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vendredi 19 novembre 2004

DOIT-ON OPPOSER LE MYTHE DES CROYANCES A LA REALITE DES CONNAISSANCES ?

Doit-on opposer le mythe des croyances à la réalité des connaissances ? La réalité des objets physiques n'entretient-elle pas qu'une différence de degré et non de nature avec l'irréalité des mythes ? Et cette différence de degré n'est-elle pas commandée, in fine, par la plus grande efficacité pragmatique d'action sur le réel que possèdent certains schèmes conceptuels ?

I – Connaître l’existence des objets physiques désignés par nos substantifs, c’est croire à un mythe.

A – “conceptuellement, les objets physiques sont des intermédiaires commodes que nous nous imposons, […] comparables, du point de vue de leur statut théorique, aux dieux d’Homère
Soit un linguiste anglais qui cherche à interpréter les énonciations d’une tribu inconnue, sauf qu’il ne s’agit pas de traduire l’indigène en anglais, faute de savoir les faits qu’il faut décrire pour les faire correspondre à “gavagaie.g. ; interpréter, c’est traduire, mais traduire, c’est projeter sa propre culture sur la réalité ; aussi « l’entreprise de traduction se révèle affectée d’une certaine indétermination systématique »(le Mot et la Chose, préf.), il n’y a pas de traduction pure et parfaite a priori ; il en résulte que pour savoir à quelle réalité extérieure fait référence telle expression, il faut remonter à l’apprentissage social des substantifs, dans la mesure où « les jeux de langage font partie d’une activité ou d’une forme de vie »(Recherches Philosophiques, §23).
Or cet apprentissage « dépend du renforcement ou de la condamnation que la société apporte aux énonciations de l’enfant associées à des conditions qui, du point de vue de la société, les justifient ou non »(le Mot et la Chose, §17) ; et comme les conditions qui les justifient, « ce qui doit être accepté, le donné, ce sont nos formes de vie »(Recherches Philosophiques, II, xi), on peut dire que c’est à celles-ci que font référence nos substantifs et non pas à ce qui est directement perçu, car « notre vie mentale, dans l’intervalle des contrôles, est indifférente pour notre accession à la maîtrise de la référence »(la Poursuite de la Vérité, §14) ; les objets physiques et les dieux d’Homère ont donc le même statut théorique : ils sont réputés connus dans un contexte culturel donné, ou, ce qui revient au même, les locuteurs compétents croient à leur existence.
Malgré tout, les objets physiques ne sont-ils pas directement perceptibles, contrairement aux Dieux d’Homère ?

B – “en ce qui me concerne, je crois aux objets physiques et non aux dieux d’Homère, et je considère que c’est une erreur de croire autrement ; pourtant, du point de vue du statut théorique, les objets physiques n’ont avec les dieux qu’une différence de degré et non pas de nature. L’une et l’autre sorte d’entités ne trouvent leur place dans notre croyance que pour autant qu’elles sont culturellement postulées
« Nous formulons une affirmation sur Jules César, mais nous n’en avons pas eu d’expérience directe ; c’est donc en réalité une description que nous avons à l’esprit : “l’homme qui fut assassiné aux Ides de Mars“, “le fondateur de l’empire romain“, etc. et non pas Jules César lui-même »(Problèmes de Philosophie, v) : nous avons appris que Jules César a été l’individu physique qui correspond à telle et telle description, alors nous croyons qu’une telle entité a existé ; de plus, « seul Jules César lui-même peut faire usage de son nom pour désigner l’individu dont il a l’expérience directe »(Problèmes de Philosophie, v), il ne risque pas de faire une erreur d’identification en disant “je suis N”, et par là il ne sait rien sur lui-même puisque « une proposition est vraie ou fausse à condition qu’il y ait possibilité de décider en sa faveur ou contre elle »(de la Certitude, §200) ; donc toute connaissance vraie sur Jules César et donc toute référence objective de “Jules César” est indirecte (par description).
En général, « si u(a) alors il existe un x tel que x=a et u(x) »(le Mot et la Chose, §37), si l’on apprend que César a conquis la Gaule en 52 av.J.C., alors il existe un x tel que x est appelé “Jules César” et tel que x a conquis la Gaule en 52 av.J.C. ; bref, « être admis comme une entité, c’est purement et simplement être reconnu comme la valeur d’une variable »(d’un Point de Vue Logique, i), c’est-à-dire que croire en l’existence d’une entité a est conditionnée a priori par les phrases qui ont l’expression “a” pour sujet ; de sorte que l’ontologie, le discours sur ce qui existe, concerne « non ce qui existe, mais ce qu’une théorie dit qu’il existe, et c’est là un problème qui concerne proprement le langage »(du Point de Vue Logique, i) ; et c’est bien pour que tous les membres d’une société donnée adhèrent spontanément aux mêmes mythes ontologiques, que « le système scolaire entend façonner complètement des habitus sociaux à partir de l’inculcation du langage »(Langage et Pouvoir Symbolique, i, 2).
Comment expliquer alors que la référence aux objets physiques ait fini par supplanter la référence aux Dieux d’Homère ?

