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mardi 29 septembre 1998

LA MATHEMATISATION DE LA SCIENCE PEUT-ELLE ENTRAÎNER LA MAÎTRISE DE LA NATURE ?

"Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles différent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et que [...] connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature."
(Descartes, Discours de la Méthode VI° partie)


Le dessein général de Descartes dans le Discours de la Méthode est de fonder rationnellement une méthode servant de générateur de connaissance vraie fonctionnant à partir d’un petit nombre de principes métaphysiques de base. Il s’agit plus précisément de partir de l’évidence de principes si simples qu’ils n’ont pas besoin de justification, pour s’élever progressivement mais avec certitude jusqu’à la connaissance vraie.
La méthode de Descartes ressemble à celle de la dialectique de Platon mais s’en distingue par le présupposé fondamental selon lequel “le bon sens est la chose du monde la mieux partagée” (Discours de la Méthode I° partie). Autrement dit Descartes va proposer de reconstruire tout l’édifice de la connaissance humaine sur la base de cette faculté rationnelle de juger du vrai et du faux (le bon sens ou raison) appartenant à tout homme. Il considère donc, contrairement à Platon, que le désordre et l’incohérence du savoir et des opinions ne procèdent que d’un mauvais usage que les hommes font de cette faculté rationnelle.
Et le problème qui est posé dans ce texte est précisément de se demander dans quelle mesure la réduction méthodique de la nature à des entités mathématiques entraîne ou non sa maîtrise. La thèse de Descartes à cet égard est que la mathématisation de la connaissance de la nature n’implique pas sa maîtrise technique. L’enjeu de ce texte est donc de prendre la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature et en particulier d’évaluer la capacité de la connaissance scientifique à nous procurer la maîtrise effective de ses objets.


I - La mathématique universelle fonde la connaissance physique.

A - la connaissance de la physique se réduit à quelques “notions générales”.

Descartes part du constat suivant : “la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes” (Discours I° partie). Ce qui veut dire que tout homme, contrairement à n’importe quel animal, est capable de parler pour faire connaître ses pensées. De sorte qu’il n’y a “point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées” (Discours V° partie). Autrement dit, l’homme en général se distingue de l’animal en général par le fait qu’il manifeste, y compris s’il est insensé, la volonté de faire comprendre ses pensées. Or la volonté suppose que celui qui la possède entend se libérer du déterminisme de la vie animale en faisant un choix entre des situations possibles. Or un tel choix suppose deux conditions : le langage pour symboliser les situations possibles, la distinction vrai/faux pour évaluer ces situations. Ainsi tout homme, dès lors qu’il possède quelque volonté, possède également le langage et la raison.

Et c’est justement parce que tout homme a la volonté de distinguer le vai du faux, donc qu’il a besoin de vérité, qu’il paraît nécessaire à Descartes d’instituer des critères indubitables qui permettent à chacun d’évaluer le degré de correspondance entre le langage et la réalité. Or, où va-t-on trouver cette méthode destinée à garantir l’homme de bon sens contre les risques d’erreur ? Cette méthode va être trouvée dans la nature c’est-à-dire dans “Dieu même, ou bien l’ordre et la disposition que Dieu a établis dans les choses créées” (Méditations VI°). Et si c’est de l’étude de la nature que doit être extraite une méthode universelle permettant de bien conduire nos pensées, c’est parce que la nature est le meilleur exemple possible d’une correspondance ordonnée entre les apparences sensibles des choses (ce que Descartes appelle les idées et que nous appellerions perceptions) et leur essence intelligible (la réalité). Il va donc s’agir d’étudier les choses naturelles non pas comme des images accidentelles de la réalité, mais comme si elles étaient des signes intentionnels de celle-ci. Or si dans le premier cas, il faut de la chance et du génie pour atteindre la réalité intelligible, dans le second il suffit d’un peu de bon sens pour saisir l’intention de l’auteur de cette correspondance. C’est en ce sens que la méthode sera considérée comme un chemin (de meta tou hodou) destinée à guider l’homme de bon sens et l’amener à la vérité.

Voilà pourquoi la découverte de la méthode est indissociable de la physique, c’est-à-dire, depuis Aristote, l’étude de la nature (du grec phusis, “nature” qui vient de phuô, “croître”). Or une telle étude de la nature ou physique ne sera pas, comme chez Aristote, une fin en soi, mais plutôt un simple moyen, un chemin vers la réalité intelligible qui n’apparaît pas à notre perception et qui consiste dans les lois éternelles de la nature. Ce qui n’est possible que grâce au présupposé que les apparences sensibles sont les signes intentionnels institués par Dieu d’une essence intelligible des phénomènes. C’est pourquoi la nature dont il est ici question n’a pas à être un objet d’expérimentation car il s’agit d’y découvrir un modèle intelligible étranger aux apparences en faisant usage de la raison et non pas par l’expérience sensible. C’est en ce sens que l’étude de la physique conduit à des “notions générales” c’est-à-dire à la connaissance rationnelle ou intelligible des lois éternelles de la nature.

