(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

jeudi 23 février 2012

MARCUSE, BOURDIEU ET L'HERITAGE DE MARX, DE FREUD ET DE WITTGENSTEIN.

Marcuse et Bourdieu ne sont évidemment ni les premiers, ni les seuls intellectuels à avoir pensé la domination économique caractéristique du système capitaliste, notamment sous l'aspect symbolique que revêt le langage. L'essentiel de la critique se trouve déjà dans l'Idéologie Allemande de Marx et Engels. D'une part, en effet, 
"à toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes. Autrement dit la classe qui est la puis­sance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu’en général elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l’expression des rapports sociaux, qui font justement d’une classe la classe dominante, donc les idées de sa suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience par quoi ils pensent. Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout son champ, ils le font en tous domaines, donc qu’ils dominent aussi, entre autres domaines, comme penseurs, comme producteurs de pensées, bref, qu’ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, de sorte que leurs idées sont les idées déterminantes de l’é­poque." (op. cit.

Et d'autre part,
"on peut distinguer les hommes et les animaux par la conscience, par la religion ou par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence : ils font par là un pas qui leur est dicté par leur organisation physique. En produisant leurs moyens d’existence les hommes produisent indirec­tement leur vie matérielle elle-même. [C’est pourquoi] la production des idées, des représentations, de la conscience, est, de prime abord, directement mêlée à l’activité et aux relations matérielles des hommes : elle est le langage de la vie réelle. Ici, la manière d’imaginer et de penser, le commerce intellectuel des hommes apparaissent encore comme l’émanation directe de leur conduite matérielle. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se manifeste dans le langage de la poli­tique, des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. d’un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais ce sont les hommes réels, au travail, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond. [Or] dès l’origine, l’“esprit” est frappé de la malédiction d’être entaché de la matière : il emprunte la forme des couches d’air agitées, de sons, bref, la forme du langage. Le langage est donc aussi vieux que la conscience, il est la conscience réelle, pratique, aussi présente pour les autres hommes que pour moi-même, et comme conscience, le langage naît du seul besoin de la nécessité du commerce avec d’autres hommes."(op. cit.) 

Bref, si on admet d'une part que les idées de la classe dominante sont les idées dominantes, d'autre part que les idées sont du langage muet, alors on doit nécessairement conclure que le langage de la classe dominante est le langage dominant. Ce qu'en d'autres termes avait déjà souligné le premier penseur à avoir problématisé la domination tout court, notamment à travers le poids des mots, en l'occurrence, Socrate. On ne répètera jamais assez que la naissance de la philosophie répond, comme l'ont souligné Hegel et, beaucoup plus récemment François Châtelet, à un besoin d'analyser, sinon de supprimer, une domination qui revêt toujours, in fine, un aspect politico-linguistique (cf. http://phiphilo.blogspot.com/2011/10/socrate-la-democratie-la-rhetorique-et.html).

Par rapport à la philosophie du langage de Marx et Engels telle qu'elle s'exprime dans l'Idéologie Allemande, l'originalité de Marcuse réside dans la notion de bi-dimensionnalité du langage : 
"la société exprime ses exigences directement dans le matériel linguistique, mais cela ne se fait pas sans opposition : la langue populaire s'attaque avec un humour provoquant et plein de dépit au discours officiel et semi-officiel. [...] C'est comme si l'homme de la rue (ou son porte-parole anonyme) affirmait son humanité dans son langage en l'opposant aux pouvoirs existants."(Marcuse, l'Homme Unidimensionnel, §4) 

Donc, la bi-dimensionnalité du langage, pour Marcuse, peut se définir comme l'existence actuelle (et non simplement potentielle) d'une langue populaire subversive à côté de et contre la langue officielle, celle de la rentabilité, celle du rendement.

