(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

vendredi 13 avril 2007

"L'EXISTENCE PRECEDE L'ESSENCE".

Il y a toujours danger de mésinterprétation à figer une pensée (philosophique ou non d'ailleurs) dans une formule. Pour comprendre le sens du (trop) fameux "l'existence précède l'essence", il faut, comme dit Wittgenstein, s'intéresser à son usage, autrement dit, la replacer dans son contexte littéro-socio-historique. Comme il le dit lui-même dans l'ouvrage l'Existentialisme est un Humanisme dont est extraite la sus-dite formule, Sartre entend se démarquer de l'existentialisme chrétien. Pour ce courant, qui va de Pascal à Jaspers, en passant par Kierkegaard et Gabriel Marcel, l'essence de l'homme précède son existence. En effet, l'existence de cet être pensant et souffrant (souffrant parce que pensant) qu'est l'homme serait dépourvue de signification sans la transcendance d'un Dieu créateur d'une nature, d'une essence humaine ("Misère de l'homme sans Dieu !", disait Pascal) qui est en quelque sorte le modèle de perfection dont l'existence n'est que la copie pervertie. Aux existentialistes chrétiens, Sartre oppose les existentialiste athées (lui-même, Heidegger, Merleau-Ponty, etc.) :
"Ce qu'ils [les existentialistes athées] ont en commun, c'est simplement le fait qu'ils estiment que l'existence précède l'essence, ou, si vous voulez, qu'il faut partir de la subjectivité. Que faut-il au juste entendre par là ? Lorsqu'on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s'est inspiré d'un concept ; il s'est référé au concept de coupe-papier et également à une technique de production préalable qui fait parie du concept, et qui est au fond une recette. [...] Nous dirons que, pour le coupe-papier, l'essence, c'est-à-dire l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir, précède l'existence ; et ainsi, la présence en face de moi de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l'existence. Lorsque nous concevons un Dieu créateur, ce Dieu est assimilé la plupart du temps à un artisan supérieur." (Sartre, l'Existentialisme est un Humanisme)
 
Il n'y a donc là ni "pétition de principe", ni "fulgurance géniale", ni "simplisme effarant", mais simplement une thèse qui s'inscrit dans ce que Bourdieu appelle "un champ". D'une manière générale
"les concepts et les théories étant toujours portés par des agents et des champs insérés dans des rapports sociaux, il s’ensuit que les révolutions conceptuelles sont indissociables de révolutions de la structure des champs." (Bourdieu, l’Ontologie Politique de Martin Heidegger, i)

Autrement dit, on ne peut comprendre Sartre, si on ne le situe pas au centre d'un champ socio-historique caractérisé par l'influence des existentialistes chrétiens auxquels Sartre s'oppose explicitement, par d'autres influences plus diffuses telles que la phénoménologie husserlienne (primat de la subjectivité), la critique hideggerienne de la technique, sa fascination pour les écrivains maudits (Flaubert, Baudelaire, Genet, etc.) et, bien entendu par ses propres origines bourgeoises. Dans ces conditions, comment s'étonner de l'ambiguïté de certaines des plus célèbres formules sartriennes, comme par exemple :
"L’homme est condamné à être libre […] ; tout homme qui invente un déterminisme est de mauvaise foi [...] ; nous choisissons nous-mêmes notre être, le délaissement va avec l’angoisse." (Sartre, l’Existentialisme est un Hu­manisme)

D'autant plus que, dans le contexte culturel qui est celui de la deuxième moitié du XX° siècle et du début du XXI°, contexte dominé par l'idéologie bourgeoise, l'interprétation idéaliste et individualiste de l'existentialisme sartrien est tentante. Comment résister à la tentation de considérer que "l'homme" qui est condamné à être libre, c'est "chaque homme" (alors qu'en réalité, c'est l'homme générique, c'est l'humanité) et que la "liberté", n'est autre que la liberté d'entreprendre (alors que ce terme est synonyme d'abandon, de délaissement) ? Comment échapper au piège du choix du libéralisme comme alternative au "déterminisme" (alors que le déterminisme doit s'entendre ici au sens scolastique de determinatio, c'est-à-dire de définition conceptuelle) ? Comment ne pas voir dans la complaisance sartrienne à l'égard des états de conscience tels que l'angoisse, l'abandon, le délaissement, la nausée, etc. des concessions au nihilisme psychologique d'une bourgeoisie désorientée (alors qu'il s'agit de désigner par ces termes l'absence vertigineuse de toute transcendance extra-humaine) ? 

Bref, la formule sartrienne selon laquelle "l'existence précède l'essence" doit être comprise comme une profession de foi matérialiste, au plein sens du terme, c'est-à-dire dans la plus stricte continuité de Marx et d'Engels :
"On peut distinguer les hommes et les animaux par la conscience, par la religion ou par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence : ils font par là un pas qui leur est dicté par leur organisation physique. En produisant leurs moyens d’existence les hommes produisent indirec­tement leur vie matérielle elle-même. [C’est pourquoi] la production des idées, des représentations, de la conscience, est, de prime abord, directement mêlée à l’activité et aux relations matérielles des hommes : elle est le langage de la vie réelle. Ici, la manière d’imaginer et de penser, le commerce intellectuel des hommes apparaissent encore comme l’émanation directe de leur conduite matérielle. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se manifeste dans le langage de la poli­tique, des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. d’un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais ce sont les hommes réels, au travail, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond. [...] Dès l’origine, l’“esprit” est frappé de la malédiction d’être entaché de la matière : il emprunte la forme des couches d’air agitées, de sons, bref, la forme du langage. Le langage est donc aussi vieux que la conscience, il est la conscience réelle, pratique, aussi présente pour les autres hommes que pour moi-même, et comme conscience, le langage naît du seul besoin de la nécessité du commerce avec d’autres hommes". (Marx et Engels, l’Idéologie Allemande)

Pour celui qui, dans Questions de Méthode, considérera le marxisme comme "la vérité indépassable de notre temps", c'est le moindre crédit qu'on puisse lui accorder. Certes, nul n'a oublié les débats, souvent très vifs, parfois outrés, mais rarement fraternels entre les marxistes et les existentialistes, notamment sartriens, dans les années 1950-1960.

Remarquons d'abord que la dénonciation marxiste de l'existentialisme a été beaucoup plus fréquente et virulente que la critique existentialiste du marxisme, puisque, autant Sartre que Merleau-Ponty, de Beauvoir ou Camus, pour ne parler que des plus célèbres, ils ont tous, à quelque occasion et à quelque degré, affiché leurs sympathies marxistes. En fait, que reprochent les marxistes à Sartre ? Ils objectent que si l'homme est toujours déjà libre, comme le prétend Sartre, il n'a nul besoin de se libérer, donc que la liberté sartrienne est, au mieux une simple liberté métaphysique, au pire une résignation historique, une "morale d'esclave", comme aurait dit Hegel. Cette forme de critique appelle a moins trois remarques : 

- d'abord, comme le dit Bourdieu, "on peut comparer [ce] champ à un jeu [...] : les joueurs sont pris au jeu, ils ne s’opposent, parfois férocement, que parce qu’ils ont en commun d’accorder au jeu et aux enjeux une croyance (doxa), une reconnaissance qui échappe à la mise en question"(Réponses), en l'occurrence, ce qui échappe à la mise en question, c'est l'importance de leadership intellectuel sur la jeunesse dans l'immédiat après-guère, leadership dont le marxisme pensait avoir le monopole mais qui se trouvait menacé par l'ascendant que prenait un existentialisme qui possédait sur son concurrent l'avantage de conjoindre métaphysique, politique, musique (Sydney Bechet, Boris Vian, Juliette Gréco, Barbara, etc.) et littérature (Sartre, de Beauvoir, Sagan, Camus, Vian, etc.) 

- ensuite, les critiques marxistes ont été essentiellement conduites par le Parti Communiste Français, au point que Sartre s'est senti obligé de préciser dans l'une des multiples réponses qu'il aura faites à ces critiques que celles-ci "ne s'adressent pas à [Marx], mais à la scolastique marxiste de 1949, ou, si l'on veut, à Marx à travers le néo-marxisme stalinien" (Matérialisme et Révolution

- enfin, sur le fond même de la polémique, Sartre répondra que "si l'homme n'est pas originellement libre, on ne peut même pas concevoir ce que pourrait être sa libération [...] ce n'est pas sous le même rapport que l'homme est libre et enchaîné" (Matérialisme et Révolution), voulant dire par là que c'est justement parce que l'existence humaine prime l'essence humaine qu'on a la possibilité de se libérer, non pas métaphysiquement, mais historiquement, de l'aliénation qui nous est faite : la liberté n'est pas l'alternative à l'aliénation, mais une potentialité qui reste toujours au fond de la contrainte la plus incoercible.

En fait le "vrai" Sartre et le "vrai" Marx ne sont pas très éloignés qui soulignent l'un et l'autre la spécificité humaine qui consiste à se faire plutôt qu'à être, tout en étant déterminé par des conditions matérielles socio-historiques. Pour Sartre, en effet "ôtez la défense de circuler dans les rues après le couvre-feu et que pourra bien signifier pour moi la liberté (qui m'est conférée, par exemple, par un sauf conduit) de me promener la nuit ?"(l'Etre et le Néant) : la situation socio-historique non seulement n'exclut pas, mais est la condition de possibilité de la liberté (dans l'Existentialisme est un Humanisme, il écrit quelque part que l'homme est liberté, c'est-à-dire ce par quoi advient la liberté, d'où le caractère apparemment paradoxal de l'affirmation provocatrice selon laquelle on n'a jamais été aussi libre que sous l'occupation nazie !). De même, pour Marx, "les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choi­sies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises" (le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte) : ces conditions matérielles que sont les rapports de production inégalitaires et conflictuels engendrent les luttes sociales qui constituent le mouvement historique de libération. Certes Marx insiste plus sur les déterminations tandis que Sartre privilégie la liberté, mais chez l'un comme chez l'autre, l'erreur serait de considérer que le déterminisme exclut la liberté.