Les “notions générales” dont parle Descartes ne sont donc rien d’autre que la connaissance de cet ordre intelligible réel que la nature des choses cache sous des apparences sensibles désordonnées. En un sens, Descartes n’innove pas car toute la philosophie depuis Platon se base sur l’idée qu’il existe une nature intelligible des choses pour justifier sa recherche d’un ordre nécessaire qui soit au-delà du désordre des apparences (c’est là une réaction contre le relativisme sophistique selon lequel chaque homme est la mesure de toute chose). Mais là où Descartes innove, c’est lorsqu’il propose de découvrir cet ordre nécessaire non pas en recherchant (comme Platon ou Aristote) des analogies ou des ressemblances entre les apparences sensibles et une réalité intelligible, mais en inventant la modélisation mathématique : la différence est que, dans un cas on essaie d’atteindre une réalité première à partir des apparences qui sont censées imiter plus ou moins bien cette réalité, dans l’autre on suppose que cette réalité première existe (c’est Dieu) et qu’elle s’applique aux apparences sans leur ressembler. Descartes invente donc le modèle mathématique d’un auteur rationnel de la nature dont l’intention serait de nous faire connaître la réalité, de même que lorsque nous ne comprenons pas ce qu’on nous dit, nous supposons tout de même qu’on veut nous faire savoir quelque chose. Mais que nous apprennent donc ces notions générales tirées de l’étude de la nature ?

B - ces “notions générales” montrent que tous les corps sont mathématisables.

Si la nature est un ensemble des correspondances ordonnées entre apparence et essence, il s’ensuit qu’il doit exister des lois qui régissent ce système de correspondances. Des lois, c’est-à-dire un petit nombre de principes d’une très grande clarté et d’une très grande simplicité. Or pourquoi existerait-il de tels principes dans la nature ? Autrement dit, pourquoi après avoir fait comme si les apparences sensibles avaient été mises intentionnellement en correspondance avec une essence intelligible, Descartes fait-il la supposition que cette correspondance doit être gouvernée par des principes simples et clairs ? La réponse est que de tels principes sont une exigence rationnelle : comment pourrais-je comprendre ce qu’on me dit dans une langue inconnue si je ne supposais pas que cette langue est gouvernée par des règles simples et claires ? En effet, pour qu’une connaissance soit possible, dit Descartes, deux conditions doivent être réunies : “il faut rechercher ce que nous pouvons voir par intuition [c’est-à-dire par “la seule lumière de la raison”] avec clarté et évidence, ou ce que nous pouvons déduire avec certitude” (Règles pour la Direction de l’Esprit III).

Or, quelle évidence intuitive avons-nous donc face au spectacle de la nature ? Dans la II° Méditation, Descartes prend l’exemple suivant : prenons un morceau de cire qui a une couleur, une odeur, une forme, une texture, une sonorité, etc. qui sont autant de qualités sensibles ; que se passe-t-il si on le chauffe ? Réponse : “il ne demeure rien que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable”. Autrement dit, la première évidence intuitive que nous allons avoir concernant les corps, c’est que leur essence se compose d’étendue (ils occupent un espace), de flexibilité (cet espace est modifiable), et sa muabilité (les modifications sont des translations). La première évidence intuitive tirée de l’étude de la nature est donc que les corps ont une essence géométrique : étendue, flexibilité, muabilité, autrement dit tout corps est un espace modifiable par translation.

A partir de cette évidence première, quelle certitude déductive allons-nous inférer ? Du moment que l’expérience du morceau de cire est universalisable, on va pouvoir dire, puisque tout corps peut être géométriquement analysable en un espace modifiable par translation, que la connaissance de l’essence géométrique des corps naturels constituera la notion générale (ou connaissance universelle) de l’ensemble de la nature. Et c’est cette connaissance universelle de la nature que Descartes va nommer mathesis universalis ou mathématique universelle. C’est ainsi en ce sens que tout corps va être présumé mathématisable : il possède une essence géométrique compréhensible à partir des idées simples d’étendue, de flexibilité et de muabilité.