Or, pour Marcuse qui n'est pas simplement marxiste mais freudo-marxiste, le rendement correspond à ce que Freud appelle "principe de réalité" : "le principe de réalité, c'est le principe de rendement d'une société orientée vers le gain et la concurrence dans un processus de croissance constante" (Marcuse, Eros et Civilisation, §2). Et l'on se souvient que, chez Freud, le "principe de réalité" s'oppose au "principe de plaisir" : 
"le "moi", une fois éduqué, devient raisonnable, il ne se laisse pas dominer par le principe de plaisir mais se conforme au principe de réalité qui, au fond, a toujours pour but le plaisir, mais un plaisir différé, atténué, conforme aux exigence sociales."(Freud, Introduction à la Psychanalyse

Bref, l'existence de cette bi-dimensionnalité du langage correspond, chez Marcuse à la bi-polarité psychique (réalité/plaisir) chez Freud. Or, on a, déjà chez Freud toute une théorisation de la résistance du principe de plaisir au principe de réalité, et notamment sous la forme du "mot d'esprit" (der Witz), de l'humour : 
"l'humour peut être considéré comme la manifestation la plus élevée des réactions de défense contre le risque de déplaisir, et ce, dans la mesure où l'humour dédaigne de soustraire à l'attention consciente, donc dédaigne de refouler, le contenu de la représentation lié à la représentation pénible."(Freud, le Mot d'Esprit dans ses Rapports avec l'Inconscient

Nous avons donc, d'une part le langage officiel, le langage sérieux, c'est le langage du principe de réalité, mais d'autre part aussi, dans la mesure où le principe de réalité (ou de rendement) implique des efforts par définition pénibles, le langage populaire, l'argot, l'humour, qui est celui du principe de plaisir résistant encore et toujours au principe de réalité. Bref, pour Marcuse, l'humour représente clairement le pôle négatif, potentiellement subversif du langage, par opposition à son pôle positif tourné vers le principe de réalité économique.

Alors, qu'aurait pensé Herbert Marcuse (qui est mort en 1979) de l'effectivité de cette subversivité de l'humour à l'égard du langage officiel, notamment dans la période que nous vivons et où tout discours, même et surtout le discours humoristique, est, sous peine de poursuites judiciaires, récupéré par les pouvoirs officiels, notamment la publicité (qui se prétend toujours, "décalée", "au second degré", etc.) et, bien entendu, par la politique (l'humour qui ne correspond pas aux normes de la politically correctness est systématiquement banni des media) ? Il est clair qu'il ne se faisait guère d'illusion sur ce point, tant il est vrai que, pour lui, l'Homme Unidimensionnel (the One-dimensional Man), c'est avant tout l'homme de la pensée unique, donc du langage unique. Aujourd'hui, écrit-il (en 1964) 
"les communications de masse qui établissent la médiation entre le maître et l'esclave sont imprégnées par cette espèce de bien-être, par cette superstructure productive qui repose sur la base malheureuse de la société. Des agents de la publicité façonnent l'univers dans lequel s'exprime le comportement unidimensionnel. Son langage va dans le sens de l'identification et de l'unification, il établit la promotion systématique de la pensée positive, de l'action positive, enfin il s'attaque systématiquement aux notions critiques et transcendantes."(Marcuse, l'Homme Unidimensionnel, §4) 

Bref, l'uni-dimensionnalité du langage moderne, c'est le symptôme de l'uni-dimensionnalité de l'homme moderne, tout entier tourné vers le rendement, et qui peut se résumer par un slogan que les communicants de tout poil connaissent bien et nous rabâchent ad nauseam : "il faut positiver" ! Autrement dit, en termes marcusiens, rien ne doit nous détourner des efforts individuels et collectifs au service du dieu Croissance !

Pour Marcuse, cette perte progressive de la fonction "négative" (critique) du langage n'est que le symptôme linguistique d'un phénomène plus général et encore plus caractéristique de la culture capitaliste et qu'il nomme, par référence à Freud, la "désublimation répressive". On se souvient que le processus dit de "sublimation" consiste, chez Freud, en ce que l'éducation possède, entre autres fonctions, celle de détourner l'énergie psychique des pulsions préalablement refoulées car incompatibles avec la vie sociale et, in fine, avec l'existence de l'individu dans la société, vers des activités socialement valorisantes et valorisées : 
"parmi les forces instinctives ainsi refoulées, les pulsions sexuelles jouent un rôle considérable : elles subissent une sublimation, c’est-à-dire qu’elles sont détournées de leur but sexuel et orientées vers des buts socialement supérieurs qui n’ont plus rien de sexuel."(Freud, Introduction à la Psychanalyse

