(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

vendredi 12 avril 2013

DESCRIPTIONS, NOMS PROPRES ET EGOCENTRIQUES PARTICULIERS CHEZ RUSSELL.

(cf. aussi Vrais et Faux Noms Propres chez Russell  ainsi que la Théorie Russellienne des Descriptions)

Bertrand Russell commence son autobiographie philosophique par ces mots : "ma seule préoccupation constante a été de découvrir dans quelle mesure on peut dire que nous connaissons, et de préciser le degré de certitude ou d'incertitude de nos connaissances"1. Et il la clôt en écrivant : "mon évolution philosophique depuis les premières années de ce siècle peut, en gros, se décrire comme une renonciation à Pythagore [retreat from Pythagoras]"2. Nous allons tenter de montrer qu'effectivement, l'abandon du logicisme pour l'atomisme logique est à l'origine de la distinction que Frege n'avait su ou n'avait pu faire entre descriptions définies et noms propres, distinction fondée sur un type particulier de relation épistémique, la relation directe (acquaintance). Nous verrons toutefois que le vérificationnisme russellien, lié à une exigence maximale de certitude en ce qui concerne ce type de relation, va, paradoxalement, restreindre la catégorie des noms propres authentiques à la seule classe des indexicaux (egocentric particulars).

Le 16 juin 1902, Russell, qui a lu les Grundgesetze der Arithmetik de Frege, écrit à son auteur : "je me trouve sur tous les points essentiels en plein accord avec vous, notamment lorsque vous rejetez hors de la logique tout élément psychologique et lorsque vous accordez du prix à une idéographie pour les fondements des mathématiques et de la logique formelle que, du reste, on ne peut guère distinguer [...]. Il n'y a qu'un point où j'aie rencontré une difficulté. Vous affirmez (p.17) que la fonction aussi peut constituer l'élément indéterminé. C'est ce que j'ai cru précédemment, mais à présent cette manière de voir me semble douteuse à cause de la contradiction suivante. Soit w le prédicat « être un prédicat qui ne peut être prédiqué de lui-même ». Peut-on prédiquer de lui-même w ? De chacune des réponses il suit l'opposé. Par conséquent on doit conclure que w n'est pas un prédicat. De même il n'y a pas de classe (comme totalité) des classes qui (comme totalités) n'appartiennent pas à elles-mêmes. D'où je conclus que dans certaines circonstances, une collection [Menge] définissable ne constitue pas une totalité. Je suis sur le point de terminer un livre sur les principes des mathématiques et je désirerais y discuter vos travaux très en détail ..."3. Je ne commenterai pas les détails techniques de la contradiction décelée par Russell dans la fameuse loi V des Grundgesetze der Arithmetik4 auxquels Russell consacre les paragraphes 100 à 106 des Principles of Mathematics5 et qui ont déjà fait l'objet d'une abondante littérature, notamment en liaison avec le théorème de Gödel6. Ce qui nous intéresse ici, c'est de montrer que le logicisme anti-psychologiste de Frege rencontrant une difficulté inattendue, puisque interne à la logique elle-même, c'est pour tenter de sauver ce même logicisme que Russell va infléchir ses recherches sur les fondements logiques des mathématiques vers une théorie de la connaissance qui fait défaut à Frege et qui, comme le souligne Russell, va se traduire par un renoncement progressif à Pythagore.

Les Principles of Mathematics de 1903 avaient en effet pour intention de trancher le débat concernant l'alternative au sujet de la nature, psychologique ou bien logique, des propositions mathématiques. À l'instar de ce qu'avait fait Frege pour l'arithmétique, Russell et Moore entendaient réduire toutes les propositions des mathématiques pures (de la méta-mathématique, dira-t-on à partir de Gödel) à des axiomes et à des indéfinissables de la logique. Mais, une dizaine d'années plus tard, Russell prendra la mesure de l'enjeu philosophique général de cette posture logiciste en affirmant que "tout problème philosophique, quand il est soumis à l’analyse et à la purification nécessaire, se révèle ou bien ne pas être réellement philosophique du tout, ou sinon être, au sens auquel nous utilisons le mot, “logique”"7. Or, dès 1903, Russell conçoit les tâches respectives du mathématicien et du philosophe comme complémentaires dans le sens suivant : "Grosso modo, la distinction entre philosophie et mathématique est une distinction de point de vue [...]. Partout où nous avons des raisonnements déductifs, nous avons de la mathématique ; mais les principes de la déduction, la reconnaissance des entités indéfinissables et la distinction de ces entités entre elles sont l'affaire de la philosophie [...]. De telles entités, si nous devons pouvoir en connaître quelque chose, doivent [...] être appréhendées de façon immédiate. Un certain corps d'entités indéfinissables et de propositions indémontrables doit constituer le point de départ de tout raisonnement mathématique : c'est de ce point de départ que s'occupe le philosophe"8. Autrement dit, le philosophe n'est pas, au sens de Russell, une sorte de grossiste métaphysique qui sous-traiterait en quelque sorte au mathématicien le détail des raisonnements déductifs (comme ce fut le cas dans la philosophie de l'âge classique), ni le défenseur de la logique et des mathématiques contre l'agression du psychologisme (comme ce fut le cas, en fait, chez Frege), mais, en tant qu'il fait des raisonnements déductifs, c'est un mathématicien. Simplement, en tant qu'il se préoccupe, en plus, "[d]es principes de la déduction, [de] la reconnaissance des entités indéfinissables et [de] la distinction de ces entités", on peut le dire aussi (c'est n'est qu'"une distinction de point de vue") philosophe. D'où il appert que ce qui fait la spécificité du philosophe, c'est précisément cet intérêt manifesté pour la connaissance de certaines entités qui sont au principe même du raisonnement déductif, autrement dit, du raisonnement mathématique. Il va donc s'agir, pour le philosophe, de partir des propositions mathématiques, et, non pas seulement, comme l'avait fait Frege, de qualifier ou de requalifier la nature de ces propositions, mais aussi les analyser en leurs composants ultimes en montrant que ceux-ci doivent leur irréductibilité et leur indéfinissabilité au fait qu'ils sont l'objet d'une pure intuition intellectuelle qui ne doit rien à la sensibilité empirique et donc, qui ne concèdent rien au psychologisme. C'est en ce sens que Jules Vuillemin est fondé à affirmer que "les Principles développent une théorie de la connaissance pure"9.

