(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

mercredi 13 septembre 2000

UN JUGEMENT PEUT-IL ÊTRE ARBITRAIRE ?

    “Me regardant de plus près et considérant quelles sont mes erreurs, [...] je trouve qu’elles dépendent du concours de deux causes, à savoir de la puissance de connaître qui est en moi et de la puissance de juger ou bien de mon libre arbitre : c’est-à-dire de mon entendement et ensemble de ma volonté”(Descartes, Méditations Métaphysiques, IV, 9). Ce que veut dire Descartes, c’est que l’imperfection humaine se manifeste dans une disproportion entre la puissance de connaître (entendement) qui est limitée et la puissance de juger (volonté) qui, elle, est infinie, à tel point que “c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu”(-id-). De sorte qu’il nous arrive souvent de juger sans savoir : d’où le risque d’erreur. C’est pourquoi Descartes préconise de réduire ce risque en comblant le fossé entre connaissance et jugement à la fois en étendant la connaissance et en limitant le jugement. Or, l’objection est que même si le risque d’erreur de l’entendement était réduit à néant, faire reposer le jugement sur la seule volonté engendre un risque perpétuel de mensonge.
    Le problème est donc de savoir si un jugement en général peut être arbitraire. L’enjeu porte notamment sur la fonction sociale du jugement de valeur : en effet, s’il est arbitraire, si chacun juge selon sa fantaisie, on voit mal pourquoi je devrais accepter les jugements d’autrui, qu’ils soient scientifiques, esthétiques, moraux, juridiques, etc.


I - Le jugement de connaissance est objectif et non arbitraire.
   
    A -  la proposition est une phrase qui autorise une comparaison avec la réalité.

    Supposons P1 : “cet animal est un sanglier”, et P2 : “cet animal est nuisible”. Les deux énonciations ont apparemment la même forme grammaticale : une certaine chose (“cet animal”) est supposée dotée de certaines propriétés (“est un sanglier” ; “est nuisible”). Nous dirons dans les deux cas que l’énonciateur porte un jugement sur une chose indiquée par le sujet de la phrase en prétendant lui attribuer avec vérité la propriété indiquée par le prédicat. En effet, “juger, c’est comparer à une chose quelque chose pris pour caractère ; la chose elle-même est le sujet, le caractère est le prédicat”(Kant, la Fausse Subtilité des quatre Figures du Syllogisme, AK II, 47). Juger, c’est donc prétendre qu’une chose ou un ensemble de choses fait partie d’un ensemble plus vaste (P1 = “cet animal fait partie de l’ensemble des sangliers”), ou, ce qui revient au même, reconnaître dans une chose ou un ensemble de choses un exemple d’un cas plus général (P2 = “cet animal est un exemple d’animal nuisible”).

    Mais on se rend vite compte que, dans P1, nous disposons de critères de comparaison du sujet avec le prédicat, il suffit pour cela d’ouvrir un dictionnaire à “sanglier” pour voir énumérés ces critères. Ce processus est impossible pour P2 car le dictionnaire ne nous donnera que de vagues indications insuffisantes pour juger si ce que j’ai sous les yeux est oui ou non une créature nuisible. Donc “cet animal est un sanglier” sera une proposition (vraie ou fausse) car je peux vérifier si c’est le cas que cet animal est un sanglier : il y a une vérification possible dans le monde réel. Par contraste, on voit mal ce qui, dans le monde réel, pourrait contribuer à vérifier P2. Car “nuisible” n’est pas définissable par des critères précis, et donc que “ceci est un animal nuisible” ne dit rien quant à ses conditions de vérité, non qu’elle ne puisse jamais être vraie, mais sa vérité et sa fausseté ne dépendent pas de quelques critères définitionnels du terme “nuisible”.

    Ce qui distingue nos deux énonciations, c’est donc que l’une d’entre elles seulement est une proposition, car “la proposition ne peut être vraie ou fausse que dans la mesure où elle est comparée à la réalité” (Wittgenstein, Tractatus, 4.06). Or seule l’énonciation P1 peut être comparée à la réalité car elle est seule à dire quelque chose, et ce qu’elle dit, c’est à quelles conditions elle est vraie : “la proposition montre ce qu’il en est [...] quand elle est vraie, et elle dit qu’il en est ainsi” (Tractatus, 4.022). Le propre d’une proposition est donc non seulement de dire à quelles conditions elle est vraie (ssi ce qu’elle dit est réellement le cas), mais aussi d’autoriser une comparaison avec la réalité en montrant que ce qu’elle dit correspond au réel perçu. Mais qu’est-ce qui, exactement, fait l’objet d’une vérification dans une proposition ?