Bref, le processus de sublimation apparaît comme un facteur de libération pour l'individu éduqué, non seulement en ce qu'il est débarrassé de quelques-unes de ses tendances maudites, mais aussi en ce qu'il s'insère du même coup harmonieusement dans une société qui, en quelque sorte, recycle son énergie disponible et la met au service du bien public. Or, fait remarquer Marcuse, les crises de surproduction toujours plus rapprochées et plus intenses que connaît le mode capitaliste de production mettent celui-ci dans la nécessité de susciter et d'entretenir par tous les moyens la fonction de consommation finale de biens et de services. Par tous les moyens, entre autres, en exploitant lesdites tendances maudites dont on a dit que l'éducation avait pour but de canaliser, à savoir les pulsions sexuelles et/ou agressives les plus archaïques : 
"dans le processus de la désublimation répressive, la sexualité s’étend à des domaines et des relations autrefois ta­bous. Cependant, au lieu que ces domaines et ces relations soient recréés à l’image du principe de plaisir, c’est la tendance opposée qui s’affirme : le principe de réalité étend son pouvoir sur la sexualité. […] L’illustration la plus parlante de ce fait est fournie par l’introduction méthodique d’éléments sexy dans les affaires, la politique, la publicité, la consommation, etc. Dans la mesure où la sexualité obtient une valeur marchande définie, ou dans la mesure où elle devient un signe de prestige, et du fait que l’on joue suivant les règles du jeu, elle se transforme en instrument de cohésion sociale. [La désublimation ré­pressive] présente un caractère particulièrement régressif : la séparation féroce et souvent méthodique entre la sphère intellectuelle et la sphère instinctuelle, entre le plaisir et la pensée. C’est une des formes les plus hideuses de l’aliénation qui soit imposée aux individus par leur société et reproduite spontanément par l’individu comme son propre besoin et sa propre satisfaction. Loin de justifier ce genre de séparation, le concept freudien de sublimation affirme que les facultés humaines dites supérieures peuvent participer à la réalisation du principe de plaisir. [Or] la lutte contre la liberté de pensée et de l’i­magination est devenue un instrument puissant du totalitarisme, qu’il soit démocratique ou autoritaire. La désublimation ré­pressive accompagne les tendances contemporaines à l’introduction du totalitarisme dans le travail et les loisirs quotidiens de l’homme, dans son labeur et dans son bonheur. Elle se manifeste sous les formes de la distraction, du relâchement, du grégarisme qui pratiquent la destruction de l’intimité, le mépris des formes, l’incapacité au silence, l’exhibition orgueilleuse de la grossièreté et de la brutalité."(Marcuse, Éros et Civilisation, préf.) 

Il est difficile, en effet, de trouver, dans les plaisanteries sur "les blondes", dans les blagues racistes, dans la plupart des publicités pour les bagnoles et dans certains slogans et "petites phrases" prononcés par les politiciens, toutes et tous se prétendant, bien entendu "humoristiques", autre chose que "l'exhibition orgueilleuse de la grossièreté et de la brutalité" ! Il y a clairement "désublimation" parce que la société de consommation fait parcourir aux pulsions problématiques le chemin inverse de celui qui leur est tracé par l'éducation : il ne s'agit plus de mettre de l'énergie pulsionnelle individuelle au service de la société (sublimation), mais au contraire de mettre les institutions sociales au service de cette activité pulsionnelle (désublimation). Cette "désublimation" apparaît comme "répressive" en ce que, contrairement à ce que proclame le discours qui se veut toujours explicitement "libérateur", l'individu ainsi atomisé et désocialisé par sa consommation compulsive est évidemment enfermé dans un infantilisme régressif lorsqu'il n'est pas enfermé tout court dans un univers clos peuplé d'images virtuelles, voire dans un établissement de soins.