Cependant, une théorie de la connaissance, fût-elle "pure", nécessite une garantie ontologique de réalité des entités intuitionnées, à savoir les constituants propositionnels sans laquelle réalité l'objectivité de la proposition connue à l'égard de l'esprit connaissant ne serait assurée. Aussi le §427 dote-t-il les Principles d'une ontologie en bonne et due forme : "l'Être est ce qui appartient à tout terme concevable, à tout objet possible de pensée, bref, à tout ce qui pourra jamais figurer dans une proposition, vraie ou fausse, et à toutes les propositions elles-mêmes […]. Les nombres, les dieux homériques, les relations, les chimères et les espaces à quatre dimensions ont tous l'Être, car s'ils n'étaient pas d'une façon ou d'une autre des entités, nous ne pourrions faire de proposition portant sur eux, aussi l'Être est-il un attribut général de tout et mentionner quoi que ce soit, c'est montrer que cela est. L'existence, au contraire, est la prérogative de quelques uns seulement des êtres"10. Ce passage, malgré ses accents platonico-heideggeriens, a une ambition métaphysique assez modeste qui se limite, comme le précise Jean-Michel Roy dans son avant-propos aux Écrits de Logique Philosophique, à assurer un arrière-plan ontologique minimal et, si possible, incontestable au "principe du réalisme propositionnel en vertu [duquel] la proposition est une entité indépendante de l'esprit au double sens où elle n'en est pas une représentation et où son existence en est totalement autonome"11. En d'autres termes, connaître, au sens philosophique que nous avons évoqué supra, ne signifiera pas, pour Russell, juger, mais saisir intuitivement (et non nécessairement empiriquement) ce qui est (et non nécessairement ce qui existe), à savoir la proposition elle-même (et non pas la phrase) et ses termes constituants (et non pas des mots), et ce, même si la médiation psychologique des mots est indispensable, au moins comme cause occasionnelle du processus de saisie intuitive12. En ce sens, bien que Russell soit indiscutablement plus proche de Frege que des logiciens de Port-Royal, ses préoccupations épistémiques se sont néanmoins fait jour très tôt dans son évolution intellectuelle, ce qui ne sera pas sans conséquence pour sa conception de la référence.

Cette conception épistémique de la référence, même si elle est très largement implicite dans les Principles, consiste, grosso modo en ceci : étant donné que l'esprit doit, in fine, saisir intuitivement la réalité de la proposition avec laquelle il est en relation de connaissance, et, étant donné que, néanmoins, cette mise en relation suppose la médiation des mots, alors nous dirons, naturellement, que "les entités sont indiquées par les mots"13. Toutefois, la relation psychologique consistant à indiquer [to stand for] ces entités par l'intermédiaire des mots de la phrase ne doit pas être confondue avec une autre relation, logique cette fois, qui consiste à dénoter [to denote] ces mêmes entités par l'intermédiaire des concepts de la proposition, cette fois-ci. Or, à l'instar de Frege, Russell annonce sans ambiguïté sa volonté de ne s'intéresser qu'à l'aspect logique du problème, mais, contre Frege, en tant que celui-ci peut, seul, nous amener à comprendre en quoi consiste la saisie intuitive par l'esprit des entités indiquées par les mots : "la notion de dénotation, comme la plupart des notions logiques, s'est trouvée jusqu'ici obscurcie par l'intervention de considérations psychologiques hors de propos [...]. Un concept dénote quand, s'il figure dans une proposition, la proposition ne porte pas sur le concept, mais sur un terme lié d'une façon particulière au concept. Si je dis « j'ai rencontré un homme », la proposition ne porte pas sur un homme : ceci est un concept […]. Ce que j'ai rencontré est une chose, non pas un concept, un homme réel qui a un tailleur et un compte en banque, ou un pub et une femme saoule"14. Néanmoins, cette notion de dénotation logique [denoting], qui va jouer un rôle considérable dans la philosophie de la connaissance de Russell, n'est pas encore thématisée par les Principles, de sorte que, si elle manifeste clairement les préoccupations épistémiques de son auteur, on voit mal encore comment elle va pouvoir s'articuler avec à l'ambition russellienne finale affichée dès la préface de son ouvrage de 1903, à savoir "l'examen des indéfinissables - qui constitue la partie principale de la logique philosophique - est un effort pour voir - et pour faire voir aux autres - clairement ces entités, de façon que l'esprit puisse en avoir cette sorte de connaissance directe que l'on a du rouge ou du goût de l'ananas"15.

Ce n'est qu'à partir de son article de 1905 (on Denoting) que Russell va commencer à se pencher sur ce nouveau problème en s'intéressant à la forme logique des expressions dénotantes : " selon la thèse que je soutiens, une expression dénotante est essentiellement une partie d'une phrase et n'a pas, comme la plupart des mots simples, de signification [meaning] par elle-même. Si je dis « Scott était un homme », c'est là un énoncé […] qui a Scott pour sujet. Mais si je dis « l'auteur de Waverley était un homme », […] il n'a pas l'auteur de Waverley pour sujet"16. Voilà qui introduit une nouveauté décisive par rapport aux Principles de 1903 dans lesquels Russell affirmait qu'"une proposition, à moins d'être linguistique [c'est-à-dire de porter sur la forme des mots qu'elle mentionne], ne contient pas elle-même de mots ; elle contient les entités indiquées par les mots"17. En effet, il affine désormais sa position en précisant que, même lorsqu'une proposition n'a rien de linguistique (ce qui est le cas général), elle peut néanmoins contenir des mots et non pas les entités indiquées par ces mots. C'est le cas, justement, lorsqu'elle inclut une expression dénotante telle que "l'auteur de Waverley" et, d'une manière générale, "le tel et tel", c'est-à-dire une description définie. A contrario, la proposition contient bien l'entité indiquée par un mot si, et seulement si, ce mot est quelque chose comme "Scott", autrement dit un nom propre. L'intérêt porté au statut des expressions dénotantes modifie à la fois l'ontologie et l'épistémologie russellienne :
- l'ontologie parce que, tandis que les Principles accordaient très libéralement l'Être à tout terme concevable, l'article de 1905 ne s'intéresse plus qu'à l'existence empirique des entités indiquées par les mots ; car, autrement, il faudrait, de deux choses l'une, ou bien admettre que les expressions dénotantes ne dénotent rien d'autre qu'elles-mêmes, ou bien admettre que de telles expressions fournissent une dénotation "essentielle", pourrait-on dire pour distinguer l'essence (l'Être) d'une entité et son existence lorsque, précisément, l'entité n'existe pas ; or, nous dit Russell, l'existence de l'entité indiquée par une expression dénotante reste, certes, conditionnelle, mais ce caractère conditionnel appartient à la fonction d'une telle expression qui prétend décrire hypothétiquement une entité et non pas la nommer apodictiquement
- l'épistémologie parce que, là où les Principles insistaient sur la saisie intuitive et directe des entités mathématiques par l'esprit du philosophe, on Denoting reconnaît que la référence directe à travers la fonction de nomination de certains mots a beau rester un paradigme, la philosophie, en tant qu'elle se préoccupe de la forme logique réelle des propositions, ne peut pas se désintéresser de la référence indirecte via la fonction de description, laquelle peut, en cas d'échec de la désignation (lorsque l'entité prétendument décrite n'existe pas) se réduire à une simple fonction de satisfaction linguistique d'une phrase.

