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jeudi 31 août 2023

PORTÉE ET LIMITES DU PARADIGME VARÉLIEN DE L'AUTO-POÏÈSE.

En apparence, le paradigme chinois de la nature est diamétralement opposé au paradigme occidental. D'un côté, la nature est pensée comme un vaste agencement de rouages mécaniques au point qu'il n'y a "aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire des fruits"(Descartes, Principes de la Philosophie, IV, art.203). De l'autre, tout ce qui existe dans la nature est, au contraire, considéré comme quelque chose de vivant dans la mesure où "toutes les choses du monde naissent d'un germe qui se métamorphose incessamment. Leur commencement et leur fin sont comme un cercle dont l'ordre n'a pas de terme"(Zhuāng Zǐ, Zhuāng Zǐ, xxvii), ce que rappelle "la figure du grand renversement" (taì jí tú, 太极图)Et pourtant, comme le dit le physicien Fritjof Capra "si la plus importante caractéristique de la conception orientale du monde […] est la conscience de l'unité et de l'interaction de toutes choses et de tous événements, c'est aussi l'une des révélations les plus importantes de la physique moderne"(le Tao de la Physique). Du reste, non seulement la physique moderne, mais aussi la chimie moderne et la biologie moderne, pour ne rien dire des sciences sociales modernes, tendent à épouser le paradigme chinois tel que nous l'avons résumé à grands traits. Par la généralisation de la notion de champ (électro-magnétique, gravitationnel, social, sémantique, etc.) ou d'influence indirecte sans contact qui met à mal la causalité comme influence par impact direct, qui seule, depuis le XVI° siècle, est admise à rendre compte du mouvement, alors que les Chinois sont familiarisés, depuis l'antiquité, avec les idées d'influence discrète et de champ magnétique. Par la remise en question corrélative (notamment en physique quantique ou en psychanalyse, mais aussi en logique conformément aux théorèmes de Gödel) du principe de déduction linéaire bivalente (ou bien ceci, ou bien cela, et tertium non datur) comme seul mode de raisonnement vertueux, alors que le recours à la pensée circulaire (qualifiée, en Occident, de "cercle vicieux" !) a toujours été le modus explanandi favori de l'enseignement chinois. Et, si tel est le cas, c'est que la progression linéaire d'un raisonnement depuis des prémisses indubitables jusqu'à une conclusion certaine via des inférences au-dessus de tout soupçon suppose que la pensée est, à l'image des choses, figée dans un Être, une essence éternels et immuables, ce que l'astro-physique, la physique des particules, la physique statistique et la logique modernes ont démenti (le verbe être n'existant pas chez eux, les Chinois n'ont jamais été confrontés à ce problème). Quelle que soit leur attractivité respective, on reste donc bien en présence de deux paradigmes inconciliables : d'un côté, influence discrète, changement perpétuel, homogénéité et circularité des processus, versus, de l'autre, causalité directe, stabilité des essences, hétérogénéité et linéarité des processus. Tout en intégrant à sa recherche conceptuelle quelques-uns des acquis les plus récents de la science occidentale, c'est justement, non pas du côté d'un arrangement stable de composant chimiques remplissant des fonctions bien déterminées mais vers la circulation stochastique d'énergie que va se tourner Francisco Varela pour saisir la nature du vivant. 

PORTÉE ET LIMITES DU PARADIGME VARÉLIEN DE L'AUTO-POÏÈSE (suite et fin).

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