C – “si le mythe des objets physiques est supérieur à la plupart des autres, du point de vue théorique, c’est qu’il s’est révélé être un instrument plus efficace que les autres mythes
Pour les Lumières, la “révolution copernicienne” a mis la connaissance « sur le chemin de la science, alors que pendant tant de siècles elle n’avait été rien d’autre qu’un pur tâtonnement »(Critique de la Raison Pure, III, 10), marquant la rupture avec le mythe comme « produit de l’imagination, siège de l’arbitraire ; or, ce qui nous importe, c’est la raison »(Leçons sur la Philosophie de l’Histoire, I) ; or il n’y a pas de raison pure, « c’est sur les connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours »(Pensées, B282) ; ce qui explique que « partout, sous l’appareil scientifique, le socle mythique affleure »(Langage et Pouvoir Symbolique, iv, 1), en particulier chez les penseurs des Lumières, e.g. « il y a des peuples guerriers braves et actifs, d’autres efféminés, paresseux et timides »(l’Esprit des Lois, xvii, 3).
En réalité, ce qui fait la rationalité de l’ontologie scientifique n’est pas sa vérité théorique mais son efficacité pratique : « les objets physiques sont des entités postulées qui simplifient notre façon de rendre compte de nos expériences sensibles, tout comme les nombres irrationnels simplifient les lois mathématiques »(d’un Point de Vue Logique, i) ; e.g., les atomes permettent de décrire le vivant sans passer par le miracle divin, comme le nombre pi permet de calculer directement une circonférence sans approximations successives : « l’acceptation d’une ontologie scientifique est rationnelle en ce qu’elle nous permet d’adopter le schème conceptuel le plus simple possible »(d’un Point de Vue Logique, i) : le réel, c’est ce qui est simple et efficace.
Or à quelle nécessité répond le besoin de simplifier nos schèmes conceptuels pour les rendre plus efficaces ?

II – Le mythe des objets physiques répond à la nécessité de simplification commandée par la seule évolution naturelle.

A – “Les objets physiques, grands et petits, ne sont pas les seules entités que nous postulons. Les forces en sont un autre exemple, et l’on dit aujourd’hui que la frontière entre l’énergie et la matière est tombée en désuétude
Lorsqu’une ontologie n’est pas satisfaisante, on invente d’abord de nouvelles entités (dieux, esprits, etc.) plutôt que de changer de schème conceptuel ; or « la science utilise la même tactique que le sens commun : gonfler l’ontologie pour simplifier la théorie »(d’un Point de Vue Logique, ii, 6) : e.g. Faraday et Maxwell font référence à des forces pour décrire le magnétisme selon la théorie newtonienne de l’attraction universelle, plutôt que de changer le schème conceptuel, ce que fera Einstein avec sa relativité généralisée nécessitant l’abandon de la géométrie euclidienne ; donc « la science est le prolongement du sens commun […], nous posons l’existence d’objets au niveau atomique pour simplifier et rendre plus maniables les lois gouvernant les objets macroscopiques »(d’un Point de Vue Logique, ii, 6) : le sens commun est donc conditionné par la science.
Pour un holiste comme Quine, « nos énoncés sur la réalité extérieure affrontent le tribunal de l’expérience sensible non individuellement mais comme un corps organisé »(Méthodes de Logique) car « nous appartenons à une communauté dont la science et l’éducation assurent le lien »(de la Certitude, §298) ; l’existence d’une entité a est déterminée par un schème conceptuel tel que « pour tout x, si x=a et u(x), alors u(a) »(le Mot et la Chose, §37), sauf que u(a) est, en dernier ressort, une théorie scientifique (i.e., a est composé d’atomes), et comme « il n’y a aucune observation possible de la forme d’un atome, ce ne sont que des formules mathématiques »(Physique Quantique et Représentation du Monde), a n’est finalement qu’une équation.
Cela veut-il dire qu’il existe des objets mathématiques qui constituent la substance ultime de la réalité ?