En fait, on se rend compte que, chez Russell, la recherche de ce qu'il appellera, dans son Introduction to Mathematical Philosophy, "the ultimate furniture of the world", est au service de sa théorie de la connaissance. En effet, même si l'orientation épistémique générale des Principles est confirmée dans on Denoting, le philosophe, concerné jusque là par les seules entités logico-mathématiques, pratique désormais une ouverture franche en direction de l'empirie : "dans chaque proposition que nous pouvons appréhender [...], tous les constituants sont des entités réelles desquelles nous avons une connaissance directe [we are acquainted with]. Or nous ne connaissons de choses telles que la matière [...] ou l'esprit d'autrui qu'au moyen d'expressions dénotantes, c'est-à-dire que nous ne les connaissons pas directement, mais seulement comme ce qui a telles et telles propriété"18. Cette profession de foi empiriste, et même empiriste classique, tant Russell manifeste ici sa proximité avec Locke19, fait apparaître en effet les expressions dénotantes comme, non pas des connaissances (des "idées de qualités premières" dirait Locke), mais plutôt des pouvoirs de connaître (des "idées de qualités secondes"), des sortes de dispositions épistémiques qui ne s'actualisent que sous certaines conditions qui sont nécessaires pour qu'on puisse parler proprement de connaissance, c'est-à-dire, pour Russell, d'entités propositionnelles avec lesquelles nous devons, in fine, être en relation directe (in acquaintance with) et qui ne sont autres que des propriétés telles que, disions-nous plus haut, "la couleur rouge ou le goût de l'ananas". Il faut dire que, dès 1904, dans un article intitulé Meinong's Theory of Complexes and Assumptions, Russell avait déjà, par l'intermédiaire d'une critique dirigée contre Meinong20, fait, implicitement, sa propre auto-critique ontologique : "la théorie de la connaissance [s'occupe] de la différence entre jugements corrects et jugements erronés. [Or] l'idée d'une croyance [une intention] qui soit une croyance en rien [le Sosein des Objektive meinongiens] semble à première vue tout à fait inadmissible"21. Si le Russell de 1905 n'entend plus, désormais, accorder l'être réel qu'aux seules propriétés avec lesquelles l'esprit est en relation d'acquaintance, on se souvient que, pour le Russell de 1903, comme pour Meinong, "n'importe quelle expression dénotante grammaticalement correcte représente un objet. Aussi « l'actuel roi de France » et « le carré rond » sont-ils supposés être d'authentiques objets. [On] admet que de tels objets ne subsistent pas, tout en supposant que ce sont des objets. Ce qui [...] est surtout contestable en ce que l'on admet que de tels objets peuvent enfreindre la loi de contradiction"22. Si donc, à partir de 1905, nous passons d'une ontologie exubérante accordant l'être à tout ce qui est indiqué par des mots (y compris, donc, aux expressions dénotantes dépourvues de dénotation) à une ontologie resserrée sur les seules propriétés, c'est qu'une telle ontologie apparaît à Russell être la meilleure garantie possible pour éviter à une théorie de la connaissance d'enfreindre le principe de contradiction. Et c'est bien parce que la préoccupation constante de Russell aura été de fonder une théorie de la connaissance immunisée contre tout risque de contradiction, que "les difficultés auxquelles on se heurte inévitablement quand on considère que les expressions dénotantes représentent des constituants authentiques des propositions [sont] ou bien fournir une dénotation dans le cas où elle est, à première vue, absente, ou bien abandonner l'idée que la dénotation est ce dont il est question dans les expressions dénotantes"23, et qu'il refuse tout à la fois les deux termes de l'alternative, qu'il conclut que les expressions dénotantes, loin d'être des constituants propositionnels fiables, vont désormais devoir être soumises systématiquement à une analyse destinée à les éliminer pour laisser place à un type d'entité qui, ou bien est, ou bien n'est pas : des propriétés.

