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jeudi 24 mars 2011

COMMENT DES "JUGEMENTS SYNTHETIQUES A PRIORI" SONT-ILS POSSIBLES ?

"Le problème critique se définit ainsi : expliciter la possibilité de l'expérience, c'est-à-dire dégager l'essence universelle de la connaissance comme unité des formes de la sensibilité et des formes catégoriales. Ce problème est celui de la déduction transcendantale qui établit la signification des structures constituant l'a priori métaphysique. Kant a tenté d'exprimer le plus simplement son problème en le formulant ainsi : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?" (Alexis Philonenko, l'Oeuvre de Kant, tome I, ch.iii)
Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? Etrange et absconse formulation d'un problème qui est en réalité, comme le dit Philonenko, fort simple : 
"On admettait jusqu'ici que toute notre connaissance devait se régler sur les objets ; mais tous les essais pour établir à leur endroit quelque chose a priori par des concepts, par quoi notre connaissance eût été étendue, n'aboutissaient dans cette hypothèse à rien. Que l'on essaie donc de voir une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les tâches de la métaphysique en admettant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité demandée d'une connaissance a priori des objets qui doit établir quelque chose à leur égard avant qu'ils soient donnés." (Kant, Critique de la Raison Pure, AK III, 11)

Kant nous dit ici deux choses :
- premièrement, que le rationalisme dogmatique a échoué à rendre compte des progrès de la science (Kant peut le constater : c'est un philosophe des Lumières qui arrive bien après Descartes, Leibniz, Wolff, etc.) en ce que leur conception de l'objectivité était trop naïve ; ils se doutaient bien que l'objectivité scientifique devait consister à se départir des apparences sensibles de l'expérience vulgaire, et donc faire appel à une faculté de juger a priori, mais ce fut tout ; ils en sont donc, en somme restés à une conception platonicienne de l'objectivité : être un objet de connaissance scientifique, c'est être une réalité éthérée, qui subsiste dans une sorte de topos noètos, en tout cas, qui est toujours déjà donné, en tout cas à celui qui est capable de le percevoir avec l'oeil de l'esprit ; or cette conception platonicienne de l'objectivité est incapable de rendre compte de la révolution copernicienne qui fait du cosmos une simple question de point de vue terrestre et non plus cette toile de fond absolue, éternelle et immuable chère aux Grecs
- deuxièmement, que l'empirisme sceptique a échoué a rendre compte de la possibilité d'une science qui dépasse justement le sens commun ; c'est-à-dire que des philosophes comme Locke ou Hume ont constamment confondu deux questions : la question quid facti ? ("qu'en est-il en fait ?), question à laquelle les empiristes ont répondu de façon fort consistante : "voilà ce qui tombe sous la perception sensible" (nihil in intellectu quod non fuerit prius in sensu, comme le disait Bacon) ; et la question quid juris ? ("qu'en est-il en droit ?"), question à laquelle on devrait répondre en disant "voilà ce qui devrait être le cas", mais à laquelle, de manière très conséquente, Hume notamment refuse de répondre au motif qu'il ne peut pas dériver ce qui doit être le cas à partir de ce qui est effectivement le cas ; bref, Kant reproche ici à ses prédécesseurs empiristes de prendre acte du fait de la science sans pour autant établir la possibilité a priori d'une telle forme de connaissance, ce qui seul peut conférer à la connaissance scientifique la nécessité à laquelle elle aspire et la faire ainsi échapper à la tentation sceptique.


