(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

mardi 20 novembre 2001

EST-CE LA BEAUTE DE L'OEUVRE QUE L'ON APPRECIE DANS L'ART ?

En octobre 1926, un bateau transportant l’Oiseau dans l’Espace, sculpture de Constantin Brancusi, arrive à New-York. Or l’administration douanière américaine décide de taxer l’oeuvre en la considérant comme un simple objet utilitaire. Le raisonnement est le suivant : une oeuvre d’art est nécessairement belle, or cet objet n’est pas beau, donc ce n’est pas de l’art et, à ce titre, ne peut bénéficier de l’éxonération des taxes douanières. Il s’ensuit un procès mémorable dont l’enjeu est une tentative de définition juridique de l’essence de l’art. D’où le problème de savoir si c’est la beauté de l’oeuvre que l’on apprécie dans l’art.
 
I - A première vue, ce que l’on apprécie, c’est la beauté de l’oeuvre d’art.

 a - “le goût est la faculté de juger et d’apprécier [...] par une satisfaction [...] indépendante de tout intérêt ; on appelle beau l’objet d’une telle satisfaction(C.F.J., V, 211) : lorsqu’on juge “c’est vrai”, on approuve une relation de concordance entre la représentation et la réalité, ce qui n’est pas forcément le cas lorsqu’on dit “c’est beau”. Lorsqu’on juge “c’est agréable” on apprécie a posteriori la satisfaction d’un besoin procurée par un certain objet, tandis qu’en disant “c’est beau” aucun besoin physiologique n’est concerné et l’objet n’est pas consommé. Enfin, lorsqu’on juge “c’est bien” on approuve a priori une action morale dont l’existence est réputée nécessaire, alors que par “c’est beau” on ne souhaite aucune existence autre que celle de l’objet lui-même. Donc ce qui est beau n’est ni une connaissance, ni une action, ni un objet mais l’effet sensible (esthétique) procuré par ce que représente ou symbolise un certain objet appelé oeuvre d’art. Comment une telle appréciation désintéressée est-elle possible ?

 b - “est beau ce qui plaît universellement mais sans concept(C.F.J., V, 219) : “c’est beau” n’est pas un jugement particulier comme “c’est agréable”, car on peut vouloir convaincre quelqu’un par des arguments qu’une oeuvre d’art est belle, mais pas qu’un vêtement ou qu’une odeur sont agréables. Donc le jugement de goût a une prétention à l’universalité : “on parlera du beau comme si la beauté était une propriété de l’objet”(C.F.J., V, 211). On fait “comme si”, or “c’est beau” n’équivaut pas à “c’est vrai”, le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance. De sorte qu’il n’y a pas de propriétés sensibles de l’objet qui pourraient amener la conclusion “c’est beau” après confrontation avec les caractères a priori d’un concept de beauté. En d’autres termes, “il ne peut y avoir de règle objective du goût”(C.F.J., V, 231). Or comment ce qui n’est pas objectif peut-il prétendre à l’universalité ?

 c - “la beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue sans représentation d’une fin(C.F.J., V, 236) : ce n’est pas la matière sensible qu’on apprécie, sinon “beau” serait synonyme d’”agréable” et le jugement ne serait pas universel. Mais ce n’est pas non plus la fonction naturelle ou technique de l’oeuvre qui importe, sinon “beau” serait synonyme de “parfait” ou d’”utile”. Or la perfection d’une plante ou l’utilité d’un appareil sont des concepts définissables et le jugement de goût est sans concept. Donc un jugement universel et sans concept est tel que l’énonciateur “exige d’autrui cette adhésion”(C.F.J., V, 213), c’est-à-dire un accord a priori sans pouvoir définir ce sur quoi on estime devoir se mettre d’accord. Bref, dire “c’est beau” c’est imaginer que “la volonté de l’artiste ait été déterminée par une certaine règle”(C.F.J., V, 220), une sorte de finalité mystérieuse et incompréhensible. Mais comment la forme imaginaire d’une finalité obscure peut-elle conduire à un accord ?