Cela dit, la critique que fait Marcuse du langage se heurte exactement au même problème et, partant, aux mêmes limites que celles de Marx et Freud dont il revendique l'héritage, et que celle de Wittgenstein dont il se démarque violemment. À savoir : comment penser philosophiquement, c'est-à-dire de manière critique, un langage dont il dit lui-même qu'il "communique la décision, l'ordre, le diktat" (l'Homme Unidimensionnel, §4) ? Autrement dit, comment se déprendre, ne fût-ce que pendant le court instant que dure la réflexion philosophique, de l'emprise d'un langage qui constitue notre pensée de part en part et qui détermine notre comportement soit à travers la superstructure consciente comme reflet des exigences de l'infrastructure économique chez Marx et Engels, soit à travers le "moi" rationnel et conscient obéissant aux exigences normatives du "surmoi" et pulsionnelles du "ça" chez Freud et Lacan ? Du reste, Marx lui-même n'écrit-il pas que 
"les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choi­sies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises. La tradi­tion de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent oc­cupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crises révolutionnaires qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour jouer une nouvelle scène de l’Histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage d’emprunt. C’est ainsi que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République ro­maine, puis de l’Empire romain. C’est ainsi que le débutant qui a appris une nouvelle langue la retraduit toujours dans sa langue maternelle, mais il ne se sera approprié l’esprit de cette nouvelle langue et ne sera en mesure de s’en servir pour créer librement, que lorsqu’il saura se mouvoir dans celle-ci en oubliant en elle sa langue d’origine."(le 18 Brumaire de Loui-Napoléon Bonaparte, 1) 

Empreinte psycho-linguistique indélébile du passé à quoi il faudrait ajouter le poids de l'idéologie : 
"la classe dominante [...] présente ses penseurs attitrés, les idéologues actifs et conceptifs dont la principale activité consiste à entretenir l’illusion que cette classe nourrit à son propre sujet, [car] dans toute idéologie, les hommes et leurs conditions apparaissent sens dessus dessous."(Marx, l’Idéologie Allemande

Quant à Lacan n'avouait-il pas : 
"nous voici donc au pied du mur, au pied du mur du langage. Nous y sommes à notre place, c’est-à-dire du même côté que le patient, et c’est sur ce mur, qui est le même pour lui et pour nous, que nous allons tenter de répondre à l’écho de sa parole."(Fonction et Champ de la Parole et du Langage en Psychanalyse

D'une manière plus générale, quelle crédibilité accorder aux "structuralistes" (qui sont d'inspiration freudo-marxiste) dès lors qu'ils s'emploient à dénoncer l'existence et la fonction de structures dont ils se reconnaissent eux-mêmes indéfectiblement prisonniers ?

De fait, Herbert Marcuse a fait toutes ses études en Allemagne et a même rédigé sa thèse de doctorat sur Hegel sous la direction d'un certain Martin Heidegger dont il était l'assistant. Et même si, avant d'émigrer aux États-Unis à la suite de la prise du pouvoir par le NSDAP en janvier 1933, il a quand même rejoint à Francfort Adorno et Horkheimer (la fameuse Ecole de Francfort) avec lesquels sa vision marxienne de l'historicité comme lutte des classes (Marcuse avait été, très tôt, un militant spartakiste) était plus en conformité qu'avec la conception heideggerienne de l'historialité comme temporalisation de l'Être, de fait, on trouve, dans l'analyse marcusienne du langage des réminiscences manifestement heideggeriennes. En effet, d'une part le langage est toujours, peu ou prou, arraisonné par la technique et confisqué par le "On" de sorte que c'est l'analyse du bavardage concernant nos petits problèmes quotidiens qui a le plus de chance d'être philosophiquement intéressant, d'autre part il ne peut être procédé à l'analyse de ce langage que de manière méta-linguistique, en quelque sorte, et on reconnaît tout de suite la conception heideggerienne du langage comme "berger de l'Être", comme instance en dernier recours de la Métaphysique (c'est évidemment le point d'achoppement numéro un avec Wittgenstein). D'ailleurs Wittgenstein, justement, est confronté au même problème : comment dégager, au fond de chacun de nos jeux de langage, la grammaire implicite et contraignante pour nos formes de vie, sinon à travers un nouveau jeu de langage, fût-il philosophique, lui-même doté d'une grammaire implicite tout aussi contraignante ? Wittgenstein, malgré les violentes attaques dont il fait l'objet de la part de Marcuse dans le §7 de l'Homme Unidimensionnel, a tenté de donner une solution à ce problème, solution empruntée à une distinction faite originairement par Leibniz : les règles de grammaire qui structurent tout jeu de langage et, partant, toute pensée et toute action, sont "inclinantes mais non nécessitantes" (pour dire comme Leibniz), ce sont "des raisons et non des causes" (pour parler comme Wittgenstein). Il y a donc, au fond de tout système de règles, même les plus contraignantes, un espace irréductible de liberté consistant à se demander non pas si je vais appliquer la règle, mais comment je vais l'appliquer (cf. aussi ce que disent Sartre et Arendt sur le fait d'être libre non pas contre les règles, non pas malgré les règles, mais grâce aux règles). D'où la possibilité de philosopher, c'est-à-dire de critiquer le langage et ses illusions sans, nécessairement, être soi-même victime des illusions que l'on dénonce.

