(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

mardi 29 avril 2003

LA DIVISION DU TRAVAIL EST-ELLE UNE RELATION DE COMPLEMENTARITE OU BIEN DE DOMINATION ?

    La division du travail est-elle une relation de complémentarité ou de domination ? A première vue, n’est-ce pas une relation de complémentarité qualitative qui rationalise tout processus de production ? Cela dit, si la complémentarité est essentiellement qualitative, ne risque-t-elle pas de dériver vers une relation de domination ? Et si cette domination consiste pour certains à diriger le travail des autres afin de s’en approprier le produit, n’est-elle pas, en plus, une relation d’exploitation ? Mais si tel est le cas, comment expliquer la relative stabilité sociale qu’elle engendre sans supposer un minimum de coopération de la part des exploités ?
   
 
I - La division des tâches semble fondée sur une complémentarité qualitative.
   
    a - on ne fait bien que ce pour quoi on est naturellement fait.


    Platon raconte dans son Protagoras le mythe de Prométhée selon lequel les dieux ayant envoyé aux vivants Epiméthée pour leur distribuer les qualités nécessaires à leur existence, et Epiméthée ayant oublié les hommes, Prométhée vola à leur secours en leur fournissant la technique et le feu, c’est-à-dire de quoi travailler eux-mêmes à réparer le divin oubli. Voilà pourquoi l’homme doit travailler pour subvenir à ses besoins. Or “le plus important de nos besoins est celui de la nourriture d’où dépend la conservation de notre être et de notre vie ; le second est celui du logement ; le troisième est celui du vêtement et de tout ce qui s’y rapporte”(Platon, République, 369b). Comment dès lors satisfaire ces besoins de nourriture, de logement, de vêtement ? “Ne faudra-t-il pas alors que l’un soit agriculteur, l’autre maçon, l’autre tisserand ? [Ou bien chacun devra-t-il] se pourvoir de nourriture, d’habitation, de vêtement et, sans se donner du tracas pour la communauté, fabriquer lui-même ses propres affaires ?”(République, 370a). La réponse est évidente, car “ce qui donne naissance à une Cité, c’est l’impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même et le besoin qu’il éprouve d’une fourle de choses”(République, 369b). La raison d’être de la Cité est donc la satisfaction mutuelle des besoins vitaux, en raison même de l’impossible autarcie de l’être humain. Ce qui, nécessairement, entraîne une division des tâches, car “dans quel cas travaille-t-on mieux, quand on exerce plusieurs métiers ou un seul ?”(République, 370b). Là encore, la réponse va de soi, “car l’ouvrage n’attend pas l’ouvrier, mais c’est l’ouvrier qui, nécessairement, doit régler son temps sur l’ouvrage”(République, 370c). Autrement dit, si on se répartit rationnellement les tâches pour que nul ne soit obligé d’être en même temps au four et au moulin, c’est pour maximiser l’efficacité d’une économie de subsistance tributaire du caprice des facteurs naturels. Et c’est pour cette même raison que “ceux qui, par leur vigueur corporelle, seront aptes aux gros travaux, vendront l’emploi de leur force”(République, 371e), et, d’une manière générale, chacun fera en fonction de ses qualités naturelles. Or, il y a trois qualités d’hommes : “vous êtes tous frères dans la Cité, mais le dieu qui vous a formés a fait entrer de l’or dans la composition de ceux qui sont capables de commander, de l’argent dans la composition des gardiens, du fer et de l’airain dans celle des laboureurs et des autres artisans” (République, 415a). Une telle répartition harmonieuse des tâches n’entraîne-t-elle pas une prospérité généralisée ?

    b - la division du travail augmente la productivité du travail et donc la prospérité générale.