 d - “est beau ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire(C.F.J., V, 240) : le jugement de goût n’est ni un jugement de perception (“c’est agréable”) bien qu’il suppose le plaisir de la satisfaction sensible, ni un jugement de connaissance (“c’est vrai”) bien qu’il suppose l’universalité a priori de l’accord. “C’est beau” implique alors la nécessité d’une émotion universelle. Il permet de “juger ce qui rend universellement communicable, sans la médiation d’un concept, le sentiment que nous procure une représentation donnée”(C.F.J., §40), c’est-à-dire d’exiger l’accord autour d’un objet dont nous considérons les propriétés sensibles dignes de nous émouvoir mais dont l’originalité interdit que nous puissions définir sa règle de conception. En ce sens, l’oeuvre d’art est “exemplaire, c’est-à-dire nécessite l’adhésion de tous à une règle universelle impossible à énoncer”(C.F.J., V, 237). Pourtant, toute beauté est-elle artistique et toute oeuvre d’art est-elle belle ?

II - Il n’est pas essentiel que l’oeuvre d’art fournisse une émotion esthétique.

a - tout ce qui est beau n’est pas art : on peut expliquer que le jugement de goût s’étende à des objets utilitaires, à des objets naturels, à des personnes, voire à des actes par “le jeu des deux facultés de l’esprit, imagination et entendement, stimulées par leur accord réciproque”(C.F.J., V, 219) : l’entendement juge belle une oeuvre d’art qui plaît aux sens, puis ce qui s’accompagne d’émotions analogues, un objet naturel (“la nature imite l’art” - le Portrait de Dorian Gray), voire une production humaine. Donc le jugement de goût “est désintéressé mais pourtant intéressant : il ne se fonde sur aucun intérêt, mais il en produit un”(C.F.J., V, 205) : on a tendance à étendre le jugement de goût à des événements de la vie sociale suffisamment intéressants pour exiger un accord universel non fondé sur des preuves. En ce sens, “le goût rend possible le passage de l’attrait sensible à l’intérêt moral” consistant à prendre autrui en général comme une fin respectable et non comme un moyen. Or, si l’on peut admettre que tout ce qui est beau est symboliquement comparé à une oeuvre d’art, doit-on admettre aussi qu’une oeuvre d’art est toujours belle ?

b - l’art n’est ni nécessairement beau, ni nécessairement sublime : dans un tableau intitulé les Souliers, Van Gogh a peint une paire de vieux souliers usés, déformés, affaissés, posés par terre, dans une atmosphère jaunâtre poussièreuse, sinon miséreuse. En quel sens ce tableau est-il beau ? Et que dire de la tirade de Lucky de la pièce de Beckett en attendant Godot qui n’est qu’une seule phrase très longue, complètement absurde et débitée sur un ton monocorde ? Que dire enfin des ready-made de Duchamp, objets banals, triviaux, voire vulgaires (Fountain, le Porte-bouteilles, Roue de Bicyclette, L.H.O.O.Q., etc.) qui sont leur propre représentation ? L’oeuvre d’art peut-elle alors être laide ? En effet, certaines oeuvres d’art procurent peut-être une émotion, mais une émotion pénible (ex : Nacht und Nebel, de Resnais, Guernica, de Picasso, etc.). On pourrait dire alors que de tels objets ne sont pas beaux mais sublimes, “le sublime étant cette alternance rapide d’attraction et de répulsion exercées par le même objet”(C.F.J., V, 258). Et pourtant certaines oeuvres d’art (les ready-mades de Duchamp, les action-paintings de Pollock, l’art conceptuel de Kosuth) ne procurent ni attrait, ni répulsion. Mais peut-être après tout, n’avons-nous pas affaire à des oeuvres d’art ?