B – “en outre, nous postulons aussi les entités abstraites qui forment la substance des mathématiques […] et qui ont théoriquement le même statut de mythe que les objets physiques et les dieux, la seule différence étant le degré avec lequel ils facilitent nos interactions avec les expériences sensorielles
Pour Descartes « ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations »(Discours de la Méthode, II) sont le modèle de toute vérité scientifique ; et « si les mathématiques sont beaucoup plus certaines que toutes les autres sciences, c’est que leur objet est si clair et si simple qu’elles ne consistent entièrement que dans les conséquences à déduire par la voie du raisonnement »(Règles pour la Direction de l’Esprit, II), lesquelles font suite à l’évidence intuitive, sans rien d’extérieur à l’esprit.
En revanche, pour Wittgenstein, « le tampon de l’incontestabilité est en quelque sorte officiellement apposé sur la proposition mathématique, c’est comme si on disait : “disputez d’autre chose, quant à ceci, c’est intangible” »(de la Certitude, §655) ; et c’est pourquoi, contrairement à ce que dit Descartes, « celui qui sait une proposition mathématique ne doit encore rien savoir, car la proposition mathématique ne peut fournir qu’une armature pour une description (Remarques sur le Fondement des Mathématiques), c’est-à-dire, comme le souligne Kant, les règles incontestables d’une connaissance rigoureuse.
Mais pour Quine « la totalité de notre savoir ou de nos croyances, des faits les plus anecdotiques aux lois les plus profondes de la physique ou même des mathématiques et de la logique, est une étoffe tissée par l’homme et dont le contact avec l’expérience sensible ne se fait qu’à la marge »(d’un Point de Vue Logique, ii, 2) : si la fonction d’une proposition mathématique intemporelle est bien d’inventer des objets mathématiques, ce n’est pas pour les diviniser, mais pour simplifier, par l’intermédiaire d’une théorie scientifique, l’interprétation sociale de nos expériences sensibles afin d’en faire une utilisation optimale.
Est-ce à dire que ce sont finalement les informations sensibles qui constituent la substance ultime de la réalité ?

C – “chacun reçoit un héritage scientifique plus un bombardement continuel de stimulations sensorielles, et les considérations qui le déterminent à ajuster son héritage scientifique à ses stimulations sensorielles continuelles sont pragmatiques autant que théoriques
Pour Quine, « les critères qui guident la modification de notre schème conceptuel ne sont pas des critères réalistes de correspondance avec la réalité, mais des critères pragmatiques : efficacité de la communication et efficacité de la prédiction »(d’un Point de Vue Logique, iv, 5) ; d’une part nous le modifions pour mieux communiquer étant donné les circonstances, c’est-à-dire les informations sensibles mutuellement accessibles, « nous recherchons l’économie d’expression en cherchant à énoncer avec aisance et brièveté »(d’un Point de vue Logique, ii, 6) ; d’autre part nous le modifions afin de faire de meilleures prédictions, « et comme, à l’origine, la bonne prédiction a une valeur de survie, la sélection naturelle a engendré des normes de similarité perceptuelles en nous et en d’autres animaux »(la Relativité de l’Ontologie) : l’adoption d’une ontologie est dû à des dispositions pragmatiques sélectionnées par l’évolution ; son efficacité est, en dernier ressort, naturelle plutôt que sociale.
Or, si Quine a raison de dire, à l'instar de Wittgenstein, que « toute une mythologie est déposée dans notre langage »(Remarques sur le Rameau d’Or , 10), il confond les causes biologiques pré-historiques et les raisons historiques d’obéir à des règles, ce qui n’est pas « une question de mécanisme causal mais de justification ou de raison d’agir »(Recherches Philosophiques, §217) ; car c’est « la coutume qui fait toute l’équité pour la seule raison qu’elle est reçue »(Pensées, B294), or, « pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce parce qu’ils ont plus de raison ? non mais plus de force »(Pensées, B301), et c’est elle qui fait que « la nature est notre première coutume »(Pensées, B93) ; enfin, s’il a raison de souligner que « la vérité objective n’est pas une question théorique mais une question pratique »(Thèses sur Feuerbach, ii), c’est celle de sociétés où il y a toujours eu « des classes sociales issues de la division du travail, et dont l’une domine l’autre »(l’Idéologie Allemande), de sorte que l’efficacité d’une ontologie est « l’expression des conditions matérielles dominantes, donc l’expression des rapports sociaux »(l’Idéologie Allemande).

Conclusion.
Lorsque nous attribuons des noms, propres ou communs, à des objets, nous présupposons toujours la subsistance réelle desdits objets, lesquels sont, par la suite, réputés plus ou moins mythiques en fonction de l'utilité qu'ils offrent pour résoudre les problèmes qui se posent. Sauf que, dans les sociétés humaines, l'efficacité des schèmes conceptuels constitués par le nom des objets que nous utilisons, loin de n'être qu'une simple efficacité causale objective sélectionnée par l'évolution naturelle, est aussi une efficacité rhétorique engendrée par la fascination qu'exerce sur nous des formes de langage sélectionnée par la coutume sociale.