    Pour Smith, si la spécialisation est une nécessité rationnelle, ce n’est pas simplement comme chez Platon une question d’optimisation de l’utilité sociale des produits fabriqués (leur valeur d’usage), c’est aussi parce que ceux-ci sont destinés à l’échange et possèdent donc une valeur d’échange (un prix). Or le critère naturel de la valeur d’échange est le temps de travail. Si l’on suppose par exemple une activité de chasse ou de cueillette à main nue, “il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux heures de travail vaille le double que ce qui est ordinairement le produit d’une heure de travail”(Richesse des Nations, I). Mais, comme l’activité de travail a souvent recours à des instruments qui, eux aussi, ont nécessité un travail préalable, “il peut y avoir plus de travail dans une heure que dans deux et il n’est pas facile de trouver une mesure exacte applicable au travail”(Richesse des Nations, I). Aussi cette mesure réside-t-elle dans les frais de production d’une marchandise, c’est-à-dire dans le coût monétaire final de l’activité de production, puisque celle-ci est censée accumuler du travail à tous les stades de la production. Et, pour des raisons de commodité, on ne tient compte que des frais de production minima (et non moyens), ce qui nécessite simplement un marché concurrentiel où l’information est transparente. En bref, “quant aux choses qui sont sujettes à la concurrence, ce sont les frais de production qui règlent en dernière analyse leurs prix et non pas, comme on l’a souvent avancé, la proportion entre l’offre et la demande”(on the Principles of Political Economy and Taxation, I) : le marchandage consiste essentiellement à s’informer mutuellement des coûts de productions, de sorte que l’accord de l’offre et de la demande est déterminé par le constat du coût minimal de production pour un produit donné. C’est pourquoi “l’effort naturel consiste à faire baisser par degré le prix réel de presque tous les ouvrages des manufactures ; de meilleures machines, une plus grande dextérité et une division du travail mieux entendue sont cause que, pour exécuter une pièce quelconque, il ne faut qu’une moindre quantité de travail”(Richesse des Nations, II). Bref, l’intérêt des offreurs consistant à capter la plus grande part possible de la demande est indissociable de la recherche d’une productivité du travail optimale qui seule autorise une baisse réelle des prix qui ne peut être obtenue que par une diminution des frais de production et donc, en définitive, des quantités de travail employées. Or, supposons “un homme qui ne serait pas habitué à ce genre d’ouvrage dont la division du travail a fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, cet ouvrier, quelque adroit qu’il fût, pourrait peut-être fabriquer une seule épingle dans toute sa journée”(Richesse des Nations, I). Bref, la productivité sera d’autant plus faible et les frais de production, donc les prix, seront d’autant plus élevés que chaque producteur sera plus indépendant. Mais si maintenant “l’important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes, lesquelles sont remplies par autant de mains différentes, [de sorte que] une dizaine d’ouvriers peuvent faire plus de quarante-huit milliers d’épingles dans une journée”(Richesse des Nations, I) : grâce à la division du travail, la productivité du travail se trouve multipliée par quatre-mille huit-cents. Alors, certes, dans l’idéal “l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours différent, voire contraire, à celui du public”(Richesse des Nations, III). Leur intérêt est d’être en situation de monopole afin de pouvoir augmenter leurs prix à sa guise, “l’intérêt du marchand est toujours de restreindre la concurrence des autres vendeurs”(Richesse des Nations, II). Mais, dans la réalité, en système marchand concurrentiel, l’intérêt particulier rejoint l’intérêt général au point que “en dépit de leur égoïsme et de leur rapacité naturelle, [les riches] partagent tout de même avec les pauvres les produits des améliorations qu’ils réalisent”(Théorie des Sentiments Moraux, IV, 2), ces produits étant plus nombreux, moins chers et bénéficiant d’améliorations techniques. Force est donc de constater que “la division du travail est ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à l’opulence générale”(Richesse des Nations, II). Par là, tous les individus sont conduits par une “main invisible” qui fait que “tout en ne recherchant que son intérêt personnel, chacun travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait pour but d’y travailler”(Richesse des Nations, II). La division du travail permet donc de “susciter et entretenir le mouvement perpétuel de l’industrie du genre humain”(Théorie des Sentiments Moraux, IV, 2). Or, une telle répartition des tâches, n’instaure-t-elle pas cependant des relations sociales inégalitaires ?

 
II - La division du travail est en réalité une relation de domination.

    a - c’est apparemment une relation de domination naturelle et avantageuse.

 