    B - les concepts sont les points de contact objectifs avec le réel.


    Si on compare maintenant les jeux de langage dans lesquels sont employées les deux phrases, on est obligé de remarquer que l’un des deux sera plus consensuel que l’autre. C’est que dans un cas on dispose de critères pour juger, et dans l’autre non. Dans le premier cas, on présuppose l’existence a priori de critères de ce que doit être un sanglier : certes il peut y avoir débat dans le cas d’un objet atypique, ou si les locuteurs sont ignorants ou spécialistes, mais tout le monde sera d’accord pour admettre qu’il doit exister une définition de “sanglier”. Tandis que dans l’autre cas, l’accord, s’il se fait, ne portera pas sur l’existence de critères. La raison en est que seule P1 dit précisément à quelles conditions elle sera vraie : elle sera vraie si et seulement si un certain objet (l’animal que j’ai sous les yeux) correspond trait pour trait aux critères énoncés par un certain concept (la définition du terme “sanglier”), et elle sera fausse dans tous les autres cas. Plus précisément, P1 dit quel est le point de contact de la proposition avec la réalité. Le concept de sanglier est à lui seul la synthèse d’une liste de critères de telle sorte que si tous les caractères linguistiques du concept désignés par le prédicat de la phrase correspondent trait pour trait aux propriétés sensibles de l’objet indiqué par le sujet de la phrase, alors celle-ci est vraie, et elle est fausse dans tous les autres cas. Tandis que P2 ne dit rien de tel, malgré les apparences.   

    Donc un jugement de connaissance n’est rien d’autre qu’un jugement constatant qu’une certaine proposition peut correspondre à la réalité. Pour le savoir, il suffit d’effectuer la comparaison au moyen de la procédure que nous avons décrite. C’est un jugement qui suppose une mise en relation des objets sensibles avec des concepts linguistiques. Or, même si cette mise en relation, cette comparaison, est supposée être faite par chacun de nous en particulier, il est absurde de croire que le jugement qui s’ensuit ne pourrait dépendre que de notre fantaisie et être ainsi arbitraire, car l’appréciation sensible des propriétés de l’objet (la forme de la tête, la couleur du pelage, la sonorité du cri, etc.) est déterminée par les critères qui ne sont rien d’autres que les caractères énumérés par le concept. Et c’est évidemment ce qui fait l’objectivité du jugement de connaissance basé sur cette comparaison entre concept et objet : “tous nos jugements commencent par être de simples jugements de perception [...] ce n’est qu’ensuite que nous leur procurons une nouvelle relation, la relation à un objet, et que nous voulons qu’ils soient aussi valables pour nous toujours et de même pour chacun”(Kant, Prolégomènes ..., §18). Ainsi, ce qui est constitutif de l’objectivité du jugement de connaissance, c’est que celui-ci repose sur la comparaison possible de la proposition avec le fait réel qui la vérifie et ce, au moyen du concept figurant comme prédicat de la proposition. Est-ce à dire que les jugements qui, comme P2, ne sont pas de jugements de connaissance, sont arbitraires ?


II - Le jugement de valeur est inter-subjectif mais non arbitraire.
   
    A - le jugement de valeur n’est pas un jugement objectif.


    Dans le cas du jugement de connaissance, on dispose, pour juger universellement, d’un concept (le concept de sanglier) qui détermine les critères du jugement. Or l’impossibilité pour P2 d’être un jugement de connaissance, faute pour le terme “nuisible” d’être un concept, introduit une nouvelle différence entre P1 et P2 : c’est que juger de la vérité de la phrase “ceci est un sanglier” va consister à soumettre une chose à l’examen de caractères déjà déterminés, tandis que juger de la vérité de la phrase “ceci est un animal nuisible” va conduire à réfléchir sur ces caractères qui ne sont pas déjà déterminés. Tout se passe comme si “sanglier” était un outil déjà doté d’un mode d’emploi, tandis que “nuisible” serait un outil pour lequel il faudrait se demander préalablement à quoi il sert. Voilà pourquoi “si l’universel [le concept] est donné, le jugement est déterminant ; mais si seul est donné le particulier pour lequel le jugement doit trouver l’universel, alors le jugement est simplement réfléchissant”(Kant, Critique de la Faculté de Juger, intro. IV). Donc le critère universel du jugement est absent dans P2 où seul est donné l’objet particulier, quant au prédicat, puisque ce n’est pas un concept, on dira que c’est une valeur. Or si “nuisible” est une valeur dont les critères n’existent pas, il va bien falloir cependant trouver un accord sur sa signification, faute de quoi le terme sera incompréhensible et disparaîtra. C’est pourquoi le jugement de valeur (P2), par opposition au jugement de connaissance (P1) n’est pas déterminant mais réfléchissant : il va falloir proprement réfléchir sur la signification du prédicat. Le jugement de valeur n’est donc pas objectif, puisque l’objectivité est la capacité pour des propriétés sensibles d’un objet de se conformer aux caractères énumérés par un concept qui, par là, va déterminer la comparaison. Or nous venons de voir qu’une valeur n’est pas un concept et ne peut donc pas déterminer le jugement. C’est peut-être l’indice que le jugement réfléchissant (jugement de valeur) est un jugement arbitraire.

