(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

dimanche 8 novembre 2009

LES CROYANCES RELIGIEUSES SONT-ELLES IRRATIONNELLES ?

C1 - Les croyances religieuses  sont-elles irrationnelles ?
Les croyances religieuses sont-elles irrationnelles ? À première vue, les croyances religieuses ne sont-elles pas la plus parfaite illustration de l'irrationalité ? Cependant, tout en étant irrationnelles, les croyances religieuses ne seraient-elles pas une étape nécessaire vers la rationalité ? Cela dit, un tel paradoxe ne montre-t-il pas qu'il est dépourvu de sens de se poser la question de l'irrationalité des croyances religieuses ? Nous allons donc montrer que, à première vue, les croyances religieuses relèvent d'une pathologie, sociale ou psychique, qui consiste à se détourner de la conscience lucide de la réalité. Cependant, les croyances religieuses ont indéniablement joué un rôle important dans l'émergence de la rationalité économique capitaliste, ce qui ferait de l'irrationalité des croyances religieuses une sorte de "ruse" de la raison. Cela dit, le paradoxe d'une irrationalité qui mènerait à la rationalité prouve qu'il n'y a pas de société sans croyances religieuses, et donc que le problème de l'irrationalité des croyances religieuses n'est qu'un faux problème d'origine métaphysique.



I - À première vue les croyances religieuses relèvent d'une pathologie, sociale ou psychique, qui consiste à se détourner de la conscience lucide de la réalité.

Dans sa pièce les Sorcières de Salem, basée sur un fait qui a réellement eu lieu à Salem, dans le Massachussets en 1692, Arthur Miller met en scène la folie qui s'empare des hommes lorsqu'ils se croient en présence d'un phénomène surnaturel qu'ils attribuent à une cause divine ou, en l'occurrence, diabolique.


(C111) Justement, pour Marx, les croyances religieuses ne sont pas des manifestations de rationalité. En effet, tandis que la rationalité connote la richesse, le bien-être et la clairvoyance spirituelle, les croyances religieuses, nous dit Marx sont des indices de misère, d'accablement et d'illusion. De misère d'abord : « la misère religieuse est à la fois l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre cette mi­sère  »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). L'existence des croyances religieuses est en corrélation avec l'existence de la misère matérielle. D'une part en ce que c'est elle qui incline les victimes de la misère matérielle à imaginer un au-delà idéal à l'opposé de l'indigence à quoi semble les confiner le monde réel. D'autre part en ce que les membres de la classe dominante peuvent protester contre l’injustice du Ciel sans prendre le moindre risque de voir modifier l’infrastructure économique responsable de cette misère. Ensuite l’existence de croyances religieuses est indice d’accablement : « la religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d’un homme sans cœur, comme elle est l’esprit des temps pri­vés d’esprit »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Avoir des croyances religieuses est comme un soupir, un soulagement, qui permet de continuer de mener une vie pleinement humaine, consacrée non seulement à la satisfaction des besoins fondamentaux, mais aussi, si possible, à aimer son prochain et à avoir une activité spirituelle (on reconnaît là, d'ailleurs, ce que le christianisme appelle les trois "vertus théologales" : l'espérance, la charité et la foi), et on a l’impression, comme le dit Marx, que l’homme, sans cela, serait privé de cœur et d’esprit. Enfin, l’existence de croyances religieuses est indice d'illusion : « elle est l’opium du peuple »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). La religion est une sorte de drogue pour le peuple, c'est-à-dire qu'elle est destinée, à la fois à apaiser les souffrances de la société, et à modifier la perception que la société a de la réalité. Par analogie, la religion est à la société ce que l'opium est au malade : elle s'attaque aux symptômes et non pas aux causes de la maladie, car « la suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. L’exigence de renoncer aux illusions sur sa condition est l’exigence de renoncer à une condition qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est ainsi la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Il s'ensuit que la religion a, pour Marx, une fonction idéologique irremplaçable : il s'agit, à travers les croyances religieuses, de donner à la société toute entière l'illusion que "tout descend du ciel vers la terre" comme dit Marx, alors qu'en réalité tout part de l'infrastructure économique pour s'élever vers l'esprit (B324 et schéma) : « la religion est une conscience renversée du monde [...]. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la reli­gion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique  »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Bref, pour Marx, il faut guérir la société de la maladie de l'inégalité, et non se contenter de lui administrer un calmant (la religion).