    Contre Platon qui affirme que “les fondements d’une Cité sont apparemment nos besoins” (République, 369d), Aristote soutient que “ce n’est pas seulement en vue de vivre, mais en vue de vivre bien, qu’on s’assemble en une Cité, sinon il existerait aussi une Cité d’animaux”(Politique, 1280a). Et le bien-vivre exige que les membres de la société aient un langage “en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite, le juste et l’injuste”(Politique, 1253a), bref, en vue du loisir et non de la nécessité vitale. C’est en ce sens que “l’homme est par nature un animal politique”(Politique, 1253a). Voilà pourquoi ce qui caractérise la Cité humaine, c’est que la finalité politique (vivre bien) justifie le moyen économique (vivre) : “l’administration familiale [oïkonomia, économie] a pour but de nous procurer les denrées indispensables sans lesquelles sont impossibles et la vie et la vie heureuse”(Politique, 1253b). La répartition finale des tâches dans la Cité sera donc une division entre les activités économiques qui procurent les choses nécessaires à la vie, et les activités politiques qui manifestent la nature authentiquement humaine dont la finalité est le loisir. Cependant, “dans toute activité, on doit recourir à des instruments appropriés si l’on veut que le but soit atteint”(Politique, 1253b). En effet, dans la mesure où le but n’est jamais nécessaire mais toujours contingent, qu’il consiste en “quelques unes des choses qui peuvent indifféremment être ou ne pas être”(Ethique à Nicomaque, 1140a), il ne saurait être atteint sans des intermédiaires (les moyens) entre le présent réel et le futur hypothétique. Or “si les navettes tissaient toutes seules et si les plectres jouaient tout seuls de la cithare, alors les patrons n’auraient pas besoin d’ouvriers ni les maîtres d’esclaves”(Politique, 1253b) : si les moyens se réduisaient à des outils inertes, l’intelligence humaine n’aurait sur eux aucune prise, or il est nécessaire d’avoir cette prise. Conclusion, “les instruments sont soit animés, soit inanimés, par exemple pour le capitaine la barre est un instrument inanimé et le barreur un instrument animé”(Politique, 1253b). Cette duplicité dans la nature des moyens se justifie donc de la manière suivante : “ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains [...] et la main est un instrument qui tient lieu d’instruments”(Parties des Animaux). Il s’ensuit que “l’exécutant, dans les différentes activités, entre dans la catégorie instrument”(Politique, 1253b), c’est une sorte de main, un moyen directement relié à l’intelligence dans le présent. En particulier, dans  le cadre de l’économie antique, l’esclave “est une sorte de propriété animée au service d’autrui, comme un instrument qui tient lieu d’instruments” (Politique, 1253b) : l’esclave est, pour l’homme libre qui a le le loisir d’exercer une activité politique intellectuelle et directive, le moyen d’exercer une activité économique matérielle et productive vitale. Ainsi, la division des tâches entre maître et esclave, entre politique et économie, est conçue sur le modèle de la domination de la pensée sur la matière, lui-même conçu par analogie avec la relation naturelle de reproduction : “la matière est à la pensée ce que la femelle est au mâle dans la reproduction”(de la Génération et de la Corruption). Bref, la division du travail en général indique que “il est à la fois conforme à la nature et avantageux que le corps soit commandé par l’âme”(Politique, 1254b) : il est naturel que l’exécutant soit dominé, puisque, comme la femelle, il n’est qu’un corps destiné à reproduire ce qui a été conçu par ailleurs, une matière façonnée par la pensée, une main au service d’une intelligence. En quel sens et pour qui une telle domination est-elle avantageuse ?

    b - la division du travail n’est pas naturelle et n’est avantageuse que pour les dominants.