C’est pourquoi Descartes souligne combien ces notions générales “diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent”. Il insiste sur la nouveauté de sa méthode qui rompt ainsi avec une tradition qui remonte à Aristote. En effet, Descartes s’oppose à Aristote sur au moins deux points :
- l’essence des objets naturels est mathématique chez Descartes, alors qu’elle est esthétique chez Aristote : pour Descartes en effet, l’essence de tout corps se réduit à des concepts géométriques qui s’appliquent à tous les corps comme un modèle mathématique ; alors que pour Aristote tout corps désire naturellement imiter une réalité première qui, elle, est absolument parfaite, avec plus ou moins de réussite selon qu’il en est plus ou moins éloigné
- du coup, pour Descartes, toute la nature est homogène parce que quantitative alors que pour Aristote elle est hétérogène parce que qualitative : Descartes, empruntant en cela l’idée de Galilée, considère que toute la nature, aussi loin qu’elle s’étende est homogène en ce que “l’univers est écrit dans la langue mathématique” (Galilée, l’Essayeur) ; tandis que pour Aristote la nature comporte des degrés qualitatifs de pureté et d’ordre selon que le corps imite plus ou moins parfaitement la perfection immobile du premier moteur (Dieu). 
 
Par exemple la lumière sera comprise comme l’éclat d’une perfection esthétique qui suscite le désir d’imitation chez Aristote, comme une translation linéaire instantanée chez Descartes : dans un cas, le modèle est analogique ou matériel, dans l’autre le modèle est mathématique ou formel. Quelles sont donc les conséquences pratiques du fait que la nature soit mathématisable ?


II - La connaissance physique de la nature fonde la technique.

A - les connaissances physiques sont “fort utiles à la vie”.

A quoi bon, en effet se poser le problème d’un ordre caché de la nature en termes de mathématique comme Descartes, plutôt qu’en termes d’esthétique comme Aristote ? C’est que, dit Descartes, les notions générales dont il est question “m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie”. En effet, il est clair que le principal avantage de la modélisation mathématique de la nature par Galilée puis Descartes va précisément consister en ce qu’il requiert la seule raison et donc l’âme, là où le modèle esthétique d’Aristote suppose l’intervention du corps et donc de la passion. Plus exactement, le fait de pouvoir lire dans l’apparence de tout corps une simple étendue quantifiable et modifiable au lieu d’une substance désirante chez Aristote, cela va nous autoriser à décrire en particulier tout organisme vivant comme une réalité géométrique quantifiable et modifiable.

Autrement dit, ce que vise la mathématisation universelle de la nature, c’est de réaliser le vieil idéal antique du souverain bien (eudaimonia), c’est-à-dire de l’union de la perfection théorique (le vrai) de la connaissance et de perfection pratique de l’action (le bien), bref, l’union du vrai et du bon. Avec Aristote, seule l’activité théorétique peut atteindre la perfection, tandis que l’activité pratique est vouée au moindre mal puisque la nature sublunaire à laquelle nous avons accès est qualitativement trop dégradée pour être adéquate à la théorie. Mais avec Descartes au contraire la nature est homogène, tous les corps sont réputés avoir la même structure géométrique : il doit donc être possible d’agir efficacement dès lors que l’on connaît vraiment. Dès lors, le souverain bien, l’union de la théorie et de la pratique, ne consiste “qu’en une ferme volonté de bien faire, et au contentement qu’elle produit” (Lettre à Christine du 20-11-1647).

Ainsi, comme pour les Stoïciens, il va s’agir de connaître la nature afin de pouvoir s’unir à elle par ce qu’elle a de plus remarquable, à savoir son impérieuse nécessité : en étudiant la nature et en la prenant pour modèle d’ordre, je suis capable de déduire théoriquement et de réaliser pratiquement ce qui ne dépend que de moi, c’est-à-dire juger correctement et de vouloir sereinement ce qui est nécessaire. Autrement dit, la connaissances de ces notions générales concernant la nature me permettra “d’être le plus ferme et le plus résolu dans mes actions que je pourrais” (Discours III° partie).

Mais comme chez les Epicuriens, la connaissance de la nature va avoir pour effet d’éloigner de nos préoccupations la crainte superstitieuse de la mort et les troubles engendrés par la douleur. Et quel meilleur moyen pour se départir de tous ces troubles que la conviction que le corps vivant n’est au fond qu’un ensemble de structures géométriques simples et familières et non pas quelque chose de mystérieux ? Ainsi donc, la réduction de la nature à des phénomènes mathématisables doit avoir pour effet de nous procurer du contentement car, dit Descartes, la nature “ne nous ferait jouir d’aucune béatitude s’il ne nous en revenait aucun plaisir” (Lettre à Elisabeth du 18-08-1645). Donc on doit dire que la mathématisation universelle de la nature incline à l’union de la théorie et de la pratique dans la mesure même où cette connaissance doit nous procurer un jugement ferme et certain dénué de toute passion et donc de toute souffrance. Mais, chose que n’ont jamais montré les Stoïciens et les Epicuriens, comment passe-t-on de la théorie à la pratique, c’est-à-dire d’un modèle de physique mathématique à son application technique ?

B - la technique peut nous rendre “comme maîtres et possesseurs de la nature”.