Finalement, la question "comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?" peut se reformuler de la manière suivante : "comment peut-il se faire que l'entendement, notre faculté de connaître, soit capable, et ce, avant même toute expérience sensible, de faire une synthèse du donné sensible (c'est-à-dire soit capable de relier entre elles les différentes données phénoménales de l'expérience et de les constituer en un objet pour nous) ?" La réponse à la question se trouve dans la première partie de la Critique de la Raison Pure intitulée Théorie Transcendantale des Eléments. Pourquoi "transcendantale" ? Eh bien parce que, nous dit Kant, "j'appelle transcendantale toute connaissance qui s'occupe en général non pas tant d'objets que de notre mode de connaissance des objets en tant que celui-ci doit être possible a priori" (Kant, Cri­tique de la Raison Pure, III, 43). En d'autres termes, la connaissance transcendantale est la connaissance des conditions de possibilité de toute connaissance. Or à la connaissance scientifique 
"appartiennent deux éléments : premièrement le concept par lequel, en général, un objet est pensé (la catégorie) et deuxièmement l'intuition par laquelle il est donné ; car si une intuition correspondante ne pouvait pas du tout être donnée au concept, il serait une pensée quant à la forme, mais sans aucun objet, et absolument aucune connaissance de quelque chose ne serait possible par lui." (Kant, Cri­tique de la Raison Pure, III, 117)
Encore une phrase clé pour la compréhension du système kantien. L'ordre dans lequel les deux "éléments" sont mentionnés est extrêmement important : s'il y a d'abord un concept pour penser l'objet, puis une intuition sensible correspondante, c'est qu'on est justement dans le cadre de la connaissance scientifique et non pas de la connaissance vulgaire. Car celle-ci n'a nul besoin d'un concept a priori : la connaissance vulgaire peut de manière tout à fait consistante dériver a posteriori (et par le processus psychologique de l'induction que Hume connaît bien) d'un certain nombre d'expériences ressemblantes et contiguës. Tandis que, pour celle-là, en ce qui concerne donc la connaissance scientifique, "des observations faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance ne se rassemblent pas en une loi nécessaire, ce que recherche pourtant la raison et dont elle a besoin" (Kant, Critique de la Raison Pure, III, 10).Cela dit, Kant concède aux empiristes que le concept a priori qui va permettre de penser l'objet de la science n'est, au mieux qu'une forme de la connaissance et en aucun cas sa matière. Bien qu'il reprenne à son compte une distinction conceptuelle connue depuis Aristote, Kant est ici d'une modernité époustouflante en ce qu'il anticipe la distinction que feront beaucoup plus tard Frege, Russell, Quine, etc. entre la fonction (le concept) et l'argument (l'objet) comme structure a priori de toute connaissance. En clair, connaître scientifiquement l'objet a, c'est subsumer expérimentalement (a posteriori) cet objet sous le concept F. Si cette subsomption n'est pas réalisée, nous avons un concept vide, autrement dit la forme d'une connaissance, mais pas une connaissance à proprement parler.


Quelles sont donc, à présent, ces formes a priori de la connaissance ? Il y en aura naturellement deux sortes : d'une part celles qui constitueront les conditions de possibilité de toute intuition (il en sera traité dans l'Esthétique Transcendantale), d'autre part celles qui constitueront les conditions de possibilité de tout concept en général (il en sera question dans la Logique Transcendantale).


Si Kant commence par les conditions de possibilité de toute intuition, c'est pour rappeler aux dogmatiques, qu'aucune connaissance d'aucune sorte ne serait envisageable sans l'expérience sensible première et spontanée par laquelle tout être humain entre en relation avec le monde. Contre les dogmatiques, "la Critique refuse absolument toutes les représentations naturelles ou innées, elle les considère toutes comme acquises, qu'elles appartiennent à l'intuition ou au concept de l'entendement" (Kant, Réponse à Eberhard). Bref, une connaissance a priori, fût-elle formelle et non matérielle telle celle de l'espace ou du temps comme conditions les plus générales possibles de l'expérience, n'est nullement une connaissance innée mais une connaissance acquise par et dans l'expérience sensible :
"il n’est pas douteux que toutes nos connaissances ne commencent avec l’expérience, car par quoi notre faculté de connaître serait-elle éveillée et appelée à s’exercer, si elle ne l’était point par des objets qui frappent nos sens et qui, d’un côté, produisent par eux-mêmes des représentations, et de l’autre, mettent en mouvement notre activité intellectuelle et l’incitent à les comparer, à les unir ou à les séparer, et à mettre ainsi en œuvre la matière brute des impressions sensibles pour en former cette connaissance des objets ?" (Kant, Critique de la Raison Pure, III, 27)
Et c'est ainsi que l'espace et le temps sont les formes a priori de notre sensibilité : toute intuition sensible s'accompagne nécessairement d'une étendue et d'une temporalité que "notre activité intellectuelle" abstrait de l'expérience sensible des phénomènes en général. Toutefois, Kant réserve à l'espace et au temps une "exposition transcendantale" et non pas une "déduction transcendantale", car ni l'espace, ni le temps ne peuvent être intuitionnés pour eux-mêmes, mais justement toujours formellement à travers les divers phénomènes qui nous sont donnés par notre sensibilité. On remarquera le traitement révolutionnaire que Kant réserve à ces deux pont-aux-ânes de la philosophie, notamment en s'opposant à ces deux prestigieux prédecesseurs que sont Leibniz (pour lequel l'espace et le temps n'ont aucune réalité) et Newton (pour qui l'espace et le temps sont, à l'opposé de Leibniz, des réalités absolues, des sensoria dei). Ni l'un, ni l'autre, répond Kant : l'espace et le temps sont bien réels, mais d'une réalité qui n'est pas matériellement objective (ce ne sont pas des objets de connaissance puisque toute connaissance les présuppose), d'une réalité toute formelle (ou idéelle) : l'idéalisme transcendantal commence ici. En tout cas, le temps et l'espace sont les formes a priori dans lesquelles s'inscrit toute matière sensible.