    De fait, contrairement à ce qui se passe pour le jugement de connaissance, il se trouve que le destinataire du jugement de valeur transforme parfois l’aspect réfléchissant du jugement en présomption de l’arbitraire du juge : le critique d’art ne peut pas dire sérieusement que cette oeuvre est belle, l’arbitre de foot ne peut pas croire vraiment que cette action est dangereuse, le professeur ne peut pas penser réellement que cette copie est mauvaise. Il semble qu’il y ait le raisonnement suivant : l’auteur du jugement de valeur réfléchit sans concept déterminé ; il lui est donc loisible de donner n’importe quel sens à “beau”, “jeu dangereux”, “mauvaise copie”, etc. ; or s’il ne peut être déterminé par une définition qui n’existe pas, il ne peut être déterminé que par sa fantaisie ; donc son jugement est arbitraire.

    Prenons l’exemple du jugement esthétique : je vois une oeuvre d’art, je juge qu’elle est belle. Autrement dit, je dis “cet oeuvre est belle” comme je dirais “cet animal est nuisible”. Car si je considère cette oeuvre d’art, je peux vérifier, et autrui avec moi, qu’elle est rectangulaire par exemple : “ce tableau est rectangulaire” est un jugement de connaissance tout-à-fait objectif. Mais ni moi ni personne ne peut constater objectivement qu’elle est belle, car le terme “belle” n’est pas un concept. Mais, si “cette oeuvre est belle” n’est pas un jugement de connaissance, c’est que je ne sais pas que l’oeuvre est belle au sens où je sais qu’elle est rectangulaire par exemple. En d’autres termes, la beauté n’est pas une propriété objective (ou un ensemble de propriétés) de l’oeuvre d’art. Et pourtant, lorsque je dis “cette oeuvre d’art est belle”, je présuppose qu’autrui a des chances d’être en accord avec moi. Dès lors, comment est-il possible de se mettre d’accord sur ce qui n’est pas objectif ?

    B - l’accord inter-subjectif n’est pas arbitraire mais au contraire nécessaire.


    Hume pose le problème dans les termes suivants : lorsque vous énoncez un jugement de valeur (par exemple “ceci est beau”)
        - ou bien “vous ne signifiez rien d’autre que, selon la constitution de votre nature, vous éprouvez un sentiment d’approbation ou de blâme en considérant l’objet”(Traité de la Nature Humaine, III, i, 1), le jugement de valeur serait alors non pas un jugement de connaissance mais un jugement de perception exprimant ce que je ressens subjectivement en considérant l’objet
        - ou bien “vous exprimez une certaine relation ou affirmation nouvelle, mais il est nécessaire alors que [...] soit donnée une raison de ce qui semble tout-à-fait incompréhensible”(-id-), autrement dit, puisque le jugement de valeur n’est pas un jugement de connaissance objectif, et s’il doit être autre chose qu’un jugement de perception subjectif, il y a de quoi être sceptique.
   
