"J’ai vu hélas dans la vie un cirque ridicule :
Quelqu’un tonitruait pour effrayer le monde, et
Un tonnerre d’applaudissements lui répondait.
J’ai vu aussi comment on se pousse vers la gloire et
Vers l’argent : c’est toujours le cirque.
Une révolution qui ne conduit pas vers son idéal
Est, peut être aussi, un cirque
."

Marc Chagall





(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !
)

mercredi 16 janvier 2019

NECESSITE DU DUALISME CORPS-ESPRIT.

D'après une légende, sur le fondement historique de laquelle nous ne saurions nous prononcer, le Concile de Mâcon de 585 aurait débattu de l'attribution ou non de l'âme aux être humains de sexe féminin1. En 1550-1551, l'objet de la controverse de Valladolid était l'attribution ou non de l'âme aux sauvages du Nouveau Monde. Plus près de nous, Alphonse de Lamartine, dans son poème Milly ou la Terre Natale, pose cette question : "objets inanimés, avez-vous donc une âme // qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?". Aujourd'hui, on n'est plus très loin d'attribuer l'âme aux smart computers ("ordinateurs intelligents") et aux smart phones ("téléphones intelligents"), voire aux smart cars ("voitures intelligentes"). On peut faire la même analyse avec la notion d'esprit. Ainsi, lorsque le pape Innocent X condamne cinq propositions prétendument hérétiques de l'Augustinus de Cornelius Jansen2, il le fait au nom de l'esprit du texte incriminé et non de sa lettre. De même, si Montesquieu dit, en préface de son Esprit des Lois, ne point écrire "pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit", c'est encore pour souligner qu'il ne s'intéresse pas aux corpus juridiques proprement dits mais bien à leur "esprit". De manière plus triviale, lorsqu'un champion déclare, pour justifier une contre-performance, qu'il avait le "physique" mais que le "mental" n'a pas suivi, il suppose clairement que, même en sport, le corps ne saurait tout expliquer. Enfin, en français, on dit souvent de quelqu'un qui manque d'esprit (ou qu'il n'est pas spirituel) que c'est une brute, sous-entendu, un corps brut, non raffiné. Ce qui est frappant, dans tous ces exemples, c'est que, si "x a un corps" semble évident pour tout le monde, en revanche, "x a une âme (ou un esprit, ou un mental, etc.3)" ne va pas de soi. Cela semble devoir trouver confirmation dans l'affirmation d'un Jean-Pierre Changeux déclarant que "plusieurs présupposés idéologiques, qui sont monnaie courante dans les sciences de l’homme, doivent être déconstruits. Première opposition réductrice : la dualité corps-esprit [...] distinction archaïque fondée sur une ignorance délibérée des progrès de la connaissance scientifique"(Changeux, du Beau, du Vrai, du Bien : une Nouvelle Approche Neuronale). Voilà qui jetterait le discrédit sur la remarque "idéologique" du sociologue Émile Durkheim selon laquelle "partout, l'homme s'est conçu comme formé de deux êtres radicalement hétérogènes : le corps, d'un côté, l'âme de l'autre"(Durkheim, le Dualisme de la Nature Humaine et ses Conditions Sociales), autrement dit, selon laquelle le dualisme corps-esprit serait un grand invariant anthropologique. Le but de cet article est de montrer qu'ils ont tort tous les deux : Changeux parce que nous verrons que, s'agissant des corps vivants et, tout particulièrement, des corps humains, le dualisme corps-esprit est inéliminable (accessoirement : l'"idéologie" n'est pas du côté qu'on croit) ; Durkheim parce que la nécessité du dualisme corps-esprit n'a aucun fondement ontologique, en d'autres termes, parce que le "corps" et l'"âme" ne sont pas deux "êtres hétérogènes" mais deux notions corrélatives l'une de l'autre comme le sont, par exemple, le haut et le bas ou bien la droite et la gauche.

NECESSITE DU DUALISME CORPS-ESPRIT (suite et fin).

lundi 22 octobre 2018

FREUD, METAPSYCHOLOGIE ET PSYCHANALYSE (I - EPISTEMOLOGIE).

Un certain Michel Onfray, dont on trouve les ouvrages dans les rayons "philosophie" des librairies mais qui est, à l'évidence, plus soucieux de renommée médiatique que de rigueur argumentative, prétend que "Freud prend ses désirs pour la réalité et assène que ce qu'il affirme est vrai pour le monde entier du simple fait qu'il l'affirme. La méthode n'est guère scientifique, convenons-en ... [Par ailleurs] la psychanalyse guérit autant que l'homéopathie, le magnétisme, la radiesthésie, le massage de la voûte plantaire ou le désenvoûtement effectué par un prêtre, sinon la prière devant la grotte de Lourdes. La présence de nombreuses béquilles accrochées à Lourdes en témoignage du pouvoir de Bernadette Soubirous en apporte la démonstration : les guérisons psychosomatiques existent, mais elles ne sont pas la preuve de l'existence de Dieu ni celle que le Christ est ressuscité des morts le troisième jour, encore moins de la résurrection de la chair... On sait aujourd'hui que l'effet placebo constitue 30% des guérisons d'un médicament. Pourquoi la psychanalyse échapperait-elle à cette logique ?"(interview donnée au Nouvel Observateur le 22 avril 2010)1. Nous ne relèverions pas de tels propos dont l'outrance inepte a, par ailleurs, copieusement été analysée et dénoncée par nombre d'authentiques connaisseurs de l’œuvre de Freud, s'ils ne nous semblaient résumer un procès en sorcellerie très main stream qui repose sur le préjugé selon lequel la psychanalyse n'étant pas une science, elle serait inutile dans le meilleur des cas et, au pire, nuisible. Aussi prenons-nous le parti d'ouvrir à nouveaux frais le "dossier" Freud en en confiant l'instruction à quelques uns de ses grands prédécesseurs et de ses lecteurs les plus perspicaces. Ils nous montreront que, si les thèses freudiennes sont manifestement plus proches de classiques assomptions métaphysiques que d'hypothèses scientifiques, elles sont loin pourtant d'être dénuées de valeur dans la mesure où, d'une part, elles ont profondément remanié les fondements de la psychologie mais aussi, d'autre part, elles s'accompagnent d'une katharsis thérapeutique qui s'inscrit dans une tradition pluri-millénaire. Dans cet article, nous analyserons successivement la métapsychologie et la psychanalyse freudiennes de trois points de vue différents mais (pensons-nous) complémentaires : épistémologique, grammatical, esthétique.

FREUD, METAPSYCHOLOGIE ET PSYCHANALYSE (II - GRAMMAIRE).

FREUD, METAPSYCHOLOGIE ET PSYCHANALYSE (III - ESTHETIQUE)

jeudi 5 juillet 2018

PARADOXE, SCEPTICISME ET SIDERATION.

S'il est vrai que "la philosophie est un combat contre la fascination que des formes d’expression exercent sur nous"(Wittgenstein, le Cahier Bleu, 27), il est une forme d'expression qui nous fascine depuis toujours et qui, par conséquent, mérite certainement de susciter l'entreprise philosophique : c'est l'expression paradoxale. Admettons avec Julien Dutant que l'"on peut définir un paradoxe comme une conclusion apparemment inacceptable dérivée de manière apparemment valide de prémisses apparemment acceptables". Le cas des paradoxes sorites étant particulièrement intéressant, je voudrais développer à présent deux points qui me paraissent importants : d'abord l'idée que les paradoxes sorites ne sont pas une conséquence du caractère vague de certains prédicats mais plutôt du caractère inexistant des sujets auxquels on attribue ces prédicats, aussi précis soient-ils ; ensuite je montrerai que le paradoxe en général n'est rien d'autre que la forme d'une figure théorique au moyen de laquelle la connaissance savante entend clouer le bec de l'opinion et, partant, la décourager d'agir en produisant un discours exclusif sur ce qu'il convient de qualifier ou non de "réalité".

jeudi 24 mai 2018

MUSIQUE ET MYSTICISME : LE CAS JANKELEVITCH.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, le pianiste et musicologue Karol Beffa pose cette question : "pourquoi parler de musique ? Ne se suffit-elle pas à elle-même ? En quoi un discours sur la musique permettrait-il de mieux la comprendre ou de mieux l’interpréter ? En quoi permettrait-il de mieux l’entendre et d’en jouir davantage […]. Nombreux sont les courants de pensée qui, au cours des temps, ont considéré la musique comme une forme d’art qui, d’une manière ou d’une autre, excéderait et neutraliserait le langage […]. De nos jours, ces scrupules à discourir sur la musique relèvent plus de la singularité que de la règle. Car c’est à une véritable invasion du commentaire sur l’art que l’on assiste, la musique ne faisant pas exception"(Beffa, comment parler de Musique ?). Or Vladimir Jankélévitch relève, précisément, de cette singularité scrupuleuse qui écrit que "notre curiosité sera déçue si nous en demandons la révélation à je ne sais quelle anatomie du discours musical. Mais si nous convenons enfin qu'il s'agit d'un mystère […] alors nous connaîtrons peut-être ce consentement au charme qui est, en musique, le seul état de grâce"(Jankélévitch, la Musique et l'Ineffable). Nous allons essayer de montrer que, si la logorrhée à propos, tout particulièrement, de la musique est, de loin, le meilleur moyen de décevoir l'amateur de musique, en revanche la considérer comme un mystère requérant un "état de grâce" n'est pas non plus la meilleure manière d'en goûter et d'en faire goûter le "charme".

MUSIQUE ET MYSTICISME : LE CAS JANKELEVITCH (suite et fin).

mercredi 28 mars 2018

NIETZSCHE, LA MUSIQUE, LE THEÂTRE ET LA VIE.

 Comme nous y invite ce grand standard du jazz interprété, ici, par la clarinette de Benny Goodman (01)1, nous allons essayer de comprendre la place que, de tout temps et en tout lieu, la musique a toujours occupé dans la vie des hommes. Si, pour analyser ce problème philosophiquement, nous avons choisi de nous référer à Friedrich Nietzsche, c’est parce que, parmi les (rares) philosophes qui l’ont abordé sérieusement, la musique a toujours été, dans son œuvre et même dans sa vie, une préoccupation constante : pianiste et compositeur lui-même, il déclarait n'avoir jamais été "au fond, peut-être qu'un vieux musicien ambulant"(Nietzsche, Fragments Posthumes, xiv) et même que "[s]on style est une danse"(Nietzsche, Lettre à Rhode, 22 fév. 1884). Aussi, allons-nous essayer de comprendre très précisément ce qu’il entend lorsqu’il écrit que "sans musique la vie serait une erreur [ohne Musik wäre das Leben ein Irrtum]"(Nietzsche, le Crépuscule des Idoles)2.

mercredi 18 octobre 2017

SANS MUSIQUE, LA VIE SERAIT UNE ERREUR (NIETZSCHE).

Les rapports entre la musique et la philosophie ont rarement été amicaux. Tout le monde se souvient de la formule de Carnap qui qualifiait les philosophes de musiciens ratés et de celle, à peu près symétrique, de Leibniz qui considérait que le musicien est, en réalité, un mathématicien qui s'ignore. Le comble de la condescendance a sans doute été atteint dans le traitement tout à fait folklorique que la philosophie dite "de l'âge classique" (de la fin du XVI° au milieu du XVIII° siècles) a réservé à la musique de la même époque1, traitement d'autant plus paradoxal que l'esthétique baroque s'est signalée par un foisonnement créatif qui voyait l'invention, entre autres, de la cantate, de la sonate, du concerto, de l'opéra ou de la fugue comme modes d'expression, et du contrepoint, de la basse continue ou de la tonalité majeur/mineur comme techniques d'expression. Henri Bergson dans la Pensée et le Mouvant ou Francis Wolff dans pourquoi la Musique2, suggèrent qu'une telle aberration tire peut-être son origine de ce que l'objet musical est, par nature, événementiel, donc évanescent, tandis que la pensée philosophique (en particulier celle du XVII° siècle) ambitionne plutôt la permanence, si ce n'est l'intemporalité3. Mais une telle explication n'est pas pleinement satisfaisante dans la mesure où, à partir de l'époque des Lumières, malgré une remise en question du "ton grand seigneur jadis adopté en philosophie" comme le dit Kant, le mépris philosophique à l'égard de la musique s'est à peine mué en respect distant, de sorte que le statut philosophique de l'événement musical n'a, au fond, guère changé. Certes, il s'est bien trouvé des philosophes qui, à l'instar de Rousseau ou de Schopenhauer, ont pris la musique comme objet philosophique à part entière, mais il s'est toujours agi, chez eux, d'analyser le concept de musique (LA musique) plutôt que de dégager la structure et la fonction de l'événement musical in concreto. Raison pour laquelle, si, depuis toujours, il s'est trouvé des philosophes capables de jouer de la musique, voire même d'en composer, si certains d'entre eux se sont enorgueillis d'être "philosophes-écrivains" ou "philosophes-plasticiens" ou encore "philosophes-architectes", il n'y a, à notre connaissance, que Nietzsche et Wittgenstein à s'être explicitement qualifiés de "philosophes-musiciens" et que Nietzsche à avoir proclamé : "mon style est une danse"(Nietzsche, Lettre à Rhode, 22 fév. 1884). Et encore, tandis que Wittgenstein écrit qu'il lui "arrive souvent de penser que le sommet qu[il] aimerai[t] parvenir à atteindre serait de composer une mélodie"(Wittgenstein, Carnets de Cambridge et de Skjolden),  celui qui se présente en disant qu'"au fond, [il n'est] peut-être qu'un vieux musicien ambulant"(Nietzsche, Fragments Posthumes, xiv) en a-t-il, de fait, composé plusieurs, notamment cet Hymnus an das Leben, un hymne à la vie ! Aussi allons-nous tâcher d'expliquer ce que veut dire  Nietzsche lorsqu'il écrit : "combien peu de chose il faut pour le bonheur ! Le son d’une cornemuse. — Sans musique la vie serait une erreur [ohne Musik wäre das Leben ein Irrtum]"(Nietzsche, le Crépuscule des Idoles). Ce faisant, nous comprendrons peut-être mieux pourquoi la philosophie et la musique ont, décidément, aussi peu d'affinités réciproques. So, let's face the music and dance !

SANS MUSIQUE, LA VIE SERAIT UNE ERREUR (suite et fin).