Mais exposer les formes a priori de notre sensibilité ne suffit pas pour comprendre comment sont possibles des jugements synthétiques a priori. Puisque nous ne possédons là que l'explication de l'élément empirique originaire, donc de l'élément passif et inerte de notre connaissance des phénomènes, élément commun d'ailleurs à la connaissance vulgaire et à la connaissance scientifique, puisqu'aucun phénomène ne se donne sans l'espace et le temps. Il faut donc à présent rendre compte de l'élément actif et dynamique que constitue le concept a priori dont a spécifiquement besoin la connaissance scientifique pour se distinguer de la connaissance vulgaire. Il va donc s'agir à présent de
"dégager de la connaissance commune les concepts qui ne sont fondés dans aucune expérience particulière et qui interviennent néanmoins dans toute connaissance d'expérience, dont ils constituent en quelque sorte la simple forme de connexion, [ce qui] ne supposait pas plus de réflexion ou de pénétration que pour dégager à partir d'une langue les règles d'emploi réel des mots en général et rassembler ainsi les éléments pour une grammaire (aussi bien les deux entreprises sont-elles en fait très proches parentes)." (Kant, Prolégomènes, AK, IV, 322)
Bref, si on admet, comme le dit Galilée, que "l'universo è scritto in linguaggio matematico" (l'Essayeur), il s'agit rien moins à présent que de se demander quelle est la grammaire ou la logique dudit "langage mathématique". C'est bien pour cela que Kant rédige, après son Esthétique Transcendantale, une Logique Transcendantale, laquelle commence par une Analytique Transcendantale :
"La partie de la logique transcendantale qui expose les éléments de la connaissance pure de l'entendement et les principes sans lesquels aucun objet en général ne peut être pensé est l'analytique transcendantale. Elle est en même temps une logique de la vérité. En effet, aucune connaissance ne peut être en contradiction avec cette logique sans perdre aussitôt tout contenu, c'est-à-dire tout rapport à quelque objet, par conséquent, toute vérité." (Kant, Critique de la Raison Pure, III, 81)

Cette citation appelle plusieurs remarques :


1) Kant est le premier à faire une distinction subtile (qui sera reprise au XX° siècle par la phénoménologie mais sera abandonnée par la philosophie analytique) entre une "logique transcendantale" qui serait une logique (ou une grammaire) du contenu propositionnel, plus précisément de la forme pure du contenu propositionnel, c'est-à-dire des conditions de vérité d'une proposition, par opposition à une "logique formelle" qui ne serait qu'une logique de la forme propositionnelle et qui, finalement, ne se préoccuperait que du seul principe de contradiction que Kant estime suffisant dans le cadre de la connaissance vulgaire, mais tout à fait insuffisant si l'on veut comprendre la richesse et la rigueur de la connaissance scientifique