    Il est clair que si le jugement de valeur n’est qu’un simple jugement de perception, alors les soupçons que nous formulions seront fondés, un tel jugement n’aura de valeur que pour celui qui l’énonce, il sera subjectif. Car, si “ceci est beau” équivaut à “ceci me plaît”, c’est que “chacun consent à ce que son jugement personnel et privé, et en vertu duquel il dit qu’un objet lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne”(Kant, C.F.J., §7). Apparemment donc, si le jugement de valeur ne vaut que subjectivement, c’est que son auteur désigne en énonçant une valeur en guise de prédicat un état psychologique qui ne peut être partagé par autrui et qui n’a donc aucune prétention à l’universalité. Mais si tel était le cas, si les jugements de valeur étaient arbitraires, cela impliquerait que le langage ne serait fait que de propositions objectives. Car il est évident que si mon jugement ne vaut que pour moi, autrui n’a que peu de chances de le comprendre. Il ne devrait donc pas être énoncé. Or il est énoncé car, la phrase “cette oeuvre est belle” ou “cet animal est nuisible” ne sont pas des jugements de connaissance objectifs mais sont néanmoins compréhensibles. On doit donc admettre qu’il existe des jugements non-objectifs qui sont néanmoins valables inter-subjectivement. On peut donc définir le jugement de valeur comme “la faculté de juger ce qui rend universellement communicable, sans la médiation d’un concept, le sentiment que nous procure une représentation donnée”(C.F.J., §40). Autrement dit, le jugement de valeur, c’est ce à partir de quoi j’exige l’assentiment d’autrui c’est-à-dire la stricte application d’une règle d’appréciation dont on n’a pas de connaissance claire mais qui “doit être fondée a priori parce qu’elle proclame qu’il y a nécessité [...] d’apprécier la représentation d’un objet” (C.F.J., §67).

    La pratique du jugement de valeur manifeste de la part de son auteur la volonté de l’universalisation d’un état d’esprit qui n’a pas de critères définitionnels mais qui pourtant doit avoir de la valeur pour tous les êtres raisonnables : la beauté, la justice, l’utilité, la vérité, etc. Ce qui, on s’en doute, a une importance capitale lorsqu’on cherche des règles de conduite, des règles morales ou juridiques, qui permettent d’harmoniser mon comportement avec celui d’autrui sans se référer au monde extérieur des objets. Car si on ne pouvait parler qu’à propos de ce dont on a un concept précis, notre langage serait un langage strictement scientifique doté de critères d’application rigides. Ce qui est un avantage s’il s’agit de décrire la stabilité du monde objectif, mais un inconvénient si l’on pense que le langage permet aussi la régulation des relations inter-subjectives.

    Supposons en effet que A dise à B : “ce que tu viens de faire est mal”. On a là typiquement un jugement de valeur. Si le mal était un concept, à supposer qu’il puisse être suffisamment complexe pour correspondre à l’infinie variété des comportements mauvais, il ne servirait qu’à décrire objectivement un comportement. Mais ce que veut communiquer A à B, ce n’est du tout une description de l’acte mauvais lui-même, mais le sentiment de A à l’égard de l’acte de B. Or, si la validité de celui-ci était particulière, s’il n’avait de valeur que pour A, et à quoi cela servirait-il de le communiquer à B ? Car, apparemment, ce que souhaite A en portant ce jugement c’est que B comprenne non seulement que A est en particulier mécontent de ce qu’a fait B, mais aussi que quiconque aurait été à la place de A aurait dû être mécontent : la validité de ce jugement a une portée universelle, sinon il aurait dit : “ce que tu viens de faire me déplaît”. En disant, ”ce que tu viens de faire est mal” A communique à B qu’il convient que B se sente suffisamment vis-à-vis de quiconque pour qu’il ne renouvelle jamais son acte à l’égard de quiconque. Autrement dit, dire “ceci est mal” à quelqu’un est un jugement correct non pas s’il existe réellement une propriété des objets qui s’appellerait le mal, mais “si et seulement s’il est rationnel pour lui de se sentir coupable de le faire, et pour tout autre d’être en colère contre lui”(Gibbard, Wise Choices, Apt Feelings, §3). Rationnel, c’est-à-dire que je dois pouvoir convaincre, ou tout au moins défendre mon point de vue, au moyen d’une argumentation : est rationnel l’argument dont “je peux exiger que tout le monde l’accepte en révélant mes motifs sans pour autant terroriser mon auditoire”(Wise Choices ..., §10). De même, en disant “ceci est beau”, “ceci est juste”, “ceci est une bonne copie”, etc. je veux dire que je suis en mesure d’exiger que n’importe qui à ma place soit dans le même état d’esprit que moi : “je dis que la chose est belle et je m’attends à trouver les autres d’accord avec moi [car] je crois pouvoir l’exiger d’eux”(Kant, C.F.J., §7). Le jugement de valeur nous permet donc “d’exiger que notre auditoire accepte ce qu’il dit, c’est-à-dire qu’il partage l’état d’esprit qui est communiqué” (Gibbard, Wise Choices ..., §9).  Qu’en est-il à présent des jugements de perception ?