Toutefois Wittgenstein n'a, comme le remarque amèrement Marcuse (op. cit.), jamais voulu faire oeuvre de dénonciation au motif que "la philosophie ne peut en aucune manière porter atteinte à l’usage réel du langage, elle ne peut faire autre chose que le décrire : elle laisse toute chose en leur état"(Wittgenstein, Recherches Philosophique, §124). Ce qui, remarquons-le au passage, est tout à fait conforme à la XI° et dernière des Thèses sur Feuerbach dans laquelle Marx déplore que "les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, [alors que] ce qui importe, c’est de le trans­former". Car, pour le transformer, encore faudrait-il le dénoncer, et pour le dénoncer, encore faudrait-il que "la tâche de la philosophie [soit] au service de l’histoire, [afin] une fois démasquée l’apparence sacrée de l’aliénation humaine, [de] démasquer l’aliénation dans ses figures profanes"(Marx, Critique de la Philosophie du Droit de Hegel). Et Wittgenstein n'a jamais daigné établir de corrélation entre les exigences, fussent-elles inclinantes sans être nécessitantes, des grammaires diverses et variées dans lesquelles baignent nos vies quotidiennes. L'enjeu politique, économique et, a fortiori, historique (lui qui disait dans ses Remarques sur le Rameau d'Or de Frazer qu'"une explication historique [...] est une supposition superflue qui n'explique rien").

C'est pourquoi il me semble qu'il appartient au sociologue et philosophe Pierre Bourdieu d'avoir été le premier à avoir fait de manière systématique à la fois une analyse de nos pratiques langagières en les mettant en corrélation avec les enjeux économiques et sociaux de notre société, à commencer par les enjeux de pouvoir, et, en même temps, à avoir procédé à une analyse des conditions d'énonciation de son propre discours critique dans le cadre de ces mêmes enjeux. De Marx et d'Engels, il retient l'évidence du rapport de classe, notamment dans son aspect linguistique, ainsi que l'importance déterminante de l'idéologie dans la justification et la perpétuation de ces rapports. D'une part, en effet, 
"l’habitus [c'est-à-dire] les structures objectives auxquelles [chacun] est confronté coïncident avec celles dont il est le produit, de telle sorte que l’habitus devance les exigences objectives du champ ; [de telle sorte que] l’habitus linguistique n’est qu’un aspect de l’habitus de classe : […] comme toutes les manifestations de l’habitus, l’histoire devenue nature, la prononciation et, plus généralement, le rapport au langage sont, pour la perception ordinaire, des révélations de la personne dans sa vérité naturelle : le racisme de classe trouve dans les propriétés incorporées la justification par excellence de la propension à naturaliser les différences sociales."(Bourdieu, Langage et Pouvoir Symbolique, i, 2) 

Autrement dit, en réactualisant et en réduisant la portée d'un terme déjà utilisé par Aristote et Leibniz, Bourdieu appelle habitus la disposition de chacun à s'intégrer dans la société en assimilant sa propre position sociale (ce que Marx et Engels nomme l'"infrastructure économique") comme une donnée "naturelle", disposition qui se manifeste, notamment par l'empreinte linguistique indélébile sur chaque individu de sa classe d'origine. D'autre part, bien entendu, 
"les idéologies servent des intérêts particuliers présentés comme intérêts communs à l’ensemble du groupe ; en ef­fet, la culture dominante contribue à l’intégration réelle de la classe dominante, à l’intégration fictive des classes dominées, donc à la légitimation des distinctions."(Bourdieu, Langage et Pouvoir Symbolique, iii, 1) 