Voilà pourquoi aussi la voie moyenne frégéenne consistant à éviter le risque de contradiction par la distinction du sens (Sinn) et de la référence (Bedeutung) ne pouvait pas lui convenir. Et ce, pour, au moins, trois raisons. D'abord (première raison), en adoptant la conception frégéenne, il va falloir accorder un sens aux expressions dénotantes dépourvues de référence. En effet, "si nous disons « le roi d'Angleterre est chauve », il semble qu'il s'agisse là non pas d'un énoncé portant sur le sens complexe de « le roi d'Angleterre », mais sur l'homme réel dénoté par le sens. Mais considérons maintenant « le roi de France est chauve ». Étant donné la similarité de leur forme, cela devrait aussi porter sur la dénotation de l'expression « le roi de France ». Mais cette expression, quoique possédant un sens, puisque « le roi d'Angleterre » en a un, n'a certainement aucune dénotation, du moins en aucun des sens évidents du terme. Aussi, suppose [Frege] « le roi de France est chauve » doit être dépourvu de sens ; mais cet énoncé n'est pas dépourvu de sens puisqu'il est manifestement faux"24. Bref, en distinguant sens et référence, il faut admettre aussi, à l'instar de Frege, que les expressions dénotantes dépourvues de référence ("l'actuel roi de France"), dans la mesure où l'énoncé porte néanmoins sur elles, ne fournissent pas à l'énoncé tout entier une valeur de vérité mais un simple sens (Sinn)25. Ce que, avons-nous souligné, les préoccupations épistémiques de Russell interdisent : un énoncé déclaratif doit être vrai ou faux et tertium non datur, de sorte que "l'actuel roi de France est chauve" ne peut être que faux. Pour autant (deuxième raison), Russell, contrairement à Frege, entend montrer que les contributions sémantiques respectives des descriptions définies ("l'auteur de Waverley") et des noms propres authentiques ("Scott") aux conditions de vérité de l'énoncé tout entier sont différentes et que cette différence consiste précisément en ce que ceux-ci mais non celles-là désignent leur objet directement, c'est-à-dire sans l'intermédiaire d'une expression dénotante que Frege assimile à un mode de présentation (Sinn) du référent (Bedeutung). En effet, supposons, nous dit Russell, que Georges V souhaitât savoir si Scott était bien l'auteur de Waverley. En termes frégéens, le souci de Georges V peut se paraphraser en disant qu'il souhaitait savoir si "Scott" et "l'auteur de Waverley" étaient bien deux modes de présentation (Sinne) du même référent (Beudeutung). Souci légitime, certes, tout comme s'il s'agissait de savoir si l'étoile du matin est bien l'étoile du soir ou si Vénus est bien l'étoile du matin, etc. Sauf que Frege prend la co-référentialité de deux expressions (Sinne) d'une même dénotation (Bedeutung), donc de substituabilité salva veritate au sein d'un énoncé, pour la définition même de la notion d'égalité. En vertu de cette définition, il faudrait donc admettre, entre autres conséquences logiques, ou bien que Georges V souhaitait savoir si Scott était Scott (en cas de substituabilité), ou bien qu'il est absurde de se poser la question (en cas de non substituabilité). Or "la proposition « Scott était l'auteur de Waverley » (i.e. « Scott était identique à l'auteur de Waverley ») devient : « une entité et une seule a écrit Waverley et Scott lui était identique »"26. En d'autres termes, Georges V ne désirait pas s'informer sur la "scottéité" de Scott mais plutôt sur la conjonction de deux faits : qu'un homme et un seul fût l'auteur de Waverley et que Scott fût cet homme. Présenter les choses de cette manière fait apparaître plus clairement le statut sémantique de "Scott" qui n'est jamais le mode de présentation (Sinn) de Scott. Même dans des propositions linguistiques portant, comme la précédente, sur des mots mis entre guillemets, le Sinn frégéen n'est autre qu'une propriété décrivant hypothétiquement un individu existant. Ainsi, Georges V peut-il bien se demander si "Scott" est Scott, si celui qui se fait appeler Scott est Scott, si l'auteur d'Ivanohé est Scott, autant de propriétés possibles de Scott, ce qui implique, nous dit Russell, l'existence de Scott dont l'occurrence linguistique dans une proposition signale la présence de Scott in persona. De sorte que "nous pouvons dire « l‘auteur de Waverley existe », nous pouvons dire « Scott est l’auteur de Waverley », mais « Scott existe », c’est de la mauvaise grammaire. On peut au mieux interpréter cette dernière proposition comme « la personne nommée Scott existe », mais alors « la personne nommée Scott »est une description, et non pas un nom propre. Chaque fois qu’un nom propre est employé comme nom propre, c’est de la mauvaise grammaire que de dire « cela existe »"27. A contrario, se demander si Dieu existe, si Ivanohé a existé, si l'Europe existe, etc., implique que l'on emploie les termes "Dieu", "Ivanhoé", "l'Europe", etc., non pas comme des noms propres mais comme des descriptions abrégées pour des expressions dénotantes. Car "si « C » est une expression dénotante, il peut se faire qu'il y ait une entité x (il ne peut y en avoir plus d'une) pour laquelle la proposition « x est identique à C » est vraie […]. Le « C » entre guillemets n'est qu'une expression et rien qui puisse être appelé le sens. L'expression per se n'a pas de sens, parce que, dans n'importe quelle proposition où elle figure, la proposition, une fois pleinement exprimée, ne contient pas l'expression, qui a été disloquée"28. Et c'est cette dislocation logique qui montre, contre Frege, non seulement que les descriptions définies ("le tel et tel") ne sont pas des noms propres mais encore que, parfois même, les noms propres grammaticaux ne sont pas d'authentiques noms propres logiques. Enfin, (troisième raison, et peut-être la plus importante), il faut remarquer que Russell n'a jamais été très à l'aise avec la notion de sens qui lui est toujours parue entachée de psychologisme. Dès 1903, il déclarait en effet : "avoir un sens, me semble-t-il, est une notion où se mêlent confusément des éléments logiques et des éléments psychologiques. Les mots ont tous un sens au simple sens où ce sont des symboles qui représentent autre chose qu'eux-mêmes"29. Ainsi, on peut dire, en adoptant le vocabulaire des Principles, que, dans le meilleur des cas, le sens d'un mot ou d'une expression se confond avec sa fonction linguistique d'indication, mais, en aucun cas, avec un mode frégéen de donation de son référent.

La forme définitive de sa conception des descriptions définies sera donnée par Russell dans son opus magnum de 1910 dont le chapitre III, commence par les qualifier de "symbole incomplet". "Par symbole « incomplet », nous entendons un symbole qui n'est supposé n'avoir aucun sens isolément et qui n'est défini que dans certains contextes […]. Par là, ces symboles se distinguent de ce qu'on peut appeler (en un sens élargi) les noms propres : « Socrate », par exemple, représente un certain homme, et possède par conséquent un sens par lui-même, sans l'aide d'aucun contexte. Si nous lui fournissons un contexte tel que « Socrate est mortel », ces mots expriment un fait dont Socrate lui-même est un constituant"30. Bien que ce que Russell entend par contexte ne soit pas thématisé31, l'idée même d'une contextualisation de la paraphrase logique peut sembler une hérésie pour un logicien dans la mesure où s'il existe quelque activité qui, de jure, doit être soustraite à l'influence contextualisante des faits, c'est bien la logique. Pourtant, on est ici au coeur même de la tension russellienne entre logicisme et empirisme, entre logique et épistémologie. Malgré un souci manifestement partagé avec Frege de protéger la logique et les mathématiques contre les miasmes psychologistes et idéalistes, Russell se refuse à adopter le point de vue platonisant du "troisième monde" frégéen, celui des pensées (Gedanken) où subsistent, à leur manière, les sens (Sinne) des propositions vraies ou fausses. Et, si tel est le cas, cela peut tout autant être attribué à son empirisme tout britannique qu'à la découverte de la contradiction implicite dans la loi V des Grundgesetze de Frege. Or, "la théorie des descriptions [...] ne semblait pas liée aux contradictions, mais avec le temps, un lien insoupçonné devait apparaître"32. Et ce lien insoupçonné, c'est précisément l'incomplétude fondamentale de certains symboles linguistiques et la nécessité de les contextualiser pour les compléter. Les descriptions définies deviennent donc, dans la philosophie russellienne, le paradigme de l'expression incomplète33, par opposition au nom propre qui, lui, est d'emblée, complet. Tandis que celui-ci introduit directement son référent dans la proposition34, celle-là ne l'introduit qu'hypothétiquement, sous réserve de la satisfaction d'un certain nombre de conditions, ce qui implique, que, en l'absence de satisfaction, la description n'introduit rien ni personne. En effet, la forme logique canonique d'une description définie est il existe un et un seul x tel que f(x). Or, la présence du quantificateur existentiel dans une telle paraphrase logique pour une expression donnée (par exemple, "il existe un individu tel que cet individu est l’auteur de Waverley") indique que celle-ci est une expression dénotante qui décrit les conditions générales d’accès à un hypothétique référent : parler de l’auteur de Waverley, c’est parler de l’éventuel individu qui existe sous réserve de correspondance de la proposition où elle figure avec le fait vérificateur, autrement dit sous réserve que soit vraie la proposition dans laquelle figure l’expression "l’auteur de Waverley". La présence du quantificateur existentiel n’a pas de sens en revanche lorsque l’expression à paraphraser est un nom propre dont la fonction est d’introduire directement, inconditionnellement, son référent dans la croyance du locuteur. Il s’ensuit naturellement qu’il y a deux manières de nier une proposition dont le sujet est une description, tandis qu’il n’y a qu’une manière de le faire si le sujet est un nom propre. Soit la forme canonique de la proposition "l’actuel roi de France est chauve" où l’on remplace "être l’actuel roi de France" par f et "être chauve" par g : il existe un x tel que [si f(x) et si, pour tout y, f(y), alors x=y] et g(x). La négation peut porter sur "être l’actuel roi de France" : non {il existe un x tel que [si f(x) et si, pour tout y, f(y), alors x=y] et g(x)}, ou bien sur "être chauve" : il existe un x tel que [si f(x) et si, pour tout y, f(y), alors x=y] et non g(x)35. Soit maintenant la forme canonique de la proposition "Scott est l’auteur de Waverley", si l’on remplace "Scott" par A et "être l’auteur de Waverley" par h, l’affirmation sera de la forme A, h(A) et "il est faux que Scott soit l’auteur de Waverley" se paraphrasera en : A, non h(A). Par où l'on voit clairement que le nom propre, contrairement à la description définie, est toujours, dans la paraphrase russellienne, hors de la portée des connecteurs logiques, quels qu'ils soient36. Tandis que la description définie est toujours sous la portée au moins du connecteur existentiel, de telle sorte que si la conjonction de conditions énoncées par l'analyse est fausse, il n'existe tout simplement pas de référent pour une telle description (si il existe un x tel que f(x) est faux, alors il n'existe pas de x tel que ...). Dans tous les cas, le nom propre russellien signale la présence effective de son porteur dans la proposition, la description définie indique les conditions de cette même présence, mais ni l'un ni l'autre ne sont des modes de présentation (Sinne) au sens frégéen.

Cependant, si le caractère définitif de la méthode d'analyse et de paraphrase des descriptions définies (y compris des "faux" noms propres, ceux qui dissimulent une description définie abrégée) est acquis à partir des Principia, il n'en va pas de même pour la question de savoir ce qu'est exactement un nom propre authentique. Pour le moment, nous avons évoqué deux approches, apparemment concurrentes, du nom propre chez Russell. Une approche épistémique qui peut se résumer dans ce qu'Evans appelle "le principe de Russell" : "il n'est pas possible pour quelqu'un d'avoir une pensée à propos de quelque chose, à moins de savoir sur quel individu particulier du monde porte sa pensée"37. Et une approche syntaxique et qui consiste à définir négativement le nom propre à partir de la définition de la description définie telle que nous l'avons analysée supra : "un nom propre est un mot qui ne désigne ni une relation ni un prédicat et qui peut se présenter dans une proposition ne contenant pas de variable"38. La difficulté de l'approche syntaxique est, comme nous l'avons vu, qu'elle n'élimine pas d'emblée les "faux" noms propres, ceux qui ne sont que des noms propres grammaticaux mais dont une analyse logique montre qu'ils sont en réalité des descriptions résumées : "un nom propre, pour remplir complétement ses fonctions, ne devrait pas avoir besoin d'être défini avec l'aide d'autres mots : il devrait désigner quelque chose dont nous sommes immédiatement conscients. Cependant, cet aspect des noms soulève des difficultés. Si quelqu'un mentionne Socrate et que vous n'ayez jamais auparavant entendu parler de lui, vous pouvez chercher son nom dans l'Encyclopédie et considérer ce que vous y trouverez comme la définition du mot « Socrate ». Dans ce cas, Socrate n'est pas pour vous, à strictement parler, un nom, mais le substitut d'une description. Il est évident, puisque les mots ne peuvent être définis qu'avec d'autres mots, qu'il faut qu'il existe des mots que nous comprenons autrement que par le moyen de définitions"39. Le point de vue syntaxique, qui élimine déjà les expressions comme "le tel et tel", doit donc être complété ... par le point de vue épistémique qui, souligne Russell, a finalement le dernier mot. Car, se plaît-il à rappeler ici, nous ne pouvons être dits connaître, à proprement parler, que ce "dont nous sommes immédiatement conscients", immédiatement, c'est-à-dire sans le moyen d'une définition. Nous voilà donc ramenés à la tâche que Russell s'était fixée en 1903, celle de la recherche des indéfinissables de la mathématique pure avec lesquelles nous devrions avoir le même genre de knowledge by acquaintance qu'avec la couleur rouge ou le goût de l'ananas40. Mais on voit que la prévalence de l'aspect épistémique du problème de la référence chez Russell va s'accompagner de nouvelles difficultés.

Première difficulté, épistémique : Russell, dans l'extrait cité supra, dit que "Socrate" n'est pas un nom propre authentique mais une description déguisée pour qui a besoin de se voir définir le terme "Socrate". Il confond donc définition du terme "Socrate" et description de l'individu Socrate en ayant l'air de dire que si le nom est inconnu, l'individu l'est aussi et, a contrario, si l'individu est connu (directement) alors son nom ne fait nul mystère. C'est toute l'ambiguïté de la position anti-frégéenne de Russell qui soutient que, dire que "Socrate" est un nom propre authentique, c'est dire que c'est l'individu Socrate lui-même (et non un de ses avatars) qui est un constituant de la proposition ayant ce nom pour sujet. Que faut-il entendre exactement par "être constituant de la proposition" ? Même si Russell précise, dès 1903, qu'une proposition n'est pas composée de mots mais des entités indiquées par les mots et avec lesquelles nous devons être, in fine, en relation de connaissance immédiate (acquaintance), à quelles sortes d'entités sommes-nous directement connectés (acquainted with) lorsque nous parlons de Socrate sans (ce qui est quand même le cas le plus fréquent) avoir eu l'intuition sensible directe dudit individu ? À quelles sortes d'entités, sinon, probablement, à des événements mentaux visuels, auditifs, éventuellement tactiles, engendrés par les mots et les phrases qui nous informent sur lui41 ? De plus, Russell ignore ici une distinction que l'âge classique42 avait pris bien soin d'établir entre définition de mot (comment une chose est appelée) et définition de chose (ce qu'est une chose), ce qui se comprend aisément, puisque l'une et l'autre peuvent être considérées comme des descriptions définies énonçant des propriétés de la chose désignée. Pourtant Untel qui, du temps de Socrate, l'aurait fréquenté tout en ignorant son nom (ou en ne sachant le désigner que par un surnom ou un pseudonyme) au point de ne pas comprendre la moindre proposition ayant Socrate pour sujet, aurait, par hypothèse, eu besoin d'une définition de "Socrate" tout en connaissant, toujours par hypothèse, Socrate directement (by acquaintance) et non par description43.

D'où, deuxième difficulté, ontologique cette fois : pour en revenir à la formulation du "principe de Russell" par Evans, le problème reste entier de savoir ce qui, pour Russell va bien pouvoir compter comme "individu", c'est-à-dire comme objet d'acquaintance. La clarification de cette difficulté va être, pour Russell, l'occasion d'amorcer un virage empiriste total. Dans un premier temps, en affirmant que "les noms, dans ce sens restreint, ne peuvent se donner qu'à ce dont nous avons l'expérience, que ce soit dans l'ordre des sens ou de la pensée"44, Russell semble encore sacrifier à un dualisme ontologique manifeste depuis les Principles dans lesquels il met visiblement sur le même plan, c'est-à-dire également comme objets possibles d'intuition immédiate, d'une part les constantes logiques, d'autre part les couleurs et les goûts. Dans son ouvrage de 1912, the Problems of Philosophy, après avoir à nouveau distingué la connaissance directe des choses et la connaissance indirecte des vérités sur ces choses (ch.iv) Russell dresse, dans le chapitre v, un inventaire des choses dont nous avons l'expérience directe (acquaintance) : "en présence de ma table, j'ai l'expérience directe des sense data qui constituent son apparence - couleur, forme, dureté, poli, etc.- [...]. La table est « l'objet physique qui cause tels et tels sense-data » : c'est là une description de la table au moyen des sense-data […]. Nous avons avec eux l'exemple le plus clair et le plus frappant de connaissance par expérience directe. Mais s'ils étaient les seuls, notre connaissance serait beaucoup plus limitée qu'elle ne l'est […]. La première extension à considérer au-delà de la sphère des sense-data est l'expérience directe par la mémoire [...]. La seconde extension concerne l'expérience directe dans l'introspection [...]. Mais, outre l'expérience des choses particulières et possédant l'existence, nous avons l'expérience directe des universaux, c'est-à-dire des idées générales : la blancheur, la diversité, la fraternité, etc. tout énoncé complet contient nécessairement un mot qui représente un universel, puisque tous les verbes ont pour signification un universel"45. Donc, pour résumer : les données sensibles, les souvenirs, l'introspection et les universaux. La profession de foi empiriste de Russell est évidente46 puisque les données sensibles (sense data) sont, nous dit Russell, la première et la plus importante source d'acquaintance, les autres (mémoire, introspection) étant secondes et dérivées. Toutefois, il conserve encore un vestige conceptuel hérité des Principles : la connaissance des universaux comme objet de connaissance directe. Dans son évolution ultérieure, Russell commencera par abandonner (aidé en cela par les violentes critiques de Wittgenstein47) cette dernière idée. Puis le rasoir d'Occam se fera encore plus coupant puisque c'est l'idée même de données sensibles, qu'elles soient immédiates (sense data), différées (mémoire) ou indirectes (réflexion), qui va disparaître de l'ontologie russellienne. Ainsi, dès the Philosophy of Logical Atomism de 1918, sa position est désormais que "tous les objets de la vie quotidienne se trouvent de la sorte exclus de ce qu'il y a dans le monde et, à leur place, vous apercevrez qu'il y a un certain nombre de particuliers éphémères du genre de ceux dont vous êtes immédiatement conscients par les sens […]. Le particulier a cette espèce d'autosubsistance qui appartenait traditionnellement à la substance, sauf qu'il ne subsiste que pendant une très courte période de temps, du moins d'après l'expérience que nous en avons"48. En insistant sur le caractère éphémère des particuliers comme composants ultimes de la réalité, Russell non seulement désubstantialise mais, dans le même temps, physicalise en quelque sorte une ontologie qui abjure le dualisme qui a toujours été le sien pour professer désormais un "monisme neutre [qui] maintient que la distinction entre le physique et le mental est une question de mise en ordre, que ce qui se trouve effectivement mis en ordre est identique dans le cas du mental et dans le cas du physique"49. L'empirisme russellien n'est donc plus sensualiste comme il l'était chez ses fondateurs historiques mais logique. Nous ne pouvons connaître que les particules matérielles qui entrent éphémèrement en contact avec nos récepteurs sensibles, sans qu'il soit utile, dans le cadre d'une stricte théorie de la connaissance qui, au fond, n'a que faire des spéculations métaphysiques, de distinguer la cause et l'effet (comme le faisait Locke avec sa distinction entre "qualités premières" et "qualités secondes"), ni de douter (à la manière de Hume) de la réalité du monde extérieur. Le monde et les faits, physiques ou psychologiques, dont il est tissé ne sont toutefois qu'une reconstruction théorique a posteriori (une "mise en ordre", nous dit Russell) de ces "particuliers éphémères" avec lesquels ces amas de particuliers éphémères que nous sommes également entrons en relation. Une reconstruction et non pas, cela va de soi, une simple construction idéaliste, puisque cet ultimate furniture of the world n'est pas une création ex nihilo mais plutôt le résultat d'une analyse logique de la proposition avec les termes simples de laquelle nous (en quelque sens que nous prenions ce pronom) sommes acquainted. En jetant les bases de l'atomisme (ou de l'empirisme) logique, Russell est en possession d'une ontologie à peu près définitive. Ainsi, dans an Inquiry into Meaning and Truth (1940), suggère-t-il que "partout où le sens commun admet l'existence d'une « chose » ayant la qualité C, nous remplacions ce langage par le suivant : C lui-même existe en ce lieu, et la chose doit être remplacée par la collection des qualités existant dans le lieu en question. Ainsi C devient un nom et n'est plus un prédicat. La principale raison en faveur de cette manière de voir est qu'elle nous débarrasse d'un inconnaissable. Notre expérience porte sur des qualités et non pas sur le sujet auquel on suppose que celles-ci sont inhérentes. L'introduction d'un inconnaissable peut, en général, toujours être évitée à l'aide d'artifices techniques appropriés"50. Ontologie extrêmement restrictive, comme on le voit, puisque, pour Russell, les choses ne sont plus, en dernière analyse, que des faisceaux de qualités en relation de co-présence mutuelles, et, éventuellement, en relation de co-présence avec le faisceau de qualités qui constitue, en dernière analyse aussi, le sujet connaissant.

Un tel ascétisme ontologique a, bien entendu, une répercussion importante, tant sur la forme réelle des descriptions définies que sur celle des noms propres. Une proposition dont le sujet logique est une description comme "l'auteur de Waverley est aussi l'auteur d'Ivanhoé" n'est plus de la forme  il existe un x tel que [si f(x) et si, pour tout y, f(y), alors x=y] et g(x), mais de la forme [(F et G), q, p]F et G sont les faisceaux de qualités respectivement abrégés par "l'auteur de Waverley" et par "l'auteur d'Ivanhoé" : "les coordonnées angulaires d'un objet dans le champ visuel peuvent être considérées comme des qualités. Ainsi, (C, q, p) est un faisceau de qualités et (C, q', p') un autre. Si nous définissons une « chose » comme le faisceau de qualités (C, q, p), nous pouvons donc dire que cette « chose » est à l'endroit (q, p), et le fait qu'elle n'est pas à l'endroit (q', p') est analytique"51. Mais alors, supposé que F s'analyse, in fine, en ses qualités atomiques f1 et f2 et f3 ... et fn et G en g1 et g2 et g3 ... et gn, les seuls noms propres authentiques, c'est-à-dire les seuls symboles qui indiquent une entité avec laquelle nous sommes en relation de connaissance directe, sont f1, f2, f3 ... fn et g1, g2, g3 ... gn, ce qui, en langage vernaculaire, veut dire que "les seuls mots qu'on utilise comme noms au sens logique du terme sont des mots comme « ceci » ou « cela ». On peut utiliser « ceci » comme un nom pour représenter un particulier que l'on connaît directement pendant un moment […] et c'est presque la seule chose à laquelle je puisse penser qui soit utilisée de la façon correcte et logique dont j'ai parlé à propos du nom propre"52. Ce qui est quand même extrêmement problématique. Parce que, même dans le cadre d'une rigoureuse théorie de la connaissance, réduire la classe des noms propres logiques aux seuls particuliers égocentriques (egocentric particulars) que sont "ceci" et "cela"
- d'abord réintroduit la contextualisation pragmatique et psychologique de la désignation de la réalité telle que les logiciens de Port-Royal l'avaient thématisée et contre laquelle Frege et Russell lui-même s'étaient élevés au nom de l'exigence d'objectivité scientifique
- ensuite revient à mettre, à l'instar de ce qu'avait fait Frege, toutes les expressions référentielles du langage ordinaire sur le même plan, puisque "Socrate" n'est plus alors un nom propre logique, même pour qui l'aurait effectivement rencontré, mais encore et toujours le résumé d'une description
- enfin ne se rapproche pas, loin s'en faut, de la pratique de la désignation dans le langage ordinaire, ce que pourtant, la très féconde distinction opérée par Russell dans son article princeps de 1905 entre descriptions et noms avait eu le mérite de faire.