c - l’art est ce qui est considéré comme tel sous l’autorité d’une théorie : la conception selon laquelle ce qui ne produit pas une émotion esthétique n’est pas de l’art, n’est qu’une conception bourgeoise visant l’intériorité mythique de l’esprit du spectateur individuel : “le bourgeois désire que l’art soit voluptueux et la vie ascétique ; l’inverse serait préférable”(Théorie Esthétique). Dire que l’art doit être beau ou sublime, c’est dire qu’il doit être capable de produire du consensus social au moyen d’une contemplation désintéressée, c’est-à-dire “une satisfaction insipide [...] destinée à nous libérer des urgences pratiques de la vie réelle”(l’Assujettissement ...). Ainsi s’expliquent les origines souvent communes de l’art et de la religion comme deux aspects d’une même “espèce de plaisir narcotique défini par l’absence de douleur”(-id-). Mais on peut concevoir l’art d’une toute autre manière. Ainsi par exemple “dans l’art moderne, l’aspect harmonieux du laid s’érige en protestation”(Théorie Esthétique). Dès lors, ce qui fait de Fountain une oeuvre d’art, “c’est le langage théorique à l’aide duquel les oeuvres d’art sont identifiées, en ce sens que c’est l’interprétation qui constitue l’objet en oeuvre”(la Transfiguration du Banal, V) : c’est la théorie artistique qui a autorité pour dire ce qui est art, comme la théorie scientifique pour le réel, la théorie religieuse pour le sacré, etc. Cela dit, en quoi peut bien consister l’appréciation de l’oeuvre d’art, si elle ne consiste pas nécessairement en une émotion esthétique ?

III- En fin de compte, l’oeuvre d’art n’a pas à être appréciée mais critiquée.

a - le beau cantonne l’art bourgeois dans un rôle de figuration : à l’origine, l’art n’est que l’habileté humaine à imiter un modèle intelligible (le beau, le vrai, le juste, le bien, etc.). Ce n’est qu’à partir du XVIII° que l’on va distinguer l’habileté technique de l’artisan à suivre des règles, et le génie artistique de l’artiste capable d’originalité. Ainsi naissent “les beaux-arts qui sont les arts du génie”(C.F.J., V, 311), par opposition aux techniques qui sont les arts de l’habileté. Or, si le génie artistique se signale par sa capacité créative digne d’être montée en exemple dans une société, “le génie n’est pas lui-même en mesure de décrire ou de montrer comment il crée ses productions”(C.F.J., V, 308) : le génie n’est pas celui qui n’imite rien, mais celui qui ignore ce qu’il imite. Les beaux-arts reviennent donc à l’idéal antique de la noble imitation des idées, tandis que la technique n’est plus qu’une vulgaire imitation des choses. Les beaux-arts visent “la belle représentation d’une chose”(C.F.J., V, 311), c’est-à-dire la représentation de l’idée de beau appliquée évidemment à une matière qui la rend perceptible au commun des mortels (peinture, son, argile, etc.). C’est pourquoi si l’appréciation de l’oeuvre d’art se limite au jugement de goût, c’est que l’oeuvre d’art est une imitation, une figuration : “c’est beau” veut dire “cela représente bien le modèle”. Mais qu’apprécie-t-on dans l’art non-figuratif ?

b - l’art n’est pas nécessairement un spectacle : l’art bourgeois comme “plaisir esthétique, consolation, enthousiasme qui efface les peines de la vie”(le Monde ..., §53) convie un spectateur, le temps d’un concert ou d’une visite au musée, à contempler passivement l’idéal de perfection que la vie ne lui permettra jamais d’entrevoir autrement. Or il va de soi qu’on ne regarde pas la Joconde comme on regarde Fountain. Les ready-mades à la limite “sont des choses que l’on ne regarde même pas, ou des choses que l’on regarde en tournant la tête”(Duchamp, Conversations). Il n’appartient donc nullement à l’essence de l’art de réduire son destinataire à l’état de spectateur. Nous sommes spectateurs lorsque nous allons écouter un concerto pour piano de Beethoven et que nous attendons la fin pour manifester notre admiration. Mais que dirait-on de celui qui se contenterait de pousser un cri d’admiration après un solo de piano de Count Basie au lieu de marquer le tempo avec le pied et de siffler pendant l’éxécution ? “Nous disons qu’il n’a pas vu ce qu’il y a dans l’oeuvre. ‘Cet homme a le sens de la musique’ n’est pas une phrase que nous employons pour parler de quelqu’un qui fait “ah!” quand on lui joue un morceau de musique, non plus que nous le disons du chien qui frétille de la queue en entendant de la musique”(L.E., I, 17). Or, si l’art n’est pas un spectacle, est-il si important de l’apprécier ?

c - l’art est une pratique sociale auto-référentielle : même si le spectateur est cantonné dans une contemplation esthétique, la portée du jugement de goût prétend être universelle et nécessaire. Or s’il est vrai que “les règles de l’harmonie ont exprimé la façon dont les gens souhaitaient entendre les accords sonner ”(L.E., I, 17), de telles règles ne se limitent pas à énoncer un jugement de goût. D’abord parce que “si vous vous demandez comment un enfant apprend “beau”, “magnifique”, “bon”, etc., vous trouvez qu’il les apprend en gros comme des interjections”(L.E., I, 5). Certes l’enfant peut apprendre à se comporter devant une oeuvre d’art en disant “c’est beau”, mais “au lieu de cela il pourrait aussi bien employer des gestes ou danser”(L.E., I, 10), ce qui est le cas pour le jazz. Donc “c’est beau” n’est pas un jugement, mais une simple interjection. Et de toute façon “les adjectifs esthétiques tels que ‘beau’, ‘magnifique’ ne jouent pratiquement aucun rôle. Pour la critique musicale [...] vous dites : ‘faites attention à cette transition!’ ou ‘ce passage n’est pas cohérent!’ ”(L.E., I, 8). Bref, l’art a pour fonction d’exercer le sens critique des hommes qui trouvent là l’occasion de réfléchir à des règles communes en les appliquant à des objets inutiles : “ce qui ne choque pas n’est pas de l’art”(Duchamp, Conversations). Finalement, l’oeuvre d’art doit gêner, “et la gêne prend la forme d’une critique [p.ex.] en regardant un tableau : ‘qu’est-ce qui ne va pas dans ce tableau ?(L.E., II, 19).

Conclusion.

Pour que l’on puisse parler d’appréciation esthétique, il faut, semble-t-il, que l’oeuvre fasse l’objet d’une satisfaction sensible mais désintéréssée, universelle mais sans concept, formelle mais sans fin déterminée, subjective mais nécessaire. Si ces quatre conditions sont réunies, alors on qualifie l’objet de beau et on peut dire que c’est la beauté qui plaît dans l’art. Mais comme l’oeuvre d’art n’est pas toujours reconnue comme belle, on serait tenté de croire plutôt que c’est l’originalité du point de vue sur le monde offert par l’oeuvre qui est apprécié, originalité qui consisterait à rendre aux êtres et aux choses à leur pure réalité débarrassée des conventions sociales. Mais c’est là une illusion car l’originalité de l’artiste consiste plutôt à sur-déterminer cette réalité en s’engageant dans une interprétation imaginative. Pourtant il faut bien qu’existent des règles publiques d’appréciation de l’art si l’on veut que l’art puisse être appris et jugé. De plus l’appréciation esthétique consiste dans une attitude générale (et non pas dans un sentiment privé ou un jugement de goût) déterminée par un certain contexte social. C’est donc la justesse de l’oeuvre qui est appréciée, c’est-à-dire son absence totale de dissonnance relativement à une culture et à des circonstances données.