(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

lundi 2 avril 2007

LE PROGRES TECHNIQUE ENTRAÎNE-T-IL LIBERTE ET BONHEUR POUR TOUS ?


E1 – Le progrès entraîne-t-il liberté et bonheur pour tous ?

Si la machine est le moyen le plus puissant  d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient, comme support du capital, dans les branches d’industries dont elle s’empare d’abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. Et tout d’abord le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur. Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leurs volontés. L’automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il  veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances. La facilité apparente du travail à la machine et l’élément plus maniable et plus docile des femmes et des enfants l’aident dans cette œuvre d’asservissement. [D’autre part] la machine produit une survaleur relative, non seulement en dépréciant directe­ment la force de travail et en la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun, mais en ce sens qu’elle transforme le travail employé par le possesseur de ma­chines en travail plus efficace. [...] Ainsi se vérifie la loi selon laquelle la survaleur provient non des forces de tra­vail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y emploie. 
(Marx – le Capital


Contexte.

    Ce texte est écrit en 1867 par Marx. L’auteur a consacré l’essentiel de son œuvre à l’analyse et la critique du système de production capitaliste (cf. C3). Celui-ce se caractérise par
        - son contexte technologique : la naissance du capitalisme est indissociable de la première révolu­tion industrielle (milieu du XVIII° siècle), c’est-à-dire d’une révolution dans les modes de production avec l’introduction de machines (p.ex. de machines à vapeur) qui permettent de produire plus et plus vite
        - son contexte économique : Marx fait remarquer que, dans l’économie pré-capitaliste, le cycle d’é­change pouvait être décrit par M1→A→M2 (on échange une marchandise M1 contre une somme d'argent A, puis cet ar­gent contre une autre marchandise M2  afin de satisfaire un besoin), tandis que, dans l’économie capitaliste, ce cycle est A1→M→A2 (avec une somme d’argent A1 on achète de la marchandise M pour la transformer, la valoriser, afin de la vendre pour une valeur A2>A1 et ainsi réaliser un profit)
        - son contexte sociologique : la naissance du capitalisme est une période d'exode rural massif, c'est-à-dire que les nombreux petits producteurs agricoles n'arrivent plus à survivre, alors, avec leurs familles,  ils quittent la campagne pour la ville où ils vivent misérablement et constituent les salariés des grandes fabriques industrielles.

    Idée principale du texte.


Dans ce texte, Marx s'oppose à l'idée que le progrès technique serait source de plus de bonheur et plus de liberté pour tous (c'est la thèse, notamment, des philosophes des Lumières). Marx défend au contraire l'idée que le progrès technique n'a accru  le bonheur et la liberté que des seuls capitalistes et certainement pas des travailleurs.

 "Si la machine est le moyen le plus puissant  d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient, comme support du capital, dans les branches d’industries dont elle s’empare d’abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle."
Marx nous dit que la machine accroît la productivité du travail, c'est-à-dire qu'elle raccourcit le temps néces­saire pour produire une marchandise donnée. En effet, la productivité est le rapport Q/TQ est la quantité produite et T le temps mis pour la produire. Par exemple, s’il fallait 10 heures à un travailleur pour produire 2 paires de chaussures dans un atelier de cordonnerie avant l’introduction d’une machine, il ne faudra, mettons, que 8 heures pour produire 4 paires grâce à l’introduction de la machine. La productivité sera donc passée de 2/10 (=0,2) à 4/8 (=0,5), bref, se sera accrue d’un facteur 2,5. Ce qui, pour Marx, revient à dire que c’est la journée de travail du travailleur qui a  aug­menté. C’est étonnant parce qu’on a justement l’impression que sa journée de travail a diminué (il travaillait 10 heures et il ne tra­vaille plus que 8 heures par jour). Son raisonnement est le suivant : avant, il travaillait 10 heures pour produire 2 paires de chaussures. Maintenant, la productivité a été multipliée par 2,5. Mais ce qui intéresse son patron, c’est d’augmen­ter son pro­fit en vendant plus de produits. Or grâce à l’augmentation de la productivité (qui est passée de 0,2 à 0,5) la pro­duction a doublé (elle est passée de 2 à 4), donc, toutes choses égales par ailleurs, le profit du patron a doublé lui aussi. Bref, tout se passe comme si le patron faisait travailler son ouvrier deux fois plus longtemps : c’est comme s’il le faisait tra­vailler 20 heures par jour. Et grâce à l’introduction de machines encore plus performantes, le profit du patron peut être mul­tiplié par n, n pouvant tendre vers l’infi­ni. Il n’y a donc aucune limite naturelle, comme dit Marx, à cet accroissement.