    Contre Aristote, Smith et Platon qui considèrent que c’est parce que l’inégalité est naturelle que la division des tâches l’est aussi, Rousseau considère que “tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme”(Emile ou de l'Education, I). Autrement dit, dans l’état de nature (qui est un état ontogénétique et non phylogénétique), aucune qualité innée ne prédispose à l’inégalité. Il y a des différences naturelles, certes, mais non pas d’inégalités, car celles-ci reposent sur une comparaison (A>B), donc sur la conscience, donc sur le langage. Donc, ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est que “la nature commande à tout animal et la bête obéit ; l’homme éprouve la même impression, mais se reconnaît libre d’acquiescer [...], il a la faculté de se perfectionner”(Discours sur l'Origine de l'Inégalité, I), autrement dit qu’il est un animal parlant, donc un animal politique. Mais justement, “les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme”(Emile ..., I), c’est-à-dire le mieux façonner son comportement sur la pensée et le langage commun. C’est pourquoi, “le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ‘ceci est à moi’, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile [...], car cette idée de propriété dépend de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement” (Discours ..., II) : l’institution de la propriété privée est celle qui achève de dénaturer l’homme en ce qu’elle présuppose les idées de comparaison et d’amour-propre. En effet, “l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, [...] ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion”(Emile ..., IV). Or, tenir beaucoup à l’opinion, c’est évidemment être dépendant du jugement d’autrui au point d’en être esclave : “ta liberté, ton pouvoir, ne s’étendent qu’aussi loin que tes forces naturelles, tout le reste n’est qu’esclavage, illusion, prestige” (Emile ..., IV). Bref, le véritable esclavage, la relation de domination par excellence qui fonde la division des tâches entre celui qui ne fait qu’ordonner et celui qui ne fait qu’obéir, c’est l’emprise non de la naure mais de l’opinion. Et l’opinion est d’autant plus tyrannique qu’elle se cristallise dans un système de valeurs : “le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir”(du Contrat Social, I, 3). Bref, la véritable origine de la division des tâches entre commandement et exécution, ce n’est pas la force de la nature, mais celle de l’institution juridique qui reconnaît au plus fort le droit de dominer, c’est-à-dire à l’amour-propre de certains de se satisfaire d’une jouissance privative. Mais Rousseau distingue deux situations qui, pour Aristote, sont équivalentes : la domination de l’intelligence sur la main et celle du décideur sur l’exécutant. Or, le premier cas est une situation de liberté, le second une situation d’esclavage, car “le seul qui fait sa volonté est celui qui n’a pas besoin, pour la faire, de mettre les bras d’un autre au bout des siens”(Emile ..., II). L’esclave n’est pas libre précisément parce qu’il est séparé de la volonté, séparation qui est à l’opposé de la relation naturelle qu’entretiennent l’intelligence et la main. C’est pourquoi la division du travail n’est pas, au sens de Platon, un facteur d’harmonie, ni, au sens de Smith, un facteur de prospérité généralisé. En effet “dès qu’un homme eut besoin du secours d’un autre, qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, que l’égalité disparut, que la propriété s’introduisit, et l’on vit l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons”(Discours ..., II). Bref, la division du travail n’est avantageuse que pour les dominants qui sont en même temps les possédants. Est-ce à dire que la relation de domination est nécessairement une relation d’esclavage ?