III - Les jugements de perceptions peuvent être incertains ou simulatoires.


    A - le jugement de perception ne vise pas l’accord inter-subjectif.
 
    Considérons ces trois phrases : P3 “cet objet est beau” ; P4 “cet objet est agréable” ; P5 “cet objet me plaît”. P3 est, nous l’avons dit, un jugement de valeur, c’est-à-dire un jugement réfléchissant qui a une portée nécessairement inter-subjective : “je ne juge pas seulement pour moi mais pour tout le monde et je parle de la beauté comme si c’était une propriété des choses”(C.F.J., §7). A première vue, P4 et P5 sont synonymes de P3 : on entend souvent dire à la sortie d’un spectacle “ce spectacle était beau” ou bien “ce spectacle m’a plu” ou “ce spectacle était agréable” ou encore “j’ai aimé ce spectacle”. Mais ce n’est pas la même chose : lorsqu’un enfant dit “les épinards sont mauvais”, il n’est pas rare qu’on le corrige en répliquant “on doit dire ‘les épinards ne me plaisent pas’ ou bien ‘je n’aime pas les épinards’”. Ce qui indique que, dans le cas de P3, le locuteur doit être prêt à défendre son point de vue et à argumenter pour trouver un accord, mais que ces exigences tombent dans le cas de P4 ou P5 où on peut admettre que ce que dit le locuteur ne vaut que pour lui seul : “en ce qui concerne l’agréable, chacun reconnaît que le jugement par lequel il déclare qu’une chose lui plaît, étant fondé sur un sentiment particulier, n’a de valeur que pour sa personne”(C.F.J., §7). P4 et P5 sont des jugements de perception, c’est-à-dire qui ”valent uniquement pour nous, c’est-à-dire pour notre subjectivité”(Kant, Prolégomènes ..., §18), autrement dit qui désignent un état affectif interne et incommunicable du sujet conscient.

    Les jugements de perception semblent donc être les candidats les mieux placés pour la course au titre de jugement arbitraire, c’est-à-dire de jugement privé qui n’a de compte à rendre à personne. Ne dit-on pas en effet que rien n’est plus intime que les sensations, que nul ne peut comprendre, encore moins savoir ce que je ressens, que le sentiment est le refuge de la subjectivité, et autres formules à la mode ? Or il est clair que tout terme linguistique doit vouloir signifier à peu près la même chose pour celui qui l’énonce et pour le destinataire de l’énonciation. Cela peut, semble-t-il s’expliquer de la manière suivante : lorsque j’apprends à employer un terme (par exemple “agréable”), je suis dans un contexte social où autrui emploie déjà ce terme dans des circonstances appropriées. Par exemple “nous apprenons le mot ‘rouge’ dans des circonstances bien déterminées : certains objets sont habituellement rouges et conservent leurs couleurs ; la plupart des gens s’accordent avec nous pour juger des couleurs”(Wittgenstein, Remarques sur les Couleurs). Bref, l’usage d’un terme linguistique, fût-il constitutif d’un jugement de perception (“c’est agréable” ; “c’est rouge” ; “c’est douloureux”, etc.), obéit à des règles sociales précises bien qu’on ne s’en rende pas toujours compte, mais qui pourtant sont nécessaires à ce que Wittgenstein appelle des “jeux de langage”. Et ce qui fait la difficulté de prendre clairement connaissance de ces règles, c’est que “ce n’est pas seulement difficile de décrire en quoi consiste l’appréciation, c’est impossible : pour décrire en quoi cela consiste, nous devrions décrire tout son environnement”(Wittgenstein, Leçons sur l’Esthétique, §19). Comment expliquer alors l’adhésion populaire au mythe du jugement arbitraire ?

    B - le jugement de perception peut être  arbitraire au sens d’incertain ou de simulatoire.

    Apparemment donc, le jugement de perception n’est pas plus arbitraire que le jugement de valeur ou le jugement de connaissance. C’est le type de jugement pour lequel la signification du prédicat est la plus flottante et la moins exigeante en termes de justification rationnelle : “je n’aime pas les épinards et j’estime que c’est une affaire de goût [...] j’en mange si je les aime et pas autrement [mais dire] que je suis opposé à la cruauté [c’est] s’engager à quelque chose en quoi nous voyons une exigence fondamentale de la rationalité, c’est sans conditions”(Gibbard, Wise Choices ..., §8). Mais cela ne suffit pas pour conclure que je pourrais énoncer “je n’aime pas les épinards” selon mon bon vouloir puisque, même si c’est affaire d’appréciation personnelle, j’ai quand même été conditionné par un environnement social que je n’ai pas choisi. Pourtant, il existe une objection évidente à cet argument : la simulation, le mensonge. Comment expliquer qu’un enfant qui n’a pas mal au ventre puisse dire qu’il a mal au ventre ou qu’un snob qui n’éprouve rien de particulier devant une oeuvre d’art puisse prétendre qu’il l’adore ? Bref, comment expliquer qu’on puisse croire que l’auteur d’un jugement est finalement totalement libre de ce qu’il dit ?

