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mercredi 27 janvier 2010

REFERENCES DES RENVOIS (E111 - E333 - DME)


E111 « Il faut distinguer la production [poïèsis] et l’action [praxis]. Tout art [tekhnè], quel qu’il soit, tend à pro­duire. Ses efforts, sa recherche des principes n’ont jamais qu’un seul but : c’est de faire naître quelque chose […] dont le principe est uniquement dans celui qui produit et non point dans la chose qui est produite […]. L’art [tekhnè] est donc un certain mode d’existence orienté vers une production [poïèsis] dirigée par des règles [...]. Quant à la prudence [phronèsis], elle tend à faire agir. On peut en avoir une idée en considérant […] le trait distinctif de l’homme prudent [phronimos] : être capable de juger et de vouloir comme il convient les choses qui peuvent être bonnes et utiles […] c’est-à-dire contribuer à sa vertu et à son bonheur […]. Le but de la production est toujours différent de la chose produite, tandis que le but de l’action n’est toujours que l’action elle-même, puisque la fin qu’elle se propose ne peut être que de bien agir. »(Aristote, Éthique à Nicomaque, VI, 1140a-b)
E112 « De même que les arts [tekhnai] doivent recourir à des instruments appropriés si l’on veut que la production soit menée à bonne fin, de même en est-il en ce qui concerne l’administration familiale [oïkonomia]. Les instru­ments sont soit in­animés, soit animés : pour le pilote, le gouvernail est un instrument inanimé, alors que le timonier est un instrument ani­mé, puisque l’exécutant dans les différents métiers entre dans la catégorie de l’instru­ment. De même, un bien que l’on a acquis est un instrument pour vivre et la propriété est une masse d’instruments, l’esclave est donc un bien acquis animé et tout exécutant est un instrument qui tient lieu d’instruments [tout comme la main]. Et un bien acquis, c’est un instrument en vue de l’action et séparé de celui qui s’en sert. [Cela dit], si les navettes tissaient d’elles-mêmes et si les plectres jouaient tout seuls de la cithare, les patrons n’auraient pas besoin d’ouvriers ni les maîtres d’esclaves. »(Aristote, Po­litique, I, 1253b-1254a)
E113 « L'outil le plus raffiné reste au service de la main qu'il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et, éventuellement, le remplace tout à fait. [...] Dans l'emploi des machines qui, de tous les instruments, sont les mieux adaptés au fonctionnement de l'animal laborans ["l'animal qui travaille", c'est-à-dire l'homme], ce n'est plus le mouvement du corps qui détermine le mouvement de l'instrument, ce sont les mouvements de la machine qui règlent ceux du corps. Rien ne se mécanise plus facilement, en effet, que le rythme du processus de travail. »(Arendt, Condition de l’Homme Moderne, iv)

E121 « C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher [...]. Ainsi, toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines font la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont [...] la médecine, la mécanique et la morale. »(Descartes, Principes de la Philoso­phie, préf.)
E122 « Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs fi­gures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordi­nairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire des fruits. »(Descartes, Principes de la Philosophie, IV, art.203)
E123 « Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique [...], j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire [...] et j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, au­tant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie [...]. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'arti­fices, qui feraient qu'on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principa­lement aussi pour la conservation de la santé ; laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. »(Descartes, Discours de la Méthode, VI)

E131 « Une révolution s'est accomplie alors même que l'homme reste le moteur. Le nombre d'outils avec lesquels l'homme peut opérer en même temps est limité par le nombre de ses propres organes [...]. La machine, point de départ de la révolution industrielle, remplace donc le tra­vailleur qui manie un outil par un mécanisme qui opère à la fois avec plusieurs outils semblables, et reçoit son impulsion d'une force unique, quelle qu'en soit la forme [...]. La machine-outil a pris la place du simple outil. » (Marx, le Capital, I, xv, 1)
E132 « Si la machine est le moyen le plus puissant d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient, comme support du capital, dans les branches d’industries dont elle s’empare d’abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. Et tout d’a­bord le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur. Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leurs volontés. L’automate, en sa qualité de capi­tal, est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances. La facilité apparente du travail à la machine et l’élément plus maniable et plus docile des femmes et des en­fants l’aident dans cette œuvre d’asservissement. »(Marx, le Capital, I, xv, 3)
E133 « L’innovation technologique concerne non seulement le travail, mais aussi le moyen de se procurer des biens de consommation et les augmenter [...]. Le progrès, c’est avant tout le progrès dans le travail, mais surtout le travail pour se procurer les biens de consommation et les augmenter [...]. Donc l’originalité de notre société réside dans l’utilisation de la technologie pour obtenir la cohésion des forces sociales : les gains de productivité deviennent un instrument de domination universelle. »(Marcuse, l’Homme Unidimensionnel, IV)