(C112) La partie la plus fondamentale de notre personnalité, c’est le ça, dont la fonction est de satisfaire toutes les excitations provenant du corps (pulsions) par du plaisir (cf. schéma). Le principe de fonctionnement du ça est donc le principe de plaisir, principe inconscient qui gouverne la totalité du monde animal. Le problème est que mon ça, s’il n’était livré qu’au simple principe de plaisir, serait insatiable et entrerait nécessairement en conflit avec tous les autres ça qui, étant plus nombreux, auraient toujours le dessus. C’est pourquoi le ça inconscient a besoin d’une sorte d’ambassadeur conscient auprès des autres ça afin de tenter de satisfaire les pulsions du ça, mais d’une manière qui soit compatible avec les exigences de tous les autres ça. Cet ambassadeur conscient, c’est le moi qui doit envisager les moyens les plus efficaces pour que les pulsions du ça soient satisfaites, non selon le simple principe de plaisir, mais selon le principe de réalité consistant en ce que certaines pulsions (notamment les pulsions agressives et les pulsions sexuelles) ne seront satisfaites que de manière différée, à la fois dans le temps (la pulsion ne se satisfait pas forcément à l’instant même où elle se manifeste) et dans la manière (une pulsion sexuelle ou agressive ne sera pas forcément satisfaite de manière sexuelle ou agressive). Or, pour que le moi conscient puisse remplir correctement sa fonction, il doit obéir non seulement au ça, mais également au surmoi qui est l'intériorisation psychique, à la suite du processus d'éducation, de toutes les normes sociales. En effet, c'est le surmoi qui censure les pulsions du ça et qui, le cas échéant, les refoule (B224) lorsqu'elles sont incompatibles avec les normes sociales, ou qui autorise certaines des pulsions qui ont été préalablement refoulées à être satisfaites de manière différée, enfin qui, lorsqu'il ne trouve pas de solution pour satisfaire indirectement les pulsions refoulées, est responsable des névroses, c'est-à-dire de ces pathologies pour lesquelles on ne décèle aucune cause organique. Parmi celles-ci, il en existe une qui est tout à fait caractéristique de la période infantile : la névrose obsessionnelle infantile qui consiste en ce que « des ef­forts toujours re­nouvelés sont nécessaires afin de lutter contre les pulsions interdites : de là les interdits qui sont des dé­fenses contre les tentations et les actes cérémoniels qui sont des protections contre un malheur at­tendu »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Cette névrose se manifeste donc par un besoin impérieux de rituels destinés à apaiser l'angoisse de l’enfant, à le rassurer. « [De même], le cé­rémonial religieux consiste en petits actes […] qui sont toujours exécutés de la même manière, ou bien d’une fa­çon qui varie suivant des règles données »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). On a donc l'analogie suivante : la névrose obsessionnelle est à l'enfant ce que la religion est à la société. D'où la définition que Freud donne de la religion : « la religion serait donc la névrose obsessionnelle universelle de l’humani­té »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Les croyances religieuses sont dont, pour Freud aussi, la manifestation d'une pathologie sociale qui, comme pour Marx, peut et doit être soignée, car, chez ces deux auteurs, la religion « [est une] illu­sion [...], la réalisation des dési­rs humains les plus anciens, les plus forts et les plus pressants. [Par là], nous faisons abstrac­tion de la réalité extérieure […] à la connaissance de laquelle seul le travail scientifique peut nous mener »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Pour Freud, une société adulte est une société qui se tourne vers la science, tandis qu’une société qui se contente de croyances religieuses trahit un comportement infantile.

Oui mais, si la maladie sociale dont les croyances religieuses sont la manifestation peuvent et doivent être dépassées par la science, ne peut-on pas soutenir que, tout en étant irrationnelles, les croyances religieuses sont néanmoins une étape nécessaire vers la rationalité ?



II - Cependant, les croyances religieuses ont indéniablement joué un rôle important dans l'émergence de la rationalité économique capitaliste, ce qui ferait de l'irrationalité des croyances religieuses une sorte de "ruse" de la raison.