En d'autres termes, il s'agit bien, encore et toujours de "mettre les choses sens-dessus-dessous", de dire et de faire croire que "ce sont les patrons qui paient les ouvriers", que "c'est la croissance qui crée l'emploi", et autres inversions rhétoriques de la cause et de l'effet qui s'apparente d'assez près à la Novlangue totalitaire dont fait état Georges Orwell dans 1984, tout cela afin de légitimer et donc de perpétuer la structure inégalitaire de notre société. D'où la nécessité, pour Bourdieu comme pour Marcuse, d'emprunter à Freud la notion de sublimation comme processus inconscient de valorisation sociale de nos tendances maudites et donc d'euphémisation du tabou : 
"un travail à la fois conscient et inconscient d’euphémisation et de sublimation [...] est nécessaire pour rendre di­cibles les pulsions expressives les plus inavouables dans un état déterminé de la censure du champ, consiste à mettre en forme et à mettre les formes."(Bourdieu, l’Ontologie Politique de Martin Heidegger, iv) 

Ces "pulsions inavouables" étant, pour Bourdieu, les pulsions de domination et d'instrumentalisation d'autrui, oui mais dans le cadre de relations sociales valorisantes et valorisées dont les meilleurs exemples et les plus pregnants sont les relations professionnelles supposées nécessairement épanouissantes pour l'individu et les relations de représentation politique supposées être le paradigme de la démocratie.

Or, tandis que cet héritage freudo-marxiste est, pour Bourdieu, à peu près le même que pour Marcuse, celui-là se nourrit explicitement des travaux de Wittgenstein quand celui-ci les condamne tout aussi explicitement. Et d'emprunter la notion wittgensteinienne très féconde de "jeu de langage". D'une part Bourdieu s'en sert pour forger sa propre notion d'illusio : "l’illusio, c’est le fait d’être pris au jeu, […] c’est pourquoi les jeux sociaux se font oublier en tant que jeux"(Bour­dieu, Raisons Pratiques, v). Le terme latin illusio, qu'il conserve pour éviter la confusion avec le sens banal du mot français "illusion" par lequel il est ordinairement traduit, est la crase de l'ablatif in ludo, littéralement "dans le jeu". Donc, dire que l'illusio n'est jamais, pour un agent social quelconque, qu'"être pris au jeu", cela veut dire, pour Bourdieu comme pour Wittgenstein, qu'un 
"jeu de langage doit ici faire ressortir que parler un langage fait partie d'une activité ou d'une forme de vie."(Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §23)

Pour l'un comme pour l'autre, les "jeux de langages" structurent la totalité de nos formes de vie, notamment en ce que le jeu, forme de socialisation primitive dans toutes les cultures, suppose des règles et des échanges sociaux réglés, notamment des échanges linguistiques consistant, entre autres, à appliquer, commenter et raviver lesdites règles. Mais, d'autre part, là où Bourdieu pense, en quelque sorte avec Wittgenstein contre Wittgenstein, c'est que, bien entendu, Bourdieu entend faire oeuvre de sociologue et pas seulement de philosophe, fût-il critique. Et la sociologie, pour Bourdieu, ne peut pas se borner à "décrire" au sens de Wittgenstein mais aussi du sociologue Émile Durkheim. Encore faut-il "comprendre" les enjeux du jeu social, au sens très particulier que donne à ce verbe un autre sociologue dont s'inspire Bourdieu, Max Weber, lorsque celui-ci dit : 
"nous appelons so­ciologie une science qui se propose de comprendre par interprétation l'action sociale [...]. Nous entendons par action un comporte­ment humain quand et pour autant que l'agent lui communique un sens subjectif."(Weber, Sociologie des Reli­gions) 

Bref, Bourdieu entend bien, à l'instar de Weber, "comprendre" les motivations des agents sociaux (cf. http://phiphilo.blogspot.com/2009/10/en-quoi-les-sciences-sociales-et.html). Il va donc falloir, comme le dit Weber, "interpréter", faire des hypothèses interprétatives sur les motivations de ces comportements de domination ou, au contraire, de soumission tellement caractéristiques de notre société inégalitaire, interprétation qui, précisément, paraissait à Wittgenstein, non seulement totalement vaine, mais aussi passablement suspecte (cf. http://phiphilo.blogspot.com/2011/12/corrige-du-d.html). Toujours est-il que, pour Bourdieu, 
"la fonction scientifique de la sociologie est de comprendre le monde social, à commencer par le pouvoir. Opération qui n’est pas neutre socialement et qui remplit sans doute une fonction sociale. Entre autres parce qu’il n’est pas de pouvoir qui ne doive une part de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent."(Bourdieu, Questions de Sociologie, ii)