E211 « Aussitôt qu’il y aura des capitaux accu­mulés dans les mains de quelques particuliers, certains emploieront ces capitaux à mettre en œuvre des gens industrieux auxquels ils fourniront des matériaux et des subsistances, afin de faire un profit sur la vente de leurs produits. [Et comme] de meilleures machines, une plus grande dextérité et une division et distribution du travail mieux entendues sont cause que, pour exécuter une pièce quelconque, il ne faut qu’une moindre quantité de travail [...], l’amélio­ration générale consiste à faire baisser par degré le prix réel de presque tous les ou­vrages des manufac­tures. La division du travail est donc ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à l’opulence géné­rale. [Mais] si ce n’est qu’en vue du profit que chaque individu tâche de diriger l’industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chacun est néanmoins conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions : rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. »(Smith, la Ri­chesse des Nations)
E212 « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes […]. De plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat. [Mais], dans la mesure où la bourgeoisie, autrement dit le capital, se déve­loppe, on voit se développer le prolé­tariat, la classe des travailleurs modernes qui ne vivent qu’autant qu’ils trouvent du tra­vail, et qui ne trouvent du travail qu’au­tant que leur travail accroît le capital […]. Or, le développement de l’industrie nivelle de plus en plus les intérêts et les condi­tions de vie au sein du prolétariat, à mesure que le machinisme ramène presque partout le salaire à un niveau également bas [...]. Bien­tôt les ouvriers s’essaient à des coalitions contre les bourgeois, ils se groupent pour défendre leur salaire, [et], mettant à profit les dissen­sions intestines de la bourgeoisie, ils lui arrachent la reconnaissance sous forme de loi, de cer­tains intérêts des travailleurs, par exemple, la loi des dix heures en Angleterre. »(Marx, Mani­feste Communiste de 1848, i)

E221 « [L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut. Aussi,] tant que les hommes s’appliquèrent à des ouvrages qu’un seul pouvait faire et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pou­vaient l’être par leur nature et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépen­dant. Mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du se­cours d’un autre, dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se chan­gèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »(Rousseau, Discours sur l’Origine de l’Inégalité, ii)
E222 « Tout être a soit un prix [économique], soit une dignité [morale]. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre à titre d’équivalent. Au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, et par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une di­gnité, c’est ce qui est digne de respect [...]. Les êtres raisonnables sont des personnes, leur nature les désigne comme des fins en soi et non comme de simples moyens ; […] tout respect pour une personne n’est donc proprement que respect pour la loi morale dont cette personne nous donne l’exemple [or] on agit par respect pour la loi en faisant abstraction des fins qui peuvent être réalisées par une telle action. [Donc] tout être raisonnable doit se représenter son existence selon un principe qui vaut aussi pour moi ; [...] l'impératif catégorique [moral] sera donc : agis de telle sorte que tu traites l’humanité [la qualité d’être humain] aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen. »(Kant, Fondement de la Métaphysique des Mœurs, IV, 400-434)
E223 « L’homme heureux se contente rarement d’être heureux : il éprouve de surcroît le besoin d’y avoir droit, il veut être convaincu qu’il mérite son bonheur, et surtout qu’il le mérite par comparaison avec d’autres ; il veut donc pouvoir croire qu’en ne possédant pas le même bonheur, le moins fortuné n’a que ce qu’il mérite ; bref, le bonheur veut être légitime [...]. Si l’apparition du rationalisme économique dépend d’une technique rationnelle et d’un droit rationnel [Zweckrationa­lität, rationalité instrumentale], elle dépend avant tout de la capacité et de la disposition des hommes à adopter des formes déterminées d’une conduite de vie caractérisée par un rationalisme pratique [Wertrationalität, rationalité morale]. »(Weber, So­ciologie des Religions)