(C121) Pour Weber, en revanche, les croyances religieuses n'ont rien de pathologique. Certes, elles sont complètement irrationnelles, mais cette irrationalité est, en quelque sorte, un mal nécessaire dans la mesure où elles sont une étape dans le développement de la rationalité : « parmi les éléments qui ont façonné la conduite rationnelle de la vie, on trouve toujours, dans le passé, les puissances magiques et religieuses, ainsi que les idées éthiques de devoir qui sont ancrées dans la croyance en ces puissances »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Et, pour illustrer son propos, il donne l'exemple de la rationalité économique moderne qu'il fait reposer sur l'irrationalité de la croyance proprement calviniste (une branche de la confession protestante de la religion chrétienne) en la prédestination. Les calvinistes, en effet, croient que chacun est, de toute éternité, prédestiné par Dieu à être damné (en enfer) ou à être sauvé (au paradis) après la mort terrestre. Dès lors, « pour le calviniste, bien que les bonnes œuvres ne puissent donner accès à la vie éternelle, puisque cha­cun est prédestiné de toute éternité, elles sont cependant indispensables comme signes d’élection divine afin de s’affran­chir de l’an­goisse du salut »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Le calviniste, angoissé par son devenir post mortem, va être attentif, au quotidien, aux signes d'élection (la réussite de son activité) et aux signes de damnation (l'échec de son activité). Et c’est pour cela qu’il va chercher à faire le bien (réussir) et non pas pour accéder à la vie éternelle, puisque celle-ci ne dépend pas de lui mais de Dieu. Ainsi, à partir du XVI° siècle, en Angleterre, aux Pays-Bas, puis dans les colonies britanniques d'Amérique, les calvinistes, s'inscrivant dans un processus mondial de développement de l'industrie et du commerce, vont fonder des entreprises et, bien entendu, mettre tous les atouts de leur côté pour tenter de réussir, réussite qu'ils prendront comme des signes d'élection divine et qu'ils attribueront à leur mérite créé et confirmé par Dieu. Finalement, nous dit Weber, non seulement l'irrationalité de cette pensée magique (la croyance en la prédestination) ne fut pas un obstacle à l'éclosion de la rationalité, comme Marx et Freud le disent, mais ce fut exactement le contraire : « logiquement, le fatalisme devrait être la conséquence de la prédestination ; l’introduction de l’idée de confirmation l’amena cependant à produire l’effet exactement inverse : [...] parce qu’ils étaient conscients que la transfor­mation de leur conduite était rendue possible par une force vive qui les poussait à augmenter la gloire de Dieu, qu’elle n’était pas seulement voulue par Dieu, mais surtout le fruit de leur action, les calvinistes accédaient au bien suprême visé par cette forme de religiosité : la certitude du salut »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Bref, l'entreprise capitaliste est l'exemple même de ce que peut produire une croyance religieuse irrationnelle : dans un premier temps, glaner des indices de la bonne volonté divine à l’égard de l’entrepreneur, dans un second temps, célébrer la gloire de Dieu et de l’entrepreneur en même temps en faisant tout pour anticiper, i.d. rationaliser, un comportement de réussite. Comme pour Pascal (A223), donc, la rationalité peut parfaitement naître de l'irrationalité.