Ainsi donc, ce modèle cartésien d’intelligibilité mathématique de la nature possède sur la connaissance aristotélicienne l’avantage apparent d’une mise en pratique qui éviterait l’obstacle de la passion. Or, il s’agit désormais non plus de décrire la nature à partir d’un modèle de mathématique universelle, mais de lui prescrire son fonctionnement d’après un modèle de mécanique universelle qui n’est, nous l’avons dit qu’un cas particulier de la structure géométrique des corps en raison de leur faculté de translation. Et c’est donc à partir de là que la théorie devient pratique ou que la connaissance devient technique. Jusqu’à présent on n’avait affaire qu’à des entités mathématiques qui servaient à décrire la nature, une fois celle-ci analysée en espace transformable par translation. Or Descartes voudrait que cette connaissance universelle soit “fort utile à la vie”. Or comment passse-t-on du vrai au bien ?

D’abord Descartes demande que l’on connaisse “la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans”. Ce qui signifie très clairement que la mécanique (le métier) devient le modèle pratique de fonctionnement des corps, de même que la géométrie était son modèle théorique de description. Désormais, faisons comme s’il n’y avait, dit Descartes, “aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose” (Principes de la Philosophie IV, art.203). Autrement dit, faisons comme si les corps vivants n’étaient qu’un cas particulier de fonctionnement mécanique, de même qu’ils sont un cas particulier de description géométrique. Or, cette déduction (tous les corps sont des machines ; or un corps vivant est un corps ; donc c’est une machine) est-elle valide ?

Oui, à condition de rappeler que l’homogénéité de la nature présuppose l’intention d’un Dieu compris comme artisan divin dont la puissance théorique aussi bien que la puissance pratique sont toutes deux infinies. Mais, à supposer que la mathématique universelle nous fournisse effectivement la maîtrise théorique de la nature, comment une telle connaissance infinie pourrait-elle trouver une application parfaite par l’intermédiaire de notre corps d’artisan humain qui est matériel, donc fini ? C’est le problème du gouvernement de l’âme sur le corps qui est ici posé : comment une âme, même infiniment connaissante, pourrait-elle diriger techniquement un corps qui, par définition, n’est jamais infini ? D’ailleurs, on voit bien que notre corps ne peut être entièrement maîtrisé par l’âme puisque celle-ci ne peut réprimer ses passions. Il y a donc nécessairement distorsion entre d’une part le modèle universel qui est une exigence de la raison et les cas particuliers qui, eux, ont une existence empirique. Et c’est là le prix à payer pour passer d’un modélisation esthétique à un modélisation mathématique : lorsque le modèle d’action est esthétique, il donne toujours lieu à des imitations, même imparfaites ; tandis qu’un modèle mathématique s’applique ou ne s’applique pas, sans degrés intermédiaires. Or, dans le cas de la maîtrise technique des corps par les âmes, il est clair que le modèle ne s’applique pas puisque même le propre corps du savant lui échappe.

Et c’est en ce sens qu’il faut comprendre l’affirmation de Descartes selon laquelle la technique au sens où nous l’avons définie pourrait nous rendre “comme maîtres et possesseurs de la nature”. En effet, la maîtrise de la nature des choses est parfaitement réalisée dans la théorie puisqu’elle consiste, depuis Galilée, à être capable de décrire n’importe quel phénomène naturel en termes mathématiques. Cela dit, pour être en possession de la nature, il faudrait que nous fussions aptes à nous servir des corps comme nous nous servons déjà des machines de nos artisans. Quant à l’adverbe “comme”, il indique bien où est le problème auquel nous allons désormais devoir faire face : pour être maîtres et possesseurs de la nature, il faudrait que la mathématique s’applique aux corps, que le modèle universel soit la somme des cas particuliers, que l’âme soit homogène au corps. Or Descartes sait bien que cela n’est pas le cas, sinon toute connaissance vraie nous rendrait immédiatement omnipotents : bref, nous serions Dieu.


Conclusion.

Nous avons donc vu que la connaissance de la nature (ou physique) se fonde sur des notions générales métaphysiquement évidentes qui consistent en grandeurs, figures et mouvements. Ces notions générales ne sont rien d’autre que la manifestation d’un ordre géométrique à quoi se réduisent toutes les choses naturelles.
De sorte que la connaissance théorique de la nature rend l’homme potentiellement capable de la maîtriser en pratique. Il suffirait pour cela que les objets mécaniques soient entièrement définis par les notions universelles de la mathématique, ce qui n’est pas le cas. Dès lors, la technique comme union de la mathématique et de la mécanique reste un problème.
En homogénéisant la nature Descartes la met théoriquement à notre portée. Mais parce que les notions générales à quoi elle se réduit ne sont que des principes d’explication et non des définitions, le pouvoir de l’homme sur la nature reste un pouvoir théorique et non technique, au même titre que le pouvoir de l’âme sur le corps.