Oui mais alors, au double problème de l'opacité idéologique et de l'opacité psychique qui rend particulièrement problématique la prise de conscience du rôle du langage dans la reproduction des inégalités sociales, semble se greffer un troisième problème : celui de l'opacité interprétative auquel s'était trouvé confronté Marcuse et que Wittgenstein avait catégoriquement refusé d'affronter. Ce dont Bourdieu se rend parfaitement compte : 
"la croyance collective dans le jeu (illusio) et dans la valeur sacrée de ses enjeux est à la fois la condition et le pro­duit du fonctionnement même du jeu […] ; il s’ensuit qu’on ne peut fonder une véritable science […] qu’à condition de s’arra­cher à l’illusio et de suspendre la relation de complicité et de connivence qui lie tout homme cultivé au jeu culturel pour constituer ce jeu en objet, mais sans oublier pour autant que cette illusio fait partie de la réalité qu’il s’agit de comprendre."(Bourdieu, les Règles de l’Art, ii, 2) 

D'accord, mais comment sortir de l'illusio sans pour autant tomber dans l'illusion de la liberté interprétative qui caractérise si bien l'ambition intellectuelle de notre temps, notamment chez les philosophes, d'ailleurs, et dont Bourdieu nous dit que la sociologie doit contribuer à nous libérer : 
"paradoxalement, la sociologie libère en libérant de l’illusion de la liberté ou, plus exactement, de la croyance mal placée dans des libertés illusoires : la liberté n’est pas un donné mais une conquête collective."(Bourdieu, Choses Dites)

Pour Wittgenstein, c'est le type même du faux problème, du problème sans solution parce que, sous des dehors de questionnement empirique ("comment faire pour que ... ?"), cette formulation révèle en réalité le malaise de celui qui se heurte aux limites du langage, à savoir que l'on ne sort d'un jeu de langage que pour tomber dans un autre, de sorte qu'il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de "méta-jeu de langage", se prétendît-il scientifique. C'est là le point de désaccord le plus fondamental entre Bourdieu et Wittgenstein : là où celui-ci eût reproché à celui-là de faire de la philosophie dans le meilleur des cas, et, dans le pire des cas, de faire de la "métaphysique", autrement dit de donner l'impression de faire de la science sans toutefois avoir réellement les moyens d'en faire, celui-là franchit le pas. Il entend, à la manière de Durkheim, "traiter les faits sociaux comme des choses", à commencer par le fait social de sa propre activité sociologique qu'il s'agit d'objectiver, c'est-à-dire de décrire, sinon avec la "neutralité axiologique" qu'exige Weber du sociologue, du moins, à la manière de Spinoza, avec la compréhension des causes extérieures qui déterminent sa propre activité de description.

Et malgré le fossé qui semble séparer là Bourdieu de Wittgenstein (science vs métaphysique ; interprétation vs description ; causes vs raisons), le premier se réclame néanmoins du second lorsqu'il affirme que, en décidant d'interpréter conjointement en termes d'enjeux de pouvoir les motivations cachées des agents sociaux observés et les motivations cachées du discours sociologique, 
"on n'agit pas conformément aux règles de la méthode scientifique, pas plus qu'on ne suit une règle quelconque, par un acte psychologique d'adhésion consciente, ou par l'effet mécanique d'une routine individuelle ou collective, mais, pour l'essentiel, en se laissant porter par un sens du jeu scientifique qui s'acquiert par l'expérience prolongée du jeu scientifique avec ses régularités autant que ses règles : règles ou régularités qui se rappellent sans cesse, soit à travers des formulations expresses (celles qui définissent la bonne présentation des travaux par exemple), soit à travers des indices inscrits dans le fonctionnement même du champ, et tout spécialement dans les instruments (au nombre desquels il faut compter les outils mathématiques). Un bon savant est un champ scientifique fait homme."(Bourdieu, Wittgenstein, le Sociologisme et la Science Sociale, in Wittgenstein, Dernières Pensées