E231 « Toute chose s’oppose à tout ce qui peut supprimer son existence et s’efforce, autant qu’elle peut de persévérer dans son être. [Donc] l’effort [conatus] par lequel chaque chose tente de persévérer dans son être n’est autre que l’essence actuelle de cette chose [...]. Le désir, c’est le conatus accompagné de la conscience de lui-même […], de cette essence suivent nécessairement les choses qui servent à notre conservation. [...] Par sentiments, j’entends les affections du corps par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou di­minuée [...] et en même temps les idées de ces affections [...] : la joie est le sentiment par lequel l’esprit passe à une perfec­tion plus grande ; la tristesse [...] à une perfection moindre. [Il s’ensuit que] l’esprit s’ef­force, autant qu’il peut, d’imaginer ce qui augmente la puissance d’agir du corps. »(Spinoza, Éthique, III, 6-7-9-11-12)
E232 « Le fondement de la vertu morale est l’effort même pour conserver son être. [Or] la Raison exige que chacun s’aime soi-même, c’est-à-dire cherche ce qui lui est réellement utile [...]. Il faut donc que les hommes cherchent sous la conduite de la Raison ce qui leur est réellement utile [...] et par consé­quent soient justes. Les hommes gouvernés par la Raison cherchent en effet ce qui leur est utile et ne désirent rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent pour les autres hommes ; car si deux individus tout à fait de même nature sont unis l’un à l’autre, ils composent un individu deux fois plus puis­sant que cha­cun d’eux en particulier : à l’homme, rien de plus utile que l’homme [...]. Les hommes ne peuvent donc rien souhaiter de supé­rieur [...] que de conserver leur être et chercher tous en même temps ce qui est utile à tous, composer pour ainsi dire un seul esprit ou un seul corps qu’ils s’efforcent tous de conserver [...]. Homo homini deus. »(Spinoza, Éthique, IV, 18-35)
E233 « La solidarité mécanique, qui oublie la majeure partie des phénomènes sociaux actuels, ne lie pas les hommes avec la même force que la division du travail [solidarité organique]. Il est évident que la solidarité sociale tend à devenir presque exclusivement organique. C'est une certaine division du travail qui fait tenir ensemble les agrégats sociaux des types supérieurs. »(Durkheim, de la Division du Travail Social, I, v)



E311 « La loi morale m’ordonne de faire du plus haut bien possible dans un monde, l’objet ultime de toute ma conduite. […] Et, bien que mon propre bonheur soit compris dans le concept du souverain Bien, comme dans celui d’un tout […], ce n’est pas lui mais la loi morale (qui au contraire limite par des conditions rigoureuses mon désir illimité de bonheur) qui est le principe déterminant de la volonté bonne recevant l’ordre de mettre en œuvre le souverain Bien. C’est bien pourquoi la morale n’est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons de­venir dignes du bonheur […]. Quelqu’un est digne de posséder une chose ou un état quand le fait d’être dans cette posses­sion s’accorde avec le souverain Bien. On peut maintenant aisément comprendre que tout mérite dépend de la conduite mo­rale, parce que celle-ci constitue dans le concept du souverain Bien, la condition du reste (de ce qui se rapporte à l’état de la per­sonne), à savoir la participation au bonheur. »(Kant, Critique de la Raison Pratique, V, 129)
E312 « Le devoir est la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi. Pour l’objet conçu comme effet de l’ac­tion que je me propose, je peux bien, sans doute, avoir de l’inclination ou de la crainte, mais jamais de respect, parce que c’est sim­plement un effet, et non l’activité d’une volonté bonne. [...] Il n’y a que ce qui est lié à ma volonté uniquement comme principe et jamais comme effet, ce qui ne sert pas mon inclination ou ma crainte mais qui les domine, ce qui, du moins, empêche entièrement qu’on en tienne compte dans la décision, qui puisse être objet de respect : à savoir la simple loi morale elle-même [l’impératif catégorique]. Or, si une action accomplie par devoir doit exclure complètement [tout intérêt], il ne reste rien pour la volonté qui puisse la déterminer, si ce n’est objectivement, la loi morale, et sub­jectivement, un pur respect pour cette loi : c’est au contraire un sen­timent spontanément produit par un concept de la raison [...]. Une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose. [Le problème] est qu’on ne peut citer avec certitude un seul cas où une action conforme au devoir ait unique­ment re­posé sur la seule re­présentation du devoir. »(Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs, IV, 400-407)