 
III - La division capitaliste du travail est une relation d’exploitation du travail.

    a - dans un mode de production capitaliste, la force de travail est une marchandise.

 

    Marx reproche essentiellement à ses prédécesseurs de n’avoir pas vu que “à côté de la forme M1-A-M2, transformation de la marchandise en argent et retransformation en marchandise, nous en trouvons une autre tout-à-fait distincte : A1-M-A2”(le Capital, I, iv). Apparemment, cela revient au même, et pourtant, “dans le premier cas, c’est l’argent qui sert d’intermédiaire, dans le second, c’est la marchandise”(le Capital, I, iv), dans un cas, l’échange est un moyen en vue de l’usage, dans l’autre l’usage est un moyen en vue de l’échange. Il en résulte que “vendre des marchandises en vue de l’achat d’autres marchandises rencontre une limite dans la satisfaction des besoins, tandis que la vente pour l’achat au contraire ne connaît pas de limite”(le Capital, I, iv). En effet, dans le deuxième cycle, A1-M-A2, contrairement au premier, il n’y a pas de fin dans la mesure où A2 n’est pas un but en soi, puisque, n’étant pas égal à A1 (acheter M et le revendre au même prix est absurde), il sera toujours maximisable : après A2 supérieur à A1, on cherchera A3 supérieur à A2, etc. Appelons donc capital la somme d’argent A1 permettant d’acquérir l’ensemble des marchandises M destinées à être revendues à la valeur A2>A1, appelons capitaliste le propriétaire de M qui cherche à maximiser la différence entre A2 et A1, et appelons capitalisme un mode de production dont la logique est l’offre en vue de l’accumulation de capital et non la satisfaction des besoins par la demande. Or dans un tel processus de production A1-M-A2, “la valeur du produit s’est accrue sur la valeur avancée pour sa production [A1], laquelle a engendré une survaleur de [A2-A1]”(le Capital, I, vii). Donc M comprend à la fois ce qui reconstitue A1 dans A2 (sa valeur est constante, c’est du capital constant) et ce qui crée une survaleur SV=A2-A1 (sa valeur est variable, c’est du capital variable). En bref, A1=c+v, et A2=c+v+SV. Le capital constant (c), c’est la valeur des matières premières, des machines, des locaux, etc., valeur qui va être amortie, c’est-à-dire simplement transférée, dans A2. Donc le capital variable (v), ce sera la valeur de “l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qu’un homme doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles”(le Capital, I, vi). Mais, contrairement à Smith et à Ricardo, Marx donne le nom de force de travail et non pas de travail, à cet ensemble de facultés humaines de production. De sorte que v, autrement dit le salaire, c’est, dans A1, le prix de la force de travail et non pas du travail. En effet, le prix du travail, ce n’est pas v, c’est v+SV : si c=1.000, si v=1.000 et si A2=9.000, on obtient la valeur d’échange du travail, c’est-à-dire de l’effort humain de transformation de M en faisant A2-c puisque c est amorti dans A2, ce qui nous donne 8.000 et non pas 1.000.  Donc “ce que le travailleur vend contre un salaire, ce n’est pas son travail mais sa force de travail”(Salaires, Prix et Profits, vii). Bref, la valeur d’échange de la force de travail, le salaire, a “la même signification que l’usage et l’entretien de tout autre instrument productif”(Manuscrits de 1844), c’est ce que le capitaliste doit payer pour utiliser et maintenir en bon état la force de travail, comme il le fait pour toutes les autres marchandises constitutives de M, car le capitaliste “rencontre sur le marché un travailleur libre qui vient y vendre sa force de travail comme une marchandise”(Capital, I, vi), libre, c’est-à-dire “disposant à son gré de sa force de travail comme d’une marchandise dont il a la propriété”(le Capital, I, vi). Or, comme “toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé”(le Capital, I, i, 3), puisqu’il a bien fallu les produire pour en faire des marchandises échangeables, “la valeur de la force de travail est déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par la quantité de travail nécessaire à sa production”(Salaires, Prix et Profits, vii) : le salaire (v) comprend donc la valeur T1 des marchandises nécessaires à l’existence de la force de travail (nourriture, logement, habillement, soins, etc.) plus, éventuellement, la valeur d’une autre force de travail qui lui a ajouté une qualification (survaleur) et qui lui permet de se vendre à la valeur v>T1. Le salaire du travailleur doit donc être “suffisant  pour le faire vivre pendant le temps de travail et pour le rembourser des frais de son éducation”(Smith, Richesse des Nations, I). De sorte que, à la limite, la qualification disparaît et v=T1, “le prix de la force de travail atteint son minimum, il est réduit à la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables à la vie du travailleur”(le Capital, I, vi). Cela dit, comment donc une force de travail payée à son minimum vital peut-elle engendrer une survaleur ?