On pourrait dire, par analogie, que le bon sociologue est un champ sociologique fait homme, de la même manière qu'un bon mathématicien est un champ mathématique fait homme. Or, précisément, n'est-ce pas Wittgenstein (Remarques sur les Fondements des Mathématiques, I, §114) qui souligne que "quand nous suivons les lois de la déduction (les règles d'inférence), les suivre implique toujours un acte d'interprétation [ein Deuten]" ? N'est-ce pas lui qui admet que, même dans une activité aussi rigoureuse et aussi peu suspecte d'opacité interprétative que les mathématiques, non seulement il y a place pour l'interprétation, mais mieux, il y a nécessité d'interpréter ? Il n'y a pourtant nulle contradiction : il suffit de préciser, comme le fait Bourdieu (et c'est bien ainsi que l'entend Wittgenstein) que des verbes comme "interpréter", "comprendre", "saisir les enjeux", etc., ne traduisent pas des attitudes psychologiques éthérées mais manifestent l'incorporation, aussi parfaite que possible, des règles du jeu par le joueur, en l'occurrence, celui qui joue le jeu de la sociologie descriptive-interprétative telle que la définit Bourdieu. S'il existe un tel "jeu", alors un joueur expérimenté, pénétré de toute l'ampleur et la subtilité des règles du jeu peut parfaitement acquérir le même type d'expertise (Bourdieu parle de "sens du jeu", Arendt de "virtuosité") que le "bon" mathématicien ou que le "bon" joueur d'échecs avec autant de créativité que ces derniers dans leurs productions et sans être plus qu'eux suspects d'être contaminés par des règles ou des pratiques extérieures à leurs champs respectifs : reproche-t-on à un mathématicien d'être aussi un joueur de tennis, voit-on quoi que ce soit de déterminant pour le joueur d'échecs du fait qu'il soit aussi musicien de jazz ? En un sens, Bourdieu s'avère ici plus wittgensteinien que Wittgenstein : c'est justement parce qu'il n'y a pas de "méta-jeu de langage" qu'il peut exister une sociologie scientifique qui ne soit ni de la philosophie, ni de la métaphysique, qui possède ses propres objets, ses propres règles, ses propres pratiques. Le jeu de langage de la sociologie bourdieusienne n'est pas un jeu de langage qui étudie d'autres jeux de langage, c'est un jeu de langage quoad se. Quant aux "influences" marxiennes, freudiennes et wittgensteiniennes de Bourdieu, ce sont simplement des Familienähnlichkeiten, des "ressemblances de famille" et non pas des contraintes causales inextricables.

Je crois qu'on peut résumer toute l'oeuvre de Bourdieu en disant qu'elle a été une tentative d'auto-analyse (comme l'indique le titre de son dernier ouvrage (Esquisse pour une Auto-Analyse). Ce fut d'abord une tentative sociologique pour faire apparaître objectivement, non seulement à quel point une société inégalitaire comme la nôtre a besoin, pour se justifier et se perpétuer, des illusiones engendrées par le langage : 
"la dénégation repose sur le refoulement ou la censure de l'intérêt économique qui doit rester caché [...] ; ce travail collectif de dénégation est soutenu par un ensemble d'institutions dont la première et la plus puissante est le langage."(Raisons Pratiques, vi)

Mais ce fut aussi une autre tentative, tout autant sociologique que la première dont elle, selonlui, indissociable : déterminer en quoi le sociologue qui dénonce cet état de fait est lui-même nécessairement "embarqué", comme dirait Pascal", et doit donc, à peine de forfaiture, toujours auto-analyser son propre discours, son propre habitus linguistique, qui n'est jamais le point de vue de Sirius mais toujours un élément non-neutre du système dont il dénonce le fonctionnement, au point que 
"nombre de ceux qui se définissent comme économistes ou sociologues ne sont que des ingénieurs sociaux qui ont pour fonction de fournir à la classe dominante la connaissance pratique ou demi-savante dont ils ont besoin pour rationaliser leur domination, instaurant une violence symbolique par laquelle les dominés contribuent à leur domination." (Questions de Sociologie, prologue) 

Comme le dit Jacques Bouveresse dans son ouvrage Bourdieu, Savant et Politique, Pierre Bourdieu aura donc été le "sociologue de soi-même", bref, le sociologue de son propre discours de sociologue. Différence saisissante avec Herbert Marcuse, pourtant exerçant le même métier que lui, abreuvé aux mêmes sources théoriques et confronté au même objet (le capitalisme et ses productions discursives). Même si la Weltanschauung prophétique d'un Marcuse sied peut-être mieux à la dénonciation du cynisme arrogant dudit objet que la rigueur ascétique d'un Bourdieu.