1Russell - My Philosophical Devlopment - Histoire de mes Idées Philosophiques - ch.i - p.11 - trad. Auclair - Paris - Gallimard - 1961
2Op. cit. p.260
3in F. Rivenc et P. de Rouilhan (sous la direction de) - Logique et Fondements des Mathématiques - p.240 - Paris - Payot - 1992
4Ou, plus exactement, un corollaire de cette loi, qui postule que tout concept (y compris donc le concept "s'exclure de sa propre extension") admet une extension.
5in Écrits de Logique Philosophique - p.148 à 157 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
6Cf., par exemple, Nagel, Newman et Girard - le Théorème de Gödel - Paris - le Seuil - 1989
7Russell - our Knowledge of the External World as a Field for Scientific Method in Philosophy - la Méthode Scientifique en Philosophie - p.42 - trad. Devaux - Paris - Payot - 1971
8Russell - Principles of Mathematics - §124 - in Écrits de Logique Philosophique - p.vi et vii - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
9Vuillemin - Leçons sur la Première Philosophie de Russell - p.326 - Paris - Colin - 1968
10Russell - Principles of Mathematics - §427 - in Écrits de Logique Philosophique - p.xvii - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
11Loc. cit.
12Ce problème fait d'ailleurs l'objet du §51 des Principles.
13Russell - Principles of Mathematics - §51 - in Écrits de Logique Philosophique - p.79 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
14 Op. cit., §56 - p.86
15 Op. cit., préface - p.3. Je souligne.
16 Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.208, 212 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
17 Russell - Principles of Mathematics - §51 - in Écrits de Logique Philosophique - p.79 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
18 Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.207, 208, 212 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
19 Par exemple lorsque ce dernier introduit la notion de "qualités secondes" : "il n'y a rien comme nos idées qui existerait dans les corps mêmes ; et même si nous décrivons un corps à partir d'une idée, cette idée n'est là qu'un pouvoir de produire en nous cette sensation : ce qui est doux, bleu ou chaud en idée n'est que cette masse, cette figure et ce mouvement particuliers des éléments insensibles du corps même, que nous appelons ainsi."(Philosophical Essay concerning Human Understanding - II, xxvii, 22 - p.536 - trad. Vienne - Paris - Vrin - 2001)
20 Dans un ouvrage de 1904 (über Gegenstandstheorie) Meinong soutient qu’à côté des objets (Gegenstände) qui possède l’être (Sein), il y a place pour des objectifs (Objektive) qui eux, possèdent l’être-ainsi (Sosein), en vertu du principe scholastique de l’inexistence intentionnelle, principe réactivé par Brentano et assumé par la phénoménologie.
21 Op. cit. - in Écrits de Logique Philosophique - p.xxxv, xxxvi - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
22 Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.207 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989 - Souligné par l'auteur.
23 Ibid.
24 Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.208 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989 - Souligné par l'auteur.
25 Rappelons que, pour Frege, le Vrai ou le Faux sont la référence (Bedeutung) de l'énoncé tout entier à condition toutefois que ses composants aient eux-mêmes une référence. Si ce n'est pas le cas (par exemple lorsqu'il s'agit d'une oeuvre littéraire ou d'un discours indirect), l'énoncé, qui porte alors non pas sur la référence (Bedeutung) mais sur le sens (Sinn) de ses composants, n'a plus, pour référence (Bedeutung) le Vrai ou le Faux, mais le sens (Sinn) de l'énoncé contrairement à ce que prétend ici Russell.
26 Op. cit. - p.213
27 Russell - My Philosophical Devlopment - Histoire de mes Idées Philosophiques - ch.vii - p.106 - trad. Auclair - Paris - Gallimard - 1961
28 Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.213 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989 - Souligné par l'auteur.
29 Russell - Principles of Mathematics - §51 - in Écrits de Logique Philosophique - p.79 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
30 Russell - Principia Mathematica - in Écrits de Logique Philosophique - p.309 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989 - Souligné par l'auteur.
31 Il ne saurait s'agir, en tout état de cause, de la notion pragmatique de contexte qui, pour Russell, n'est rien d'autre qu'une forme de relativisme qu'il combat avec acharnement. Par exemple, au ch.xv de my Philosophical Devlopment il écrit : "le pragmatiste soutient qu’une croyance doit être jugée vraie si elle a certaines sortes d’effets, [c’est-à-dire] une vérité est quelque chose qu’il est payant de croire. [Or] les espoirs de paix internationale, comme la réalisation de la paix intérieure, dépendent de la création d’une force effective de l’opinion publique qui serait fondée sur une estimation juste de qui a raison et de qui a tort dans les conflits" (op. cit. p.220, 221, 223). Il semble bien plutôt qu'il faille entendre par là un contexte sémantique, "une relation entre l'exemple particulier d'un mot et l'ensemble particulier de ce que ce mot signifie"(op.cit., ch.xiii, p.182) ou, peut-être aussi, d'un contexte béhavioriste, "une loi causale réglant notre emploi de ce mot et nos actions quand nous l'entendons employer"(loc. cit., p.183). Toujours est-il que l'analyse logique de Russell ne saurait plus, désormais, ignorer l'usage linguistique des analysanda et, d'une manière plus générale, les faits.
32 Russell - My Philosophical Devlopment - Histoire de mes Idées Philosophiques - ch.vii - p.99 - trad. Auclair - Paris - Gallimard - 1961
33 Dans l'économie des Principia Mathematica, le chapitre III consacré aux "symboles incomplets" commence en effet par un sous-chapitre consacré aux descriptions. Cependant, il fait suite au chapitre II qui traite de la "théorie des types logiques" dont le premier paragraphe ("le principe du cercle vicieux") énonce, en substance, que "l'analyse des paradoxes à éviter montre qu'ils résultent tous d'une espèce de cercle vicieux [qui] surgissent de la supposition qu'une collection d'objets peut contenir des membres qui ne peuvent être définis qu'au moyen de la collection prise comme tout"(Russell - Principia Mathematica - in Écrits de Logique Philosophique - p.271 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989). Par exemple le paradoxe du menteur qui porte sur "tout ce que dit le Crétois", ou bien la version ensembliste du paradoxe frégéen (dit "paradoxe de Russell") sur "toutes les classes qui ne s'appartiennent pas". Dès lors, "le principe qui nous permet d'éviter les totalités illégitimes peut se formuler de la manière suivante : « tout ce qui met en jeu tout d'une collection ne doit pas être un élément de la collection »"(ibid.). Ainsi, ce que dit le Crétois, en réalité, c'est que tout ce qu'il dit en général est faux, mais la proposition affirmant "tout ce que je dis en général est faux" peut, sans contradiction, être vraie dès lors qu'on accepte de la considérer comme une proposition du second type (le premier type s'appliquant ce qu'il dit en général). D'où une hiérarchie des types logiques interdisant que le tout d'un type n soit un élément du tout d'un type qui n'est pas supérieur à n. Ce qui fait disparaître le paradoxe frégéo-russellien des classes (des tout) qui s'appartiennent ou ne s'appartiennent pas puisqu'il y a là violation de la hiérarchie des types. Les expressions linguistiques se référant à des tout sont donc bien, pour Russell, des symboles incomplets en cela qu'ils exigent une contextualisation en termes de leurs types logiques respectifs. Une des conséquences importantes de l'imputation d'incomplétude à de tels symboles, c'est qu'ils n'ont pas de sens (ils n'indiquent rien) par eux-mêmes et donc que des propositions les ayant pour sujet logique ne peuvent être, provisoirement, ni vraies ni fausses. Ce qui est un degré supplémentaire de retreat from Pythagoras, en l'occurrence, de renonciation au caractère absolu de la loi du tiers exclu.
34 "Le Mont-Blanc lui-même, en dépit de tous ses flancs enneigés, est partie intégrante de ce qui est actuellement affirmé dans la proposition « le Mont-Blanc s’élève à plus de 4000 m »"(Lettre de Russell à Frege du 12 décembre 1904, in Perry – Problèmes d'Indexicalité – p.185 – trad. Dokic et Preisig – Paris – CSLI - 1999)
35 "« L'actuel roi de France n'est pas chauve » est faux si cela veut dire : « il y a une entité qui est actuellement roi de France et n'est pas chauve », mais est vrai si cela signifie : « il est faux qu'il y ait une entité qui est actuellement roi de France et qui est chauve »"(Russell - on Denoting - in Écrits de Logique Philosophique - p.215 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989). Tout dépend de l'occurrence, nous dit Russell, de "l'actuel roi de France" : primaire (c'est-à-dire hors de la portée de la négation) dans le premier cas, secondaire dans le deuxième.
36 Y compris, bien entendu, les connecteurs intensionnels ("croire que ...", "être nécessaire que ...", etc.) dans les attitudes propositionnelles.
37 Evans - the Varieties of Reference - p.44 - traduit par moi-même - Oxford - Oxford University Press - 1982
38 Russell - My Philosophical Devlopment - Histoire de mes Idées Philosophiques - ch.xiv - p.209 - trad. Auclair - Paris - Gallimard - 1961
39 Ibid.
40 Cf. note 15. En déclarant toutefois que la recherche des indéfinissables non-mathématiques sont des "problèmes de philosophie générale n'ont pas à être étudiés plus avant dans cet ouvrage" (Russell - Principles of Mathematics - §51 - in Écrits de Logique Philosophique - p.79 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989), l'auteur jette les bases de sa future "renonciation à Pythagore".
41 Sauf à supposer, comme le font Evans (the Varieties of Reference) ou Putnam (the Meaning of "Meaning"), un partage social (dans l'espace comme dans le temps) du travail référentiel qui ferait, par exemple, que Socrate nous serait réputé connu by acquaintance dès lors qu'on pourrait établir une chaîne causale ininterrompue de témoignages le concernant depuis son existence empirique jusqu'à la nôtre. Nous reviendrons infra sur cet aspect de la fonction référentielle.
42 Y compris Locke qui distingue l'essence nominale et l'essence réelle d'une chose (par exemple en Essai Philosophique concernant l’Entendement Humain, III, iii, 15).
43 Sauf à admettre, comme le fera par exemple Donnellan (Reference and Definite Descriptions), qu'il existe aussi un usage référentiel possible des descriptions et des définitions. Là encore, cf. infra.
44 Russell - My Philosophical Devlopment - Histoire de mes Idées Philosophiques - ch.xiv - p.212 - trad. Auclair - Paris - Gallimard - 1961.
45 Russell - the Problems of Philosophy - Problèmes de Philosophie - ch.v - p.70-74 - trad. Rivenc - Paris - Payot - 1989 - Souligné par l'auteur.
46 Encore une fois, la comparaison avec Locke s'impose : "les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d'où découlent toutes les idées que nous avons ou que nous pouvons avoir naturellement."(Philosophical Essay concerning Human Understanding - I, iv, 24 - trad. Vienne - Paris - Vrin - 2001). Mais aussi un rapprochement avec Hume : "toutes les perceptions de l’esprit humain se ramènent à deux espèces distinctes que j’appellerai impressions et idées [...]. Les perceptions qui entrent avec le plus de force et de violence, nous pouvons les appeler impressions [...]. Par idées, j’entends leurs images affaiblies dans la pensée et le raisonnement."(Traité de la Nature Humaine - I, i, 1 - p.41 - trad. Saltel - Paris - Garnier Flammarion - 1995). L'empirisme russellien est, comme on peut le voir, un empirisme sensualiste que l'on peut qualifier de naïf en ce qu'il considère la mémoire et l'introspection comme des données sensibles différées en quelque sorte. Les travaux ultérieurs de Freud, de Proust et, surtout, de Wittgenstein remettront profondément en question une telle conception.
47 Contre la réification des constantes logiques dans le Tractatus et celle des universaux en général dans les Recherches.
48 Op. cit. - in Écrits de Logique Philosophique – p.434 ; 360 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989
49 Loc. cit. - p.438
50 Russell - an Inquiry into Meaning and Truth - Signification et Vérité - ch.vi - p.112, 113 - trad. Devaux - Paris - Flammarion - 1969
51 Ibid.
52 Russell - the Philosophy of Physical Atomism - in Écrits de Logique Philosophique – p.360 - trad. Roy - Paris - PUF - 1989