    b - la survaleur capitaliste est la conséquence de l’exploitation de la force de travail.


    Supposons à nouveau la réalisation d’une valeur d’échange (A2) de 9.000 après investissement (A1) de 2.000 qui se décompose en 1.000 de capital constant (c) et 1.000 de capital variable (v) sous forme de salaires. Il suit que SV=9.000-2.000=7.000. Appelons taux de survaleur le rapport SV/v=7.000/1.000=7 : “le taux de survaleur est l’expression exacte du degré d’exploitation de la force de travail par le capital ou du travailleur par le capitaliste”(le Capital, I, ix) : dans notre exemple, le taux de survaleur (ou d’exploitation) de 7 signifie que pour chaque heure payée, le travailleur devra employer sa force de travail pendant 7 heures supplémentaires, évidemment non-payées. Le temps de travail du travailleur salarié (8h) se décompose donc en temps de reconstitution de sa force de travail (1h) et en temps de surtravail (7h), de même que la valeur du travail (8.000) se décompose en valeur de la force de travail (1.000) et en survaleur (7.000). Bref, bien qu’il ne faille qu’1h à un travailleur pour produire une valeur qui lui permettra d’acheter les marchandises dont il a besoin, et ainsi de reconstituer sa force de travail, “le capitaliste le fera travailler, mettons, 8h par jour, au-delà de la valeur de sa force de travail, ce qui réalisera la survaleur attendue”(Salaires, Prix et Profits, viii). Ce qui n’est que la forme moderne de la corvée féodale par laquelle le seigneur autorisait le serf à cultiver son propre lopin de terre pendant une journée à condition qu’il cultive gratuitement le champ du seigneur pendant, mettons, sept jours. En ce sens, “la corvée est la forme primitive de la survaleur, elle correspond à du travail non payé”(le Capital, III). Dans un système capitaliste, le travail non-payé, le surtravail, c’est, comme dans la corvée féodale, l’utilisation de la force de travail au-delà du temps socialement nécessaire à sa reconstitution. “C’est donc le surtravail, c’est-à-dire la période d’activité qui dépasse les limites du travail socialement nécessaire, qui donne naissance à la survaleur”(le Capital, I, ix), puisque la survaleur (SV) est la différence entre la valeur du travail (SV+v) et la valeur de la force de travail (v). Et il est clair que “c’est cette différence que le capitaliste avait en vue lorsqu’il acheta la force de travail”(le Capital, I, vii). En effet, le capitaliste s’est rendu propriétaire pour la valeur A1 de l’ensemble de marchandises M dont fait partie la force de travail dont “l’utilité spécifique est d’être source de plus de valeur qu’elle n’en possède elle-même”(le Capital, I, vii). Par là, c’est le capitaliste qui est désormais propriétaire de cette force de travail qu’il a achetée, et que, par conséquent, il est libre d’utiliser à sa guise et de jouir de tout ce qu’elle aura produit. Le fait que le capitalisme se caractérise par l’appropriation privée du capital, c’est-à-dire des moyens de production, “cela donne à l’employeur capitaliste le droit de s’approprier une certaine quantité de travail impayé”(Salaires, Prix et Profits, xi), dont la conséquence est de priver le travailleur d’une partie du fruit de son travail (SV). Ainsi, “il se forme une classe de véritables parasites qui, en contrepartie de services fort minces, soutire la crème de la production”(Engels, l’Origine de la Famille, de la Propriété privée et de l'Etat), ce service consistant à échanger contre du travail gratuit l’accès du travailleur à des moyens de subsistance qui lui sont d’autant plus inaccessibles que “le prix naturel de sa force de travail, n’est autre que le salaire minimum, ce qui est la formule de l’exploitation moderne”(Marx, Misère de la Philosophie, I, ii). On peut donc dire comme Aristote que la force de travail est une propriété animée au service d’autrui, un instrument qui tient lieu d’instrument et que, à cet égard, “l’esclavage et le salariat ne se distinguent que par la manière dont le surtravail est imposé et extorqué au travailleur”(le Capital, I, ix), par la violence dans un cas, par l’échange marchand dans l’autre, car “le salarié se vend lui-même et au détail en mettant aux enchères huit, dix, douze, quinze heures de sa vie quotidienne”(Travail Salarié et Capital). Donc dans les deux cas, le propriétaire privé des moyens de production exploite le travailleur en achetant sa force de travail à son prix minimum pour lui faire produire une survaleur maximum. On peut même dire que, dans la mesure où la relation entrepreneur/salarié est celle de l’individu “assez opulent pour en pouvoir acheter un autre”(Rousseau, du Contrat Social, II, xi), avec l’individu “assez pauvre pour être obligé de se vendre”(-id-), la relation d’exploitation est une relation de prostitution, au point que l’on peut envisager “le commerce sexuel comme un cas particulier de la prostitution générale du travailleur salarié”(Manuscrits de 1844). Pourtant, les gains de productivité ne doivent-ils pas entraîner une prospérité générale et faire disparaître cette détestable situation ?

