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mercredi 10 septembre 2008

LA VERITE A-T-ELLE ASSEZ DE FORCE POUR PERSUADER PAR ELLE-MÊME ?

A1- LA VERITE A-T-ELLE ASSEZ DE FORCE POUR PERSUADER PAR ELLE-MÊME ?





GORGIAS1 : Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer ou le feu, et là où les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur lui sera préféré si cela lui plaît. Il en serait de même en face de tout autre artisan : c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut. [...] L’orateur n’est pas l’homme qui fait connaître aux tribunaux ou à toute autre assemblée ce qui est juste et ce qui est injuste [...] de toute façon il ne pourrait pas, dans le peu de temps qu’il a, informer pareille foule et l’amener à connaître des questions si fondamentales. [...] La rhétorique n’a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle ; elle a découvert un procédé qui sert à persuader ; de­vant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs.

Platon – Gorgias



Contexte : Platon est un philosophe grec du IV° siècle av. J.-C. Bien qu'il y ait eu des "sages" avant lui (notamment Socrate dont il est l'élève) et ailleurs qu'en Grèce (en Perse, en Inde, en Chine, etc.), il est considéré comme le premier des "philosophes". Pourquoi ? C'est ce que nous allons essayer de comprendre en expliquant ce texte.



Dans ce texte, extrait d'un dialogue, la parole est laissée à un certain Gorgias, qui, à l'époque de Platon, est une immense vedette. C'est en effet un rhéteur (ou orateur) célèbre dont les discours font merveille, notamment en ce qui concerne leur force de persuasion. À travers ce texte, Platon (en laissant parler Gorgias) veut montrer que, la plupart du temps, on ne persuade pas en disant la vérité mais en manipulant son auditoire. D'où la nécessité, pense Platon d'inventer une discipline (qu'on appellera "philosophie") qui ne se préoccupe que de la vérité du discours.



"Il m'est maintes fois arrivé ... par le seul art de la rhétorique"

D'entrée de jeu, Gorgias se vante de réussir à persuader là où d'autres échouent, et ce, même lorsque l'enjeu de cette persuasion est vital (il s'agit de persuader le malade de se laisser opérer), et même lorsque celui qui tente de persuader est intelligent, respecté et admiré (un médecin, ce n'est pas n'importe qui). Notons que la tâche du médecin n'est pas facile : s'il opère, il le fera "par le fer ou le feu" (à l'époque, on ne connaît ni l'anesthésie ni l'asepsie !). De sorte que le médecin va peut-être convaincre son malade. C'est-à-dire que celui-ci finira peut-être par dire : "oui, bien sûr, docteur, vous avez raison". Mais il ajoutera aussitôt, effrayé par la perspective de souffrir horriblement : "mais malgré tout, je refuse de me faire opérer". Voilà le problème : le médecin, qui est savant, dit la vérité au malade et le convainc mais ne le persuade pas, c'est-à-dire ne le fait pas passer à l'acte. Or, c'est bien cela qu'il faut arriver à faire, si l'on veut sauver le malade. Eh bien, nous dit Gorgias, "par le seul art de la rhétorique", autrement dit sans avoir aucune connaissance médicale, mais avec des techniques efficaces de persuasion, lui y parvient.



"Qu'un orateur et un médecin ... lui sera préféré si cela lui plaît"

Première généralisation de Gorgias, pour bien faire comprendre la puissance de la rhétorique : non seulement, l'orateur (le rhéteur) est plus fort que le médecin pour persuader un malade isolé dans sa chambre, mais il est aussi plus fort que lui devant une assemblée qui doit trancher qui, de l'orateur ou du médecin est le meilleur ... médecin ! Bref, l'orateur qui, rappelons-le, ne possède aucune connaissance médicale, non seulement persuadera mieux que celui qui possède cette connaissance, mais c'est lui qui, au bout du compte, aura l'air d'être le vrai médecin ! C'est hallucinant, ça : l'orateur réussira à se faire passer pour le médecin qu'il n'est pas, donc à mystifier une foule entière, "si cela lui plaît", fanfaronne cyniquement Gorgias.



"Il en serait de même ... ce qu'est la rhétorique et ce qu'elle peut"

Deuxième généralisation de Gorgias : ce qui vaut pour la profession médicale vaut, d'une manière générale, pour toutes les professions. C'est-à-dire que, s'il sait y faire, s'il use habilement de quelques techniques de persuasion dont il a le secret, l'orateur surpassera toujours "n'importe quel homme de métier, quel qu'il soit". Ce qui explique, évidemment, le succès des orateurs (des rhéteurs) auprès du public : ce sont de véritables magiciens, de véritables prestidigitateurs, puisqu'ils sont capables, malgré leur ignorance, de réaliser ce que les savants ne peuvent pas faire, à savoir faire passer à l'acte tout un auditoire. Il est clair que ce que dit Gorgias est terriblement actuel : les avocats, les publicitaires, les communicants politiques, aujourd'hui, ne font pas autre chose. Leur tâche consiste bien à persuader, à faire passer à l'acte (acquitter un prévenu, acheter un produit, voter pour un candidat), et non pas à convaincre qu'ils disent la vérité. "Voilà ce qu'est la rhétorique et ce qu'elle peut". C'est d'autant plus terrifiant que l'histoire récente, celle de l'Allemagne nazie, par exemple, montre sans ambiguïté de quoi est capable un orateur habile qui sait flatter démagogiquement les instincts d'une foule qui ne demande qu'à être persuadée en faisant le moins possible d'efforts pour comprendre (l'ouvrage de Gustave le Bon intitulé Psychologie des Foules était le livre de chevet d'Adolphe Hitler).



"L'orateur n'est pas l'homme ... plus que n'en savent les connaisseurs"

La Grèce des V° et IV° siècles av. J.-C. a inventé la démocratie (étymologiquement, "le pouvoir du peuple"), notamment dans la Cité d'Athènes dont Platon est originaire et où se déroulent la plupart de ses dialogues. Or la démocratie est un système d'organisation politique qui se caractérise par l'existence d'un débat puis d'un vote publics préalables à toute décision importante concernant la communauté. En laissant parler Gorgias, Platon souligne deux risques : d'une part que la décision majoritaire ne soit que l'option la mieux défendue par les orateurs et non pas la meilleure pour la collectivité, d'autre part que le pouvoir politique soit confisqué par les orateurs pour leur propre compte (de fait, l'histoire des Cités grecques fait apparaître une succession de périodes de démocratie et de tyrannie). Et si tel est le cas, c'est que la démocratie ne peut fonctionner correctement que si et seulement si les citoyens sont capables de choisir en toute connaissance de cause. Or, nous dit honnêtement Gorgias, les citoyens, ou bien sont carrément ignorants des sujets sur lesquels on leur demande de se prononcer, ou bien n'ont pas le temps d'approfondir ces sujets, ils sont pressés, ils ont autre chose à faire. Voilà pourquoi, en démocratie, la rhétorique est dangereuse : "de­vant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs". Et voilà pourquoi Platon se propose d'opposer à la manipulation rhétorique en démocratie une activité qui ne se préoccupera que de la seule vérité des discours : la philosophie (étymologiquement, "amour de la vérité"). Platon va même jusqu'à n'entrevoir de solution définitive aux problèmes que connaissent les sociétés humaines qu'à condition de confier le pouvoir politique à ... des philosophes !


1 Célèbre rhéteur (orateur) de la Grèce du IV° siècle av.J-C., connu pour la qualité de ses discours et pour l'efficacité de son enseignement.