(C122) Hegel généralise au plan métaphysique l'exemple sociologique donné par Weber. Pour lui aussi, contre Marx et Freud, les croyances religieuses sont loin de constituer des obstacles à l'avènement de la raison sans pour autant constituer le sommet de la rationalité. En effet, « [toute activité] constitue un moyen dont se sert l’Esprit du Monde pour parvenir à sa fin, [...] c’est une ruse de la Raison »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i), "toute activité", donc, en particulier l'activité religieuse. Les croyances religieuses sont donc pour Hegel, comme pour Weber, une "ruse de la raison", autrement dit un détour que fait la raison pour se développer. En effet, on se souvient que, pour Hegel, "parvenir à sa fin", pour l'Esprit du Monde, cela consiste à parvenir, étape par étape (A121), à l'Esprit Absolu, autrement dit à la rationalité absolue : « l'histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et réalise sa vérité. Tout ce qui est historique est une étape de cette Conscience de soi [...]. Les peuples historiques, les ca­ractères de leur éthique, de leur constitution, de leur art, de leur religion, de leur science, consti­tuent les confi­gurations de cette marche graduelle, [...] les moments de la poussée irrésistible de l'Esprit du Monde »(Hegel, la Raison dans l’Histoire, ii) (B313). Par où l'on voit que Hegel distingue trois étapes dans la marche de l'Esprit vers la Raison : l'art, la religion et ce que Hegel appelle "la science", c'est-à-dire, le savoir absolu qu'il nomme aussi la philosophie. La religion représente donc pour lui l'étape intermédiaire entre l'art et la philosophie. En effet, « si l’œuvre d’art représente la vérité, l’Esprit, sous la forme sensible, et voit dans cette re­présentation l’expression adéquate de l’Absolu, la religion ajoute le recueillement qui constitue l’at­titude intérieure à l’égard de l’objet ab­solu »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). C'est-à-dire que, dans l'oeuvre d'art, la communication du Vrai commence à s'universaliser, ce qui n'était pas possible à travers le seul langage, grâce à la forme extérieure d'un objet qui condense en lui une ou plusieurs idées : par exemple, le tableau de Delacroix, la Liberté guidant le Peuple, qui symbolise à lui tout seul les acquis de la Révolution Française (A323). Tandis que dans la religion, la vérité de l'Esprit s'intériorise en devenant subjective, au lieu de n'être qu'extérieure et objective comme dans l'art, mais c'est une subjectivité partagée avec la communauté : « le re­cueillement est le culte de la communauté sous sa forme la plus pure, la plus intime, la plus subjective »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). Cependant, « dans la religion, Dieu est d’abord pour la conscience un objet exté­rieur. [Or] dans la philosophie s’unissent l’objectivité de l’art et la subjectivité de la religion »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). Donc, pour Hegel, il manque encore à la religion la possibilité d'établir la relation entre l'intérieur et l'extérieur, le sujet et l'objet, pour atteindre l'universalité absolue et complète de l'Esprit qui ne peut se réaliser que dans et par la philosophie. Les croyances religieuses sont donc bien, pour Hegel comme pour Weber, une étape nécessaire vers la rationalisation de l'humanité.
Cependant, comme la raison scientifique ou philosophique n'a jamais fait disparaître l'irrationalité religieuse, ne peut-on pas soutenir que l'une et l'autre sont condamnées à coexister et donc que le défaut de rationalité de la religion est un faux problème ?

III - Cela dit, le paradoxe d'une irrationalité qui mènerait à la rationalité prouve qu'il n'y a pas de société sans croyances religieuses, et donc que le problème de l'irrationalité des croyances religieuses n'est qu'un faux problème d'origine métaphysique.