2) l'appellation pompeuse (qui, trop souvent encore, prête à sourire) de "logique transcendantale" ne signifie donc finalement rien de plus qu'un inventaire des conditions formelles de toute vérité scientifique en tant que celle-ci, contrairement à la vérité empirique vulgaire, dépend de l'existence préalable (a priori) d'une hypothèse destinée à recevoir confirmation ou infirmation empirique a posteriori ; le dessein de Kant est donc clairement ici de dégager les conditions de possibilité de tout concept scientifique en tant que celui-ci est en attente d'expérimentation


3) ces conditions de possibilité sont réputées non seulement a priori mais, plus encore, pures : "parmi les connaissances a priori, celles-là s'appellent pures auxquelles rien d'empirique n'est mêlé. Ainsi, par exemple, cette proposition : tout changement a une cause, est une proposition a priori mais non pas pure parce que le changement est un concept qui ne peut venir de l'expérience" (Kant, Critique de la Raison Pure, III, 28). On peut regretter que Kant ne propose pas, dans la foulée un exemple de proposition pure. D'autant qu'il est très facile d'en déduire un de l'exemple qu'il nous propose : si la proposition "tout changement a une cause" est a priori mais non pas pure, alors, la proposition pure qui lui correspond est : "il existe un a, il existe un b, tels que a est la cause de b", ce qui permet, au passage, de dégager les concepts purs d'existence et de causalité.


Je ne m'attarderai pas à examiner la pertinence de chacun des douze (pourquoi pas onze, pourquoi pas treize ?) concepts purs de l'entendement ou catégories, pour reprendre, encore une fois, l'appellation aristotélicienne. Je me contenterai de citer Philonenko :
"La table des catégories [...] est à la fois une logique des sciences et une histoire des sciences. Les trois premières catégories, l'unité, la pluralité, la totalité, sont les catégories de la phoronomie qui est la science cartésienne. Ce sont les catégories de la quantité. Viennent en second les catégories de la qualité, qui sont la réalité, la négation et la limitation, et qui correspondent aux principes de la dynamique, c'est-à-dire à la science leibnizienne. Viennent ensuite les catégories de la relation, la substance, la cause et la communauté d'action réciproque, qui fondent les principes de la mécanique, c'est-à-dire la science newtonienne. [On remarquera que] la troisième catégorie, dans chaque classe résulte toujours de l'union de la deuxième avec la première. [Quant à la] philosophie transcendantale, elle doit avoir ses catégories : celles-ci concernent non pas donc des jugements mais des jugements sur des jugements et ce sont les catégories de la possibilité, de l'existence et de la nécessité, qui sont les catégories définissant la réflexion sur les sciences. La possibilité coïncide avec la phoronomie : ce que la mathématique expose, en effet, c'est le monde possible. La limitation correspond à la dynamique, qui nous fait apercevoir le jeu des forces, c'est le moment de l'existence. Enfin la mécanique, qui expose le système physique du monde, correspond à la nécessité. [...] La catégorie de la nécessité est la catégorie suprême de la philosophie transcendantale." (Alexis Philonenko, l'Oeuvre de Kant, tome I, ch.iii)
Il est clair que, comme l'explique par ailleurs Alexis Philonenko, la volonté de Kant de proposer une totalité close sur elle-même qui fasse système donne à cette fameuse "table transcendantale des concepts purs de l'entendement", qui fait suite à la "table logique des jugements" et qui précède la "table physiologique pure des principes universels de la science de la nature", un aspect un rien grandiloquent, sinon mégalomaniaque. Il reste que Kant est le premier philosophe à avoir conçu la philosophie comme une activité critique des présupposés de toute connaissance (à commencer par ceux de la connaissance scientifique) et non comme une théorie positive elle-même constitutive d'une connaissance proprement dite. En ce sens, et même si ces présupposés (les fameux jugements synthétiques a priori) sont indéfectiblement idéalistes et porteurs d'une métaphysique luxuriante, et, à ce titre, à l'opposé diamétral du réalisme anti-métaphysicien d'un Wittgenstein, par exemple, il subsiste néanmoins entre lui et Kant, comme un "air de famille" : "la logique remplit le monde : les frontières du monde sont aussi les frontières de la logique [...]. La logique n'est pas une théorie mais une image qui reflète le monde. La logique est transcendantale. [...] Il n’y a de nécessité que dans la logique" (Wittgenstein, Tractatus, 5,61-6,13-6.375).