"Et tout d’abord le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur."

Ici, Marx nous fait donc remarquer que, contrairement à ce qu’on croit, la machine n’est pas au service du tra­vailleur mais un carcan pour lui. La machine n’est pas un moyen de libération mais au contraire un moyen d’aliénation.

"Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leurs volontés."

À partir de cette phrase, Marx explique en détail pourquoi la machine ne libère pas le travailleur, mais au contraire l’aliène, le rend esclave. La première raison est que le moyen de travail sous la forme machine n’est pas la même chose que le moyen de travail sous la forme outil. Ce dernier est en effet au service de celui qui s’en sert, c’est le prolongem­ent de la main, elle même le prolongement du cerveau. Tandis que la machine est un perpetuum mobile, c’est-à-dire un mouvement perpétuel qui peut fonctionner seul (l’automatisme a toujours été une obsession pour les concepteurs de machines). Et les seules limites à cette autonomie de fonctionnement, sont, nous dit Marx, la faiblesse des corps hu­mains et la force des volontés humaines : le facteur humain est toujours en amont et en aval du facteur mécanique, donc si la fai­blesse humaine n’est pas en mesure de se plier à la cadence de travail imposée par la machine (penser au travail à la chaîne, par exemple dans le film de Chaplin les Temps Modernes), le fonctionnement de la machine est entravé ; de même sera entravé son fonctionnement si les travailleurs ont la volonté de se révolter (exemples historiques : le Luddisme en 1811-1812 en Angleterre et de les révoltes des Canuts lyonnais en 1831, 1834 et 1848 ; dans les deux cas, les ouvriers tisseurs en colère sabotent et détruisent des métiers à tisser mécaniques).

"L’automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitaliste."

L’automate (la machine), dit Marx est un capital. En effet, Marx appelle "capital" la marchandise M que le capi­taliste achète avec la somme d’argent A1 dans l’espoir de pouvoir revendre M (le capital) pour une valeur A2>A1. Ce capital se présente sous deux formes : le capital constant (dont la valeur d’acquisition dans A1 est notée C), c’est-à-dire les lo­caux, les machines, les ma­tières premières, l‘énergie, etc., donc, de manière générale, tout ce qui n’est pas facteur humain ; et le capital variable (dont la valeur d’acquisition dans A1 est notée V), c’est-à-dire la ressource humaine, la force de travail (intelligence, compétence, savoir-faire, habileté, résistance, endu­rance, etc.) qui va valoriser le capital constant (c’est pour ça que Marx l’appelle "variable") et fournir la survaleur SV=A2-A1 qui va constituer le profit du capitaliste. Donc la machine est bien un élément du capital, et il est représente le capitaliste puisqu’on a déjà dit que, à travers elle, le capitaliste entend augmenter la productivité du travail, donc la production, donc son profit.

"Une passion l’anime : il  veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances."

Logiquement, la passion, l’obsession du capitaliste va être de briser toute résistance de la part du tra­vailleur (c'est-à-dire la faiblesse des corps ou et la force des volontés) qui soit de nature à entraver la capacité, potentiellement infi­nie, de la machine à engendrer de la survaleur (SV), et, par conséquent du profit. Quand Marx parle d’élasticité, on pense évidem­ment à une obsession du capita­liste contemporain : la flexibilité.

 "La facilité apparente du travail à la machine et l’élément plus maniable et plus docile des femmes et des enfants l’aident dans cette œuvre d’asservissement."

Dans les deux phrases qui viennent, Marx explique comment s’y prend le capitaliste pour, à l’aide de la ma­chine, briser les résistances du travailleur. Premier facteur de flexibilité : la facilité apparente du travail à la machine. Il s’ensuit une déqualification du travailleur. Le travail demande en effet moins d’effort au travailleur, la machine prend à sa charge une partie du savoir-faire du travailleur, la formation du travailleur est moins poussée. N’importe qui peut alors rem­placer le travailleur, y compris des femmes et des enfants, dit Marx. Aujourd'hui, on pourrait ajouter les chômeurs et les travailleurs immigrés, beaucoup plus dociles, plus flexibles, moins revendicatifs que les travailleurs qualifiés. Autant d’arguments dont le patron se sert pour ne pas augmenter le salaire du travailleur bien que celui-ci soit plus productif.

