(Avertissement : ce blog est un blog militant, non seulement par son contenu mais aussi par son statut. J'ai toujours refusé de cautionner la logique de la marchandisation capitaliste, tout particulièrement à l'égard de cette escroquerie idéologique que constitue, à mes yeux, la notion de propriété intellectuelle. Aussi, les divers textes que j'ai rédigés et mis en ligne sont-ils, naturellement, libres de droits. Copiez-les, pillez-les, diffusez-les ! Soyons le plus nombreux possible à penser le plus possible !)

vendredi 10 juin 1994

FREGE ET LE SENS DES NOMS PROPRES.

(cf. aussi Sens et Dénotation des Noms Propres chez Frege)

Critiquant le recours à la justification psychologique de la genèse du concept (par exemple, celle de Mill), Frege en fait une fonction caractéristique des arguments subsumés par le concept. Frege part du paradigme de la fonction en mathématiques et considère le concept comme "une fonction dont la valeur est toujours une valeur de vérité"(Funktion und Begriff). Dès lors, la notion de concept va se logiciser, à l'instar de la notion de fonction. Le concept va entretenir avec les objets qu'il subsume non pas un rapport de dénomination comme dans la conception millienne (le concept comme nom commun des objets subsumés), mais un rapport de dépiction dans le sens où les caractères du concept vont décrire les propriétés des objets subsumés sous ce concept. Ainsi, pour qu'un objet puisse être dit avoir, par exemple, comme propriété la couleur rouge, il faut que rouge fasse partie des caractères du concept, mettons, tomate mûre. Mais les caractères de concepts ne sont pas des propriétés d'objet : ce n'est pas le concept tomate mûre qui est rouge mais telle ou telle tomate (mûre). Dès lors, les déterminations de concept qui ne dépeindront pas des propriétés d'objet ne seront pas dites des caractères mais des propriétés de ce concept et donc, ipso facto, des caractères d'un concept d'ordre supérieur : l'existence, par exemple, n'est pas un caractère du concept tomate mûre car elle ne désigne aucune propriété d'objet (c'est le concept tomate mûre qui existe, pas la tomate elle-même ; celui de tomate bleue qui n'existe pas, et non ... une quelconque tomate), mais une propriété de ce concept donc, en même temps, le caractère d'un concept de second ordre (à savoir : concept dont l'extension est non-nulle).

Cette opposition absolue entre ces deux éléments logiques que sont le concept et l'objet n'est pas seulement un cas particulier de la distinction logico-mathématique entre la fonction et l'argument mais possède aussi son équivalent au niveau du langage ordinaire, le concept correspondant au prédicat grammatical et l'objet au sujet grammatical : "un concept est la dénotation d'un prédicat, un objet est ce qui ne peut pas être la dénotation totale d'un prédicat mais peut être la dénotation d'un sujet"(über Begriff und Gegenstand). Ce dualisme rigoureux entre concept et objet entraîne, chez Frege, une nouvelle opposition fondamentale entre nom propre et terme conceptuel, celui-ci dénotant un concept et celui-là un objet qui, pouvant toujours être décrit par la disjonction des propriétés déterminées par les caractères du concept sous lequel il est subsumé, est réputé être le tel et tel. Et, en effet, "l'article défini est légitime au regard de la logique s'il est établi que : 1° il existe un tel résultat, 2° il n'en existe pas plus d'un. Ces conditions remplies, la séquence de mots désigne un objet et doit être interprétée comme un nom propre"(über Begriff und Gegenstand).