    Wittgenstein prend l’exemple du jugement de perception concernant la douleur “j’ai mal” : “un enfant s’est blessé, il crie, et maintenant les adultes lui parlent et lui enseignent des exclamations et, plus tard, des phrases ; ils apprennent à l’enfant une nouvelle manière de se comporter lorsqu’on a mal”(P.U., §244). Autrement dit l’enfant apprend à se comporter dans des circonstances bien particulières (blessure et souffrance physique) en énonçant le jugement “j’ai mal”. Ce qui veut dire que l’énonciateur doit avoir appris à prononcer cette phrase dans des circonstances au cours desquelles l’environnement social a réagi favorablement (l’enfant a été consolé, rassuré, soigné, etc.), encourageant ainsi l’enfant à réitérer son jugement de perception dans des circonstances similaires. Pourtant il n’est pas d’enfant qui, à un moment ou à un autre, n’abusera de ce comportement en prétendant avoir mal alors qu’il n’a pas mal. En effet,
       - premièrement, l’expression “avoir mal” n’ayant pas de contours bien définis (ce n’est pas un concept) et n’étant pas soumise à une exigence d’argumentation (ce n’est pas une valeur), l’enfant va être confronté à des circonstances limites où le jugement “j’ai mal” semblera approuvé par l’environnement social, ce qui va encourager l’enfant à étendre de manière incertaine son jugement à des circonstances dans lesquelles le jugement est inapproprié
        - deuxièmement, il va être très vite confronté, dans son apprentissage social du langage, aux expressions “jouer”, “faire semblant”, “mentir”, etc. qui, employées par des adultes dans des circonstances appropriées, vont l’inciter lui aussi à simuler de temps en temps.

    Finalement “quel que soit le jeu de langage, il est essentiel à la fois que les gens qui le jouent se comportent de la manière particulière que nous appelons exprimer ce qu’ils sentent et, également, que de temps en temps ils dissimulent ce qu’ils sentent”(Remarques sur les Couleurs). Ce que veut dire Wittgenstein, c’est que le jugement de perception est nécessairement appris dans des circonstances appropriées, mais la complexité et la multiplicité de ces circonstances laisse toujours une marge d’appréciation considérable de la part du sujet conscient sur l’opportunité ou non d’énoncer son jugement : à partir de quel moment dois-je juger que ce bruit est insupportable, ou que je suis amoureux, ou que je suis fatigué, etc. ? L’aspect incertain et simulatoire est directement lié à ce que ni l’accord objectif, ni l’accord inter-subjectif ne sont exigés dans le jugement de perception. D’où l’impression que le jugement de perception est purement arbitraire, c’est-à-dire n’est qu’une affaire de fantaisie individuelle. Et comme les jugements de perception constituent sans doute la plus grosse part de nos jugements quotidiens, on a tendance à ramener tous les jugements à ceux-ci dont le caractère incertain ou simulatoire contamine en quelque sorte les jugements de connaissance et les jugements de valeur.

Conclusion.

    Un jugement de connaissance ne peut pas être arbitraire dans la mesure où il affirme l’existence objective d’un fait possible tel que la proposition le décrit, c’est-à-dire tel que les propriétés de l’objet désigné par le sujet peuvent correspondre aux caractères du concept dénoté par le prédicat.
    Un jugement de valeur ne peut pas non plus être arbitraire car, même s’il n’affirme pas une correspondance objective déterminante avec un fait, il assure une fonction réfléchissante de coordination inter-subjective en énonçant dans le prédicat une valeur que l’auteur du jugement suppose universelle puisqu’il est prêt à défendre rationnellement son point de vue.
    Quant au jugement de perception, le fait que son prédicat ne soit ni un concept ni une valeur le fait échapper à toute exigence d’argumentation rationnelle. Donc, même si l’apprentissage des jugements de perception s’effectue dans des conditions tout-à-fait rationnelles, ils restent toujours incertains et laissent souvent la porte ouverte à la simulation.