 
IV - L’augmentation de la productivité normalise idéologiquement l’exploitation.

     a - le progrès technologique dérivé de la division du travail accentue les inégalités.
 

     Ce qui rend Smith optimiste, c’est que la division du travail entraîne nécessairement une forte augmentation de la productivité. Or, augmenter la productivité, c’est maximiser le rapport A2/A1= SV+c+v/c+v=(SV/c+v)+1, ce qui revient à maximiser le rapport SV/c+v, c’est-à-dire le rapport de la survaleur à l’ensemble du capital investit (taux de profit). Si l’on veut accroître SV, c+v restant constant, il faut impérativement augmenter le surtravail, le temps de travail non payé. Or, certes “le capitalisme s’efforce constamment de l’allonger jusqu’à la limite extrême du possible”(Salaires, Prix et Profits, xiii), c’est-à-dire de produire le maximum de survaleur absolue. Mais cet objectif se heurte rapidement à une double limite. D’abord physique : “une journée comprend vingt-quatre heures déduction faite de quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail ne peut se reconstituer”(le Capital, I, x, 5). Ensuite juridique : “la loi fixe le maximum du temps pendant lequel un homme a le droit de vendre sa force de travail”(Salaires, Prix et Profits, vii). Bref, pour augmenter la productivité du travail, la solution la plus rationnelle n’est pas de maximiser la survaleur absolue (augmenter SV), mais de maximiser la survaleur relative (réduire les frais de production c+v). Pour cela, il va falloir trouver le meilleur rapport c/v (composition organique du capital) qui minimise c+v tout en maintenant SV constante. Or “la machine est le moyen le plus puissant  d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises”(le Capital, I, xv, 3). En maximisant la composition organique du capital (c/v), on tient donc “le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle”(le Capital, I, xv, 3) : en remplaçant de la force de travail par des machines, on pourra par exemple produire en un jour ce qu’on produisait auparavant en deux, c’est comme si, caeteris paribus, la journée de travail était deux fois plus longue. Or maximiser c/v (composition organique du capital), c’est maximiser (c/v)+1, c’est-à-dire maximiser c+v/v. Mais maximiser en même temps SV/c+v (taux de profit) et c+v/v, c’est, en particulier maximiser (SV/c+v)x(c+v/v), c’est donc maximiser SV/v (taux d’exploitation de la force de travail). “Ainsi se vérifie la loi selon laquelle la survaleur provient non des forces de travail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y emploie”(le Capital, I, xv, 3) : l’innovation technologique ne sert qu’à accroître l’exploitation de la force de travail restante, à prolonger artificiellement le surtravail en faisant produire la même survaleur dans un temps moindre. Mais alors “la machine produit une survaleur relative en dépréciant directement la force de travail et la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun”(le Capital, I, xv, 3). En effet, dès lors que “sous sa forme machine, le moyen de travail devient immédiatement le concurrent du travailleur”(le Capital, I, xv, 5), la force de travail employée va relativement se raréfier (accroissement de c/v). Il s’ensuit que la valeur de ce qui est produit diminue (les prix baissent) car “plus la productivité du travail est grande, moins il y a de travail employé à une quantité déterminée de produits, et plus la valeur du produit est faible”(Salaires, Prix et Profits, vi). Or, comme le salaire doit permettre “non seulement l’existence physique, mais la satisfaction de certains besoins naissant des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés”(Salaires, Prix et Profits, xiv), le coût de la vie diminuant, les salaires, loin d’augmenter, vont avoir tendance à diminuer en valeur relative pour se rapprocher du minimum vital dans un contexte socio-culturel donné. Et ceci d’autant plus que la machine “transforme le travail employé en travail plus efficace”(le Capital, I, xv, 3), c’est dire qu’elle réduit à néant l’utilité d’une qualification, c’est-à-dire d’une survaleur incorporée à la force de travail au-delà de ce qui lui est nécessaire pour se reconstituer. Contre l’optimisme libéral de Smith, on constate donc que, dans un système capitaliste caractérisé par l’appropriation privée des moyens de production, l’accroissement de la productivité n’entraîne la prospérité que de la “classe qui, sans prendre part au travail, en conquiert la direction et assujettit économiquement les travailleurs, une classe qui se fait l’intermédiaire indispensable entre les travailleurs et les exploite”(Engels, l’Origine de la Famille ...). Dans un tel système, la division du travail aboutit donc, de fait, à une partition rigide de la société : “d’une part la bourgeoisie, c’est-à-dire la classe des capitalistes qui possèdent les moyens de production et emploient du travail salarié, d’autre part le prolétariat, c’est-à-dire la classe des travailleurs salariés qui, ne possédant pas leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour subsister”(Marx, Manifeste Communiste de 1848, i). Les intérêts des uns comme possesseurs des richesses de la Cité sont exclusifs des intérêts des autres comme producteurs spoliés de ces mêmes richesses. On peut comprendre, que, dans ces conditions, la classe bourgeoise doive développer des trésors d’ingéniosité idéologique afin de créer “l’illusion d’un intérêt général”(l’Idéologie Allemande) qui garantisse la paix sociale en justifiant et perpétuant sa domination. Sur quelles apparences de progrès l’idéologie bourgeoise va-t-elle s’appuyer pour justifier et perpétuer l’exploitation de la force de travail ?