(C131) Wittgenstein distingue deux usages du verbe "croire" : l'usage scientifique et l'usage religieux. Dans l'usage scientifique (ex : "je crois que l'eau bout à 100°C"), la croyance est une hypothèse démontrée a priori et destinée à être vérifiée a posteriori. Si l'hypothèse se révèle fausse, alors le scientifique se posera effectivement le problème de la rationalité de sa croyance, il se demandera : "qu'est-ce qui ne va pas dans mon hypothèse ?". Pour résoudre ce problème, le scientifique refera alors ses calculs, testera ses instruments de mesure, etc., jusqu'à ce qu'il identifie la cause de son échec. Par opposition à cette forme rationnelle de croyance, dans l'usage religieux, il y a certes aussi une croyance (ex : "je crois qu'il y a une vie après la mort"). Mais une telle croyance n'est nullement une hypothèse à démontrer puis à vérifier, mais une foi qui n'a à être ni démontrée ni vérifiée : il n'y a pas de raisonnements, de calculs, d'instruments de mesure, etc. Bref, pour Wittgenstein, il n'y a aucun sens à se poser le problème de la rationalité de la croyance religieuse, parce que, à supposer qu'on se le pose, on n'aura aucun moyen de le résoudre. Bref, « quand on parle de religion, on emploie des expressions telles que "je crois que telle ou telle chose va arriver", mais cet emploi est différent de celui que nous en faisons dans les sciences. Toutefois, la tentation est grande de penser que nous employons ces expressions de cette dernière façon »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). Pour Wittgenstein, nous avons là deux "jeux de langage" différents, le jeu de langage scientifique et le jeu de langage religieux, qui se ressemblent en ce que l'un et l'autre font usage de termes communs ("je crois que ..."). Certes, il y a bien une analogie entre jeu de langage scientifique et jeu de langage religieux : on a envie de dire que la foi est à la religion ce que l'hypothèse est à la science. « Mais on ne peut rien constater de plus que cette analogie »(Wittgenstein, Remarques sur "le Rameau d'Or" de Frazer, 12)(B213). Et pourtant, nous sommes tentés d'aller plus loin et de penser que l'irrationalité est à la foi religieuse ce que la rationalité est à l'hypothèse scientifique. Erreur, « car pour tout le monde "déraisonnable" implique blâme. [Or] tel coup est une faute dans un jeu particulier et non dans un autre »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). En effet, ce n'est que dans le jeu de langage scientifique que l'on a le droit de parler d'irrationalité dans la phase de démonstration ou dans celle de vérification. Ce n'est donc dans la science qu'il peut y avoir de défaut de rationalité que l'on devrait réparer. Oui mais voilà, Marx et Freud, Weber et Hegel, ont été tellement fascinés par le jeu de langage scientifique, qu'ils ont tous commis l'erreur de juger les croyances religieuses au moyen des critères de rationalité des croyances scientifiques : Marx et Freud en considérant que la religion est un obstacle au développement de la science (comme si le jeu de dame pouvait être un obstacle au développement du jeu d'échecs !), Weber et Hegel en faisant de la religion une étape vers le développement de la science (comme s'il fallait d'abord apprendre le jeu de dame pour pouvoir ensuite jouer aux échecs !). Encore une fois : on a là des jeux (de langage) complètement différents : la preuve en est que la science donne naissance à des théories, tandis que « une croyance religieuse fait partie d'une pratique, non d'une théorie »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). Dans la croyance scientifique, ce qui importe, c'est le contenu théorique de ce qui est dit et qui a vocation à devenir une loi à valeur universelle. Tandis que dans la croyance religieuse, ce qui est dit est indissociable de ce qu'on fait en le disant (prier, s'agenouiller, jeûner, faire la fête, etc.).

(C132) Lorsque Wittgenstein dit que « tous les rites sont des actions que l'on peut nommer instinctives et une explication historique [ou sociologique] est une supposition superflue qui n'explique rien. »(Wittgenstein, Remarques sur "le Rameau d'Or" de Frazer, 12)(B213), il veut dire que les rites (et les religions, avons-nous dit, sont avant tout des rites), n'ont pas à être expliqués, car il n'y a aucun sens à le faire. On ne peut que constater que « la seule raison qui conduise les hommes à vénérer une divinité, c’est le simple fait d'être unis dans une communauté de vie, […] le fait d’être nés ensemble [...]. Tout cela ne repose nullement sur la croyance : nous agissons ainsi et nous avons alors un sentiment de sa­tisfaction [...]. L’homme est un animal cérémoniel »(Witt­genstein, Remarques sur “le Rameau d’Or” de Frazer, 4-12). L'homme est un être qui a besoin de cérémonies. Un point. C'est tout. L'abus qu'ont donc commis la plupart des philosophes en prenant le parti de juger définitivement (Marx ou Freud) ou provisoirement irrationnelles (Hegel ou Weber) les croyances religieuses, c'est qu'ils ont cru pouvoir établir leur conclusion au moyen d'une démonstration a priori et/ou d'une vérification expérimentale. C'est toujours le même problème que soulève Wittgenstein : « les philosophes ont constamment à l’esprit la méthode scientifique et sont tentés de poser des questions et d’y répondre à la manière de la science : cette tendance est la vraie source de la métaphysique qui mène le philosophe en pleine obscurité »(Wittgenstein, le Cahier Bleu, 28-29)(B128). En s'imaginant pouvoir appliquer la méthode scientifique sans avoir les moyens de le faire, les philosophes se sont donc rendu coupables, une fois de plus, d'énoncer des propositions dénuées de sens, bref, de faire de la métaphysique. En d'autres termes, ils ont proféré des tautologies ("les croyances religieuses sont irrationnelles", "les croyances religieuses sont une étape nécessaire vers la rationalité") sans se rendre compte que « une tautologie n'est pas une proposition [vraie ou fausse] car elle est inconditionnellement vraie. La tautologie est donc vide de sens »(Wittgenstein, Tractatus, 4.003-5.525)(A232). Donc, d'une part, le rite d'adoption consistant, pour la mère adoptive, à faire passer l'enfant sous ses vêtements, ou le rite guerrier consistant à transpercer l'effigie de son ennemi avant de partir à la guerre, ne sont ni rationnels, ni irrationnels : « c’est en eux que les hommes s’accordent, mais cet accord n’est pas un consen­sus d’opi­nion mais de forme de vie »(Wittgenstein, Recherches Philoso­phiques, §23-570)(A333). Et d'autre part, fait remarquer Wittgenstein, ceux-là mêmes qui adoptent ces rituels sont parfaitement rationnels dans d'autres circonstances : la mère adoptive sait très bien en quoi consiste l'accouchement réel, le guerrier sait très bien qu'il faut se doter d'une stratégie d'attaque et de défense. D'ailleurs, dans notre culture, ne peut-on pas dans le même temps être un scientifique de haut niveau et croire en Dieu ?