Soucieux de rendre compte de l'objectivité de la connaissance scientifique en la protégeant de l'intrusion du psychologisme à la mode dans l'ambiance post-kantienne et pré-phénoménologique où baigne l'Europe et l'Allemagne en particulier, le rationalisme de Frege distingue quatre sphères :
- la sphère psychologique des représentations
- la sphère logique des signes
- la sphère épistémique du sens des signes
- la sphère ontologique de la dénotation des signes.
Dans la seule mesure, nous dit Frege, où l'enjeu du discours est la vérité (Frege exclut explicitement, un peu à la manière de Platon, la fonction poétique éventuelle du discours), il ne s'intéresse qu'aux trois dernières qu'il met en relation de la manière suivante : "il est naturel d'associer à un signe (nom, groupe de mots, caractères), outre ce qu'il désigne et que l'on pourrait appeler sa dénotation [Bedeutung], ce que je voudrais appeler le sens [Sinn] du signe, où est contenu le mode de donation de l'objet"(über Sinn und Bedeutung). La dénotation d'un signe, c'est clairement ce qui lui est assigné dans un certain modèle de référence. Tandis que le sens est le mode de donation, c'est-à-dire la manière de présenter ou de désigner ce que le signe dénote. Là où d'autres commencent par la sphère psychologique des représentations, Frege part donc clairement de la sphère publique de la dénotation, qui est la sphère objectuelle proprement dite, en disant que tout objet nécessite à la fois un mode de présentation (un sens, c'est-à-dire un contenu de connaissance) et un signe de récognition (un nom propre ou bien un terme conceptuel).

Seulement, comme "un objet est tout ce qui n'est pas fonction"(Funktion und Begriff) mais qu'au contraire on peut admettre "sans restriction comme argument ou valeur d'une fonction"(id.), un objet, un élément de la sphère ontologique pourra finalement tout aussi bien être une chose empirique, qu'une extension de concept (en particulier un nombre), une valeur de vérité, une proposition ou même, paradoxalement, un terme conceptuel : il faut et il suffit pour cela que le signe qui est associé à cette entité soit une expression saturée. Ce qui ne se conclut que de l'examen de la forme de l'expression : le tel et tel est une expression saturée, c'est donc un nom propre qui dénote un objet, tandis que être ceci ou cela est une expression insaturée (il lui manque quelque chose) et est donc un terme conceptuel (l'expression d'une fonction). Du coup, on va avoir, dans la sphère logique des signes, une hypertrophie de la catégorie des noms propres dans laquelle on va trouver tout aussi bien :
- les noms propres naturels (ceux que la grammaire commune considère comme tels)
- les descriptions définies qui énoncent des propriétés d'objet (le tel et tel)
- les phrases déclaratives, puisque celles-ci dénotent, sous un mode déterminé de présentation (la proposition) l'objet vrai ou l'objet faux
- toute mention, au style indirect, d'une phrase enchâssée dans une autre (par exemple une subordonnée) ou d'un terme conceptuel (prédicat) qui entre dans l'extension d'un terme conceptuel d'ordre supérieur.
Ce qui permet de dire que, tout en s'appuyant sur la sphère ontologique des dénotations pour garantir l'objectivité de la connaissance, Frege donne, en réalité, la priorité à la forme logique réelle des signes qui dénotent via un certain mode de présentation. En d'autres termes, le frégéanisme est un logicisme. Tout comme pour les logiciens de Port-Royal, la logique est aussi pour Frege, en quelque sorte, l'art de penser. Toutefois, là où ceux-là ancrent la pensée dans le processus mental des idées, celui-ci "appelle pensée [Gedanke] ce dont on peut se demander s’ il est vrai ou faux [et] compte donc parmi les pensées ce qui est faux tout comme ce qui est vrai [...] : la pensée est le sens d’une proposition"(Philosophische Untersuchungen). Bref, pour Frege, la sphère logique des noms propres est indissociable, non pas de la sphère psychologique des représentations mentales, mais de la sphère épistémique du sens (Sinn).