"[D’autre part] la machine produit une survaleur relative, non seulement en dépréciant directe­ment la force de travail et en la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun, mais en ce sens qu’elle transforme le travail employé par le possesseur de ma­chines en travail plus efficace."

Deuxième facteur de flexibilité : la survaleur relative qui permet d'expliquer que, après l'introduction de la ma­chine, le salaire du travailleur, non seulement ne va pas augmenter, mais va avoir au contraire tendance à baisser. La sur­valeur (SV) c’est la différence entre A2 et A1 engendrée par la force de travail du travailleur, c'est-à-dire le capital variable (V). Nor­malement, ce que veut le capitaliste, c’est maximiser sa survaleur (max.SV),  avoir la survaleur la plus élevée possible pour avoir le profit le plus élevé possible. Et le plus simple pour y arriver, c’est max.A2, c’est-à-dire vendre le plus possible, le plus cher possible. Hélas pour lui, tous les capitalistes ont le même désir, ils entrent donc en concurrence et ils ne peuvent vendre les quantités qu’ils veulent au prix qu’ils veulent. Donc ils ne peuvent maximiser SV dans l’absolu. Ne pouvant maximiser la survaleur absolue, ils vont chercher plutôt à maximiser une survaleur relative. Bref, dans le système de production capita­liste, on ne cherche pas max.SV (maximiser la survaleur absolue) mais max.SV/(C+V) (maximiser la survaleur relative qui représente le rapport entre la survaleur absolue SV, que l'on suppose constante, et le capital total in­vesti pour l’obtenir C+V). Le problème est qu’il est très diffi­cile d’obtenir max.SV/(C+V), car pour y arriver, il faut investir dans des machines innovantes qui coûtent cher au capi­taliste (donc C a tendance à augmenter). Donc le problème pour le capitaliste est de savoir comment maximiser SV/(C+V) alors que SV=k (constante) et que C augmente en permanence. La réponse est évidente : il faut dimi­nuer V. Or V, c’est ce que le capitaliste débourse pour acheter de la force de travail, autrement dit, c’est le salaire du tra­vailleur. Donc, si l’on veut max.SV/(C+V), il faut im­pérativement min.V, ou, comme le dit Marx, "déprécier directement la force de travail".
Mais on peut aussi déprécier indirectement la force de travail. En effet, le salaire (V), c’est pour le capitaliste le coût d’acquisition du capital variable, de la force de travail. Or, le niveau du salaire, que le patron a intérêt à fixer le plus bas possible, est déterminé par le minimum nécessaire pour que le travailleur revienne travailler le lendemain (c’est-à-dire qu’il ne meure pas, qu’il ne tombe pas malade, qu’il soit toujours  efficace, motivé, etc.). Mais si, comme on l’a dit, l’introduction de la machine permet de produire toujours plus, il est clair que les prix des produits industrialisés vont avoir tendance à bais­ser sous l’effet de la concurrence, sinon il y aura crises de surproductions et faillites en série. Donc, la valeur des produits de première nécessité pour le tra­vailleur va avoir tendance à diminuer. Conséquence : son salaire va baisser aussi.
D’une manière générale, l'obsession du possesseur de machines (le capitaliste), c'est de rendre le travail de plus en plus effi­cace, c’est-à-dire de plus en plus productif de survaleur. Ce qui se démontre mathématiquement de la façon suivante : max.SV/(C+V), c’est max.(SV:V)/[(C:V)+(V:V)], donc max.(SV:V)/[(C:V)+1]. Or (C:V) a tendance à augmenter puisque le capitaliste achète de plus en plus de machines (C)  pour remplacer de la main d’œuvre (V). Donc il va bien falloir max.(SV:V), ce que Marx appelle "taux d'exploitation de la force de travail". En d'autres termes, s'il veut max.SV/(C+V), le capitaliste va devoir intensifier l'exploitation du travailleur, c'est-à-dire lui demander de produire de plus en plus de survaleur sans augmenter (voire même en diminuant) son salaire. C'est inéluctable.

"Ainsi se vérifie la loi selon laquelle la survaleur provient non des forces de tra­vail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y emploie."

Finalement :
        - la machine a pour fonction d'exploiter le plus possible la force de travail employée par le capita­liste et non pas pour lui faciliter la tâche et rendre sa vie meilleure
        - l'acharnement que met le capitaliste à exploiter la force de travail du travailleur est la preuve que c'est le travail (capital variable) qui crée de la richesse (survaleur) et non pas la machine (capital constant).