connaissance de la ''réalité des choses'' (de celles qui nous importent le plus, en tout cas) à la fois plus immédiat et plus profond que celui de la métaphysique et, a fortiori, de la science, qui a l'avantage d'être, en outre, au moins théoriquement, à la portée de tout le monde et pour lequel la littérature constitue à la fois un mode d'expression privilégié et une méthode de découverte"(Bouveresse, la Connaissance de l'Écrivain, §29). Nous allons donc nous demander d'une part de quelle manière l'oeuvre d'art et, tout particulièrement, l'oeuvre littéraire nous met en connexion avec cette "réalité des choses" et, d'autre part, bien entendu, en quoi consiste précisément cette réalité à laquelle nous sommes dits connectés par l'oeuvre d'art.