À cet égard, une analogie est particulièrement éclairante : "on peut observer la lune au moyen d'un télescope. Je compare la lune elle-même à la dénotation, c'est l'objet de l'observation dont dépendent l'image réelle produite dans la lunette par l'objectif et l'image rétinienne de l'observateur. Je compare la première au sens et la deuxième à l'intuition"(über Sinn und Bedeutung). Donc, si Frege insiste à ce point sur le sens d'une expression (ce qu'il appelle "pensée" lorsque cette expression est une proposition), c'est justement parce que la forme logique réelle des noms propres doit nous permettre d'examiner le contenu objectif de la connaissance comme à travers un télescope, lequel télescope pourrait même (si l'on ose se permettre de prolonger l'analogie frégéenne) être comparé au nom propre frégéen et les lois de l'optique à celles de la logique. Le sens d'un nom propre assume donc un double rôle :
- d'une part, il est le contenu informatif du signe, ou, ce qui revient au même, le mode de présentation de l'objet dénoté par le signe, c'est ce à travers quoi on peut savoir quelque chose de cet objet (ce que le télescope nous permet de voir de la lune)
- d'autre part, en tant qu'entité intermédiaire entre le signe dénotant et l'objet dénoté, le sens est ce qui rend la séquence linguistique caractéristique compréhensible sans recourir à un mystérieux processus psychologique mais en présupposant simplement une double relation épistémique entre le signe et l'objet, le signe visant l'objet à travers un certain mode de présentation et l'objet déterminant causalement ce mode de présentation que le signe se contente de montrer.

Qu'un nom propre soit nécessairement pourvu d'un sens, c'est-à-dire d'un contenu de connaissance objective, cela se manifeste à l'évidence dans le rôle que joue la notion d'égalité dans nos discours. Que veut-on dire en effet lorsque l'on dit a = b ? Il va de soi que l'on ne saurait signifier que l'objet a et l'objet b sont indiscernables, ce qui serait soit contradictoire (puisque, de fait, nous les discernons), soit dépourvu de toute pertinence (oui, et après ?). On ne saurait non plus vouloir dire seulement et toujours (bien que cela puisse être parfois le cas) que a est la définition de b, ou l'inverse. Car, en effet, il n'est pas rare, notamment dans le domaine scientifique, que a = b constitue une véritable découverte qui accroît notre connaissance. Donc, du point de vue frégéen, ce que l'on entend signifier en général par a = b, c'est que, bien que les deux signes aient une seule et même dénotation, l'objet dénoté en l'occurrence peut se présenter sous son aspect a ou bien sous son aspect b : la même planète peut se présenter sous l'aspect Hespérus (étoile du soir) ou sous l'aspect Phosporus (étoile du matin), le même nombre peut se présenter sous l'aspect y ou sous l'aspect f(x), la même personne sous l'aspect Dr. Jekyll ou sous l'aspect Mr. Hyde, etc. Bref, ce que l'on apprend lorsque l'on énonce a = b, c'est, en général, que les deux signes ont la même dénotation (Bedeutung) mais des sens (Sinne) différents.

Cette conception de l'égalité permet, en outre de comprendre le mécanisme obscur et confus de la croyance, toujours sans recourir à l'explication psychologique. Nous avons dit en effet que, pour Frege, la phrase est le nom propre d'une proposition, c'est-à-dire d'une pensée ou encore du mode de présentation de ces deux objets particuliers que sont vrai et faux. La pensée (le sens de la phrase), pour Frege est donc, en général (exceptions faites du discours indirect et du discours poétique) le contenu informatif d'une phrase déclarative, "non pas l'acte subjectif de penser, mais son contenu objectif qui peut être la propriété commune de plusieurs sujets"(über Sinn und Bedeutung). En vertu de notre approche de l'égalité comme une relation entre les modes de présentation de deux signes co-référentiels, toutes les phrases déclaratives vraies peuvent être considérées comme égales entre elles dans la mesure où elles ont même dénotation (le vrai) sous des modes de présentation (sens) différents. De même, parmi les constituants d'une phrase vraie, il doit être possible de substituer salva veritate, c'est-à-dire sans altérer la valeur de vérité globale de la phrase, un nom propre donné par un autre nom propre co-référentiel. Or, comment expliquer alors qu'un sujet pensant quelconque puisse considérer comme vraie la phrase Émile Ajar est l'auteur de la Vie devant soi mais Romain Gary est l'auteur de la Vie devant soi comme fausse ? Eh bien, justement, c'est que les pensées, autrement dit les propositions, ou encore le sens de ces deux phrases diffère, de sorte que la substitution salva veritate demeurera impossible pour quiconque ignore que Émile Ajar = Romain Gary. L'opacité des croyances individuelles se ramène donc à un défaut de connaissance.