(C133) Dès lors, l'erreur la plus grave qu'aient commise tout à la fois Marx et Freud, Weber et Hegel, c'est de penser que les croyances irrationnelles de la foi religieuse sont destinées à disparaître pour laisser place aux croyances rationnelles de l'hypothèse scientifique. Or, à supposer, comme on aime à le penser dans notre culture, que le principe du libre examen, de la libre décision de chacun, indépendamment de toute influence religieuse (ce qu'on appelle justement, depuis Victor Hugo, la "libre-pensée"), soit considéré comme le sommet de la rationalité, nous aurions encore là une croyance religieuse, nous dit Durkheim : « même aujourd’hui, si grande que soit la liberté que nous nous accordons les uns aux autres, un homme qui nierait to­talement le progrès, qui bafouerait l’idéal humain auquel les sociétés modernes sont attachées, ferait l’effet d’un sacrilège. Il y a tout au moins un principe que les peuples les plus épris de libre examen tendent à mettre au dessus de la discussion et à regarder comme intangible, c’est-à-dire comme sacré : c’est le principe même du libre examen »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, i). Et comme le principe du libre examen est un principe sacré, au-dessus de tous les autres, il est donc, nolens volens, une croyance religieuse. En effet, qu'est-ce qu'une religion ? « Une religion est un système de croyances et de pra­tiques rela­tives à des choses sacrées, c’est-à-dire sé­parées des choses profanes, interdites »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, i). L'individualisme athée, qui prétend s'affranchir de toute croyance religieuse, est donc bien lui-même une religion qui repose sur la croyance en la supériorité absolue (sacrée) de l'individu. Et on pourrait multiplier les exemples : religieux est celui qui met au dessus de tout le principe du libre marché, ou celui de l'intervention planificatrice de l'État, ou celui qui est prêt à "supporter" son équipe favorite dans n'importe quelle circonstance, ou celui qui ne conçoit pas de vivre sans travailler, etc. Pour Durkheim comme pour Wittgenstein, il ne peut donc exister de société sans croyances religieuses et sans rites religieux. Donc, de même que, la lumière et l'ombre étant indissociables, il est dépourvu de sens de se demander s'il y a de l'obscurité dans l'ombre, de même, puisque la religion et la science sont indissociables, il n'y a aucun sens à se demander si la religion est irrationnelle.

Nous avons donc vu que, apparemment, les croyances religieuses sont des manifestations de pathologies sociale et/ou psychiques qui entravent la recherche de la vérité en se substituant à elle. Toutefois, l'exemple du rôle joué par les croyances calvinistes dans l'émergence de la rationalité capitaliste montre que l'irrationalité religieuse peut être une étape historique nécessaire au développement de la rationalité scientifique. Cela dit, il est illusoire de croire que les religions sont destinées à disparaître au profit de la science et donc absurde de juger la valeur des croyances religieuses à l'aune de la rationalité scientifique.