E321 « La conscience morale, c’est la perception de la répudiation de certains désirs [notamment le complexe d'Oedipe] que nous éprouvons et qui n’a pas besoin de se justifier mais qui est sûre d’elle-même […]. Ce qui caractérise le tabou, c'est d'être est un com­mandement de la conscience morale dont la transgression est suivie d’un épouvantable sentiment de culpabilité dont on ignore l’origine. »(Freud, Totem et Tabou, ii)
E322 « Sous l’influence de l’instinct de conservation, le moi raisonnable se conforme au principe de réalité qui fait que, sans renoncer au but final que constitue le plaisir, il consent à en différer et à en déformer la réalisation [...]. Les symptômes névrotiques découlent de tendances sexuelles refoulées mais demeurées actives, de tendances entravées, mais de façon incomplète, ce qui rend possible le retour du but sexuel refoulé ; c’est ce qui explique que la né­vrose rende asocial, […] qu’elle soit pour la collectivité un facteur de décomposition. [Or comme] l’identification est la première manifestation de l’attachement social, [e.g. le petit garçon] s’attache à sa mère comme objet sexuel et s’identifie à son père comme modèle à imiter [...], les relations sociales se construisent sur des identifications avec d’autres membres de la collec­tivité, […] c’est donc l’amour (Éros) qui demeure le principal déterminant de la conscience morale, que ce soit l’amour sexuel, ou que ce soit l’amour désexualisé, sublimé. »(Freud, Essais de Psychanalyse)
E323 « Le prochain n’est pas seulement un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation de satis­faire son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sans son consente­ment, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer [...]. De là, la mise en œuvre de mé­thodes qui doivent inciter les hommes à des identifications et à des relations de haine subli­mées. [C'est pourquoi] il reste toujours possible de lier les uns aux autres dans un amour apparemment désintéressé une assez grande foule d’­hommes, mais à condition qu’il en reste d’autres à qui manifester de l’­hostilité. »(Freud, Malaise dans la Culture, v)

E331 « Un prince doit s'efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de fidélité à ses engagements, et de justice. [Mais] je pose en fait qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut exercer impunément toutes les vertus morales, parce que l'intérêt de sa conservation l'oblige souvent à violer les lois de l'humanité, de la charité et de la religion. Sa virtù est d'être d'un caractère facile à se plier aux différentes circonstances dans lesquelles il peut se trouver. En un mot, il lui est aussi utile de persévérer dans le bien, lorsqu'il n'y trouve aucun inconvénient, que de savoir en dévier, lorsque les circonstances l'exigent. Il doit surtout s'étudier à ne rien dire qui ne respire la bonté, la justice, la bonne foi et la piété [le respect de la religion] ; et cette dernière qualité est celle qu'il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par aucun des autres sens [...]. Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup de qualités, mais plutôt de paraître les avoir. »(Machiavel, le Prince, xviii)
E332 « Aucun potlatch [terme amérindien signifiant "acte de donner"], aucune destruction de ri­chesses, [...] aucun acte de grandeur n'est exempt d’égoïsme […]. Le motif de ces dons et de ces consommations forcenées, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses n’est à aucun degré désintéressé. Entre chefs et vassaux, entre vassaux et tenants, par le don, c’est la hiérarchie qui s’établit. Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut (magister) ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister) [...].Toute cérémonie, tout acte légal et coutumier n'est fait qu'avec un don matériel et un contre-don qui l'accompagnent : la richesse donnée et reçue est l'un des principaux instruments de l'organisation sociale. »(Mauss, Essai sur le Don)
E333 « L’économie des biens symboliques [éducation, art, politique, etc.] repose sur le refoulement ou la censure de l’intérêt économique, c’est-à-dire le prix, qui doit être caché ou, du moins, laissé dans le vague [...]. Le travail collectif de dénégation soutenu par un ensemble d’institutions, dont la première et la plus puissante est le langage. [En particulier], l’homme public n’est qu’un homme privé autorisé et encouragé à se présenter comme serviteur dévoué du bien pu­blic. »(Bourdieu, Raisons Pratiques, vi)






Socrate. - Il est donc évident que ceux-là ne désirent pas les choses mauvaises, qui ne les connaissent pas, mais qu'ils désirent celles qu'ils pensent être bonnes, et qui sont en fait mauvaises. En conséquence, ceux qui, sans les connaître, les croient bonnes, désirent manifestement des choses bonnes, n'est-ce pas ? Ménon. - Pour ceux-là, il y a des chances. Socrate. - Mais quoi ? ceux qui, à ce que tu dis, désirent les choses mauvaises, et qui pensent que les choses mauvaises sont nuisibles pour celui à qui elles arrivent, savent-ils qu'ils en subiront du dommage ? Ménon. - C'est nécessaire. Socrate. - Et ces mêmes hommes, ne pensent-ils pas que ceux qui subissent du dommage sont malheureux à proportion du dommage subi ? Ménon. - Cela aussi est nécessaire. Socrate. - Et que les malheureux sont infortunés ? Ménon. - Je le pense, pour ma part. Socrate. - Est-il donc un homme qui veuille être malheureux et infortuné ? Ménon. - Il ne me semble pas, Socrate. Socrate. - Personne, donc, Ménon, ne veut ce qui est mauvais, s'il est vrai qu'il refuse d'en être réduit là. Être malheureux, en effet, qu'est-ce d'autre qu'obtenir ce qui est mauvais ?

Platon, Ménon