    b - l’idéologie bourgeoise justifie et perpétue l’exploitation par la capacité à consommer.

    Comme c’est sous sa forme démocratique que l’Etat peut le mieux “présenter les intérêts de la classe bourgeoise comme l’intérêt commun de tous les membres de la société”(l’Idéologie Allemande), la cohésion sociale va dépendre des avantages matériels que le prolétariat trouvera préférable de défendre en participant aux élections au lieu de se révolter ou de se résigner. Dans un premier temps donc, “pour consoler ceux qui sont tombés dans la misère, on leur assure que leurs souffrances ne sont que des inconvénients temporaires”(le Capital, I, xv). Mais de tels discours ne sauraient abuser longtemps le prolétariat s’ils n’étaient périodiquement confirmés par des satisfactions concrètes. Or, dans une économie de marché, “un agent est d’autant plus exploité qu’il lui est plus difficile de dépenser ses revenus en achetant un ensemble de marchandises qui incorpore autant de travail qu’il en a lui-même fourni”(Roemer, a General Theory of Exploitation, intro.). Notre salarié sera d’autant plus exploité qu’il aura plus de mal à se procurer, avec son salaire de 8h (1.000), des marchandises qui incorporent 8h de travail. Mais supposons qu’avec son salaire de 1.000 pour 8h de travail, il puisse néanmoins acheter 900 de marchandises qui incorporent 8h de travail d’un travailleur payé 100. Alors, pour un même taux d’exploitation absolue (SV/v) égal à 7, le premier sera relativement moins exploité que le second. Par là, on se rend compte que, pour que des salaires de plus en plus bas continuent de jouer leur rôle de reconstitution de la force de travail, il faut que le prix des marchandises socialement nécessaires soit de plus en plus bas, et, pour cela, que la division internationale du travail crée “une armée de réserve industrielle pesant sur l’armée active pour en réfréner les prétentions salariales”(le Capital, I, xvi), une réserve internationale de misère poussant les salariés à accepter des niveaux de salaires de plus en plus bas en valeur absolue mais pas forcément en valeur relative, du moins tant qu’ils peuvent constater que certains salariés sont encore plus exploités qu’eux, voire même “qu’il existe des salariés exploités mais riches et des capitalistes exploiteurs mais pauvres”(Cohen, a General Theory of Exploitation, intro.). Or, si un tel constat est de nature à consoler le prolétariat de son exploitation relative, c’est que la valeur fondamentale de la société bourgeoise, c’est le plaisir égoïste de la consommation. A cet égard, Freud avait noté que, normalement, l’éducation consiste en ce que “le principe de plaisir cède la place au principe de réalité”(Essais de Psychanalyse, I), la recherche narcissique du plaisir par l’enfant étant différée et satisfaite symboliquement sous une forme sublimée, c’est-à-dire telle que “à la finalité érotique se substitue un objectif plus élevé et de plus grande valeur sociale”(cinq Leçons sur la Psychanalyse, V). Or comme de tels objectifs (politiques, artistiques, scientifiques, etc.) sont déjà accaparés par la classe bourgeoise comme activités intellectuelles qui procèdent de la division du travail, la cohésion sociale en système capitaliste reposera non sur la sublimation des pulsions primitives de la classe laborieuse, mais au contraire sur leur répression, la “désublimation répressive”(Marcuse, Eros et Civilisation, préf.). Mais cette répression ne pouvant être violente en démocratie, elle va reposer sur “la machine écrasante de l’information et des loisirs”(Eros et Civilisation, II) qui va réactiver les pulsions narcissiques normalement refoulées par l’éducation car infantiles, abrutissantes et asociales, afin de les contrôler. C’est alors que “chaque individu vit sa répression librement, comme si elle était sa propre vie : il désire ce qu’il est normal de désirer”(Eros et Civilisation, II), c’est-à-dire ce qu’il a été conditionné à désirer par la mode et la publicité, désir qui, dans la mesure où il correspond à une demande solvable, va être satisfait dans un comportement de consommation générateur de plaisir. Et s’il ne correspond pas à une demande solvable (par exemple dans les zones où le prolétariat est relativement plus exploité qu’ailleurs) il sera néanmoins satisfait par la consommation non des produits de l’innovation technologique, mais du spectacle médiatique de ces produits. Or, “dans le système du spectacle, s’accroissent les conditions d’isolement des foules solitaires”(Debord, la Société du Spectacle, §28), c’est-à-dire les conditions d’isolement social qui rendent impossible une éventuelle réappropriation par le prolétariat des fruits de la croissance qui lui ont été préalablement extorqués car “il ne peut y avoir de révolte hors de l’activité, et dans le spectacle, toute activité est niée”(la Société du Spectacle, §27). Le résultat en est l’impossibilité de “se révolter contre le principe de rendement au nom du principe de plaisir”(Marcuse, Eros et Civilisation, II), puisque le principe capitaliste de réalité, c’est-à-dire de rentabilité des investissements technologiques impose une désublimation répressive au principe individuel de plaisir, c’est-à-dire de confort de ceux qui rentabilisent ces investissements : confort du travailleur qui travaille sans fatigue apparente, confort du consommateur qui consomme des produits bon marché et à fort contenu érotique. Ainsi, “les gains de productivité deviennent un instrument de domination universelle”(Eros et Civilisation, IV) à la fois sur le temps de travail du travailleur et sur le temps de loisirs du consommateur. Ainsi, “les gens sont attachés à un système qui les domine”(Eros et Civilisation, préf.), à savoir un système de division du travail dans lequel “l’augmentation continuelle de la productivité rend l’espoir d’une vie meilleure pour tous toujours plus crédible”(Eros et Civilisation, intro.). Une vie meilleure, oui, mais au prix d'une exploitation toujours plus intense de la force de travail du travailleur : "cher ami, je te donnerai ce qui t’est nécessaire, mais tu connais la condition, tu sais de quelle encre tu dois signer le pacte qui fait de moi ton maître : je te plume en te procurant du plaisir"(Marx, Manuscrits Parisiens de 1844).

 
Conclusion.

    Apparemment, c’est parce nous avons des besoins économiques à satisfaire et que nous sommes rationnels, que nous nous répartissons les tâches de production en fonction de nos dispositions naturelles et d’objectifs de productivité. Mais le modèle d’une division harmonieuse des tâches de commandement pour l’intelligence et des tâches d’exécution pour la main fait oublier que l’application réelle de ce modèle permet de justifier l’esclavage. Et même dans l’économie capitaliste, la division du travail entre le travailleur et le capitaliste permet à celui-ci de s’approprier la survaleur produite par l’emploi de la force de travail au-delà du temps nécessaire à sa reconstitution, comme dans l’esclavage ou dans le servage. Mais l’intensification productiviste de l’exploitation de la force de travail est relativisée par la globalisation capitaliste qui conditionne les pulsions infantiles du prolétariat soit à consommer du confort, soit à espérer en consommer.