Cela semble d'autant plus important que Frege souligne qu'"une pensée ne constitue pas [...] à elle seule, une connaissance ; pour connaître il faut encore unir à la pensée sa dénotation, c'est-à-dire la valeur de vérité de la pensée"(über Sinn und Bedeutung). En d'autre termes, comprendre pleinement le sens d'une phrase déclarative, c'est, entre autres choses, savoir qu'elle est vraie ou qu'elle est fausse. On peut généraliser ce propos en disant que la valeur de connaissance d'une expression donnée ne réside pas uniquement dans son sens mais dans ce sens (Sinn) en tant qu'il est le mode de présentation d'une certaine dénotation (Bedeutung). Pour reprendre l'exemple cité supra, nul ne pourra être dit comprendre réellement la phrase Émile Ajar est l'auteur de la Vie devant soi s'il ne sait, en même temps, que l'expression Émile Ajar dénote, non pas un auteur quelconque, mais Émile Ajar in persona, autrement dit ... Romain Gary (ce que, de toute évidence, le jury du Prix Goncourt de 1975 ignorait). En tout cas, le platonisme épistémologique de Frege permet de comprendre pourquoi celui-ci, tout comme les logiciens de Port-Royal, n'établit pas de différence logique entre les noms propres naturels et, par exemple, les descriptions définies. Si, en effet, on se demande en quoi précisément peut bien consister la valeur de connaissance d'un nom propre comme Émile Ajar, par opposition à celle d'une description comme l'auteur de la Vie devant soi, on répondra qu'elle consiste, entre autres, à savoir que Émile Ajar = Romain Gary, de même que celle de l'auteur de la Vie devant soi consiste, entre autres, à savoir que l'auteur de la Vie devant soi = l'auteur des Racines du Ciel. Entre autres choses, ce qui implique qu'on n'est pas très loin, avec Frege, de ce que Leibniz, à la suite de Port-Royal, appelle "notion complète d'un sujet", voulant signifier par là l'ensemble des prédicats faisant partie de la compréhension de ce sujet.

On peut donc remarquer à quel point le sens (Sinn) frégéen est doté de propriétés relationnelles et qu'il ne doit pas, à proprement parler, être conçu comme une entité, mais bien plutôt comme une disposition à relier, sous un certain mode de présentation bien déterminé, une expression linguistique à l'objet dénoté par cette expression, via, potentiellement, tous les autres modes de présentation possibles dudit objet. La complémentarité du concept et de l'objet, et par là même la compositionnalité des pensées et l'unité finale des propositions, tant au niveau sémantique qu'au niveau syntaxique, s'expliquent par l'insaturation du premier et la complétude du second : "il est impossible que toutes les parties d'une pensée soient closes sur elles-mêmes, l'une d'entre elles au moins doit être d'une façon quelconque prédicative et insaturée, sinon elles ne pourraient pas s'enchaîner"(über Begriff und Gegenstand). L'insaturation est donc, à cet égard, la propriété essentielle du sens, insaturation sémantique, comme nous l'avons vu, mais également insaturation syntaxique : "seule l'insaturation du sens fait que ces mots sont aptes à servir de lien"(ibid.). Le sens du signe est en effet ce par quoi il peut se composer avec d'autres signes pour contribuer à une expression dont le sens est plus complet. Il en est ainsi du nom propre dont le sens réside dans son propre mode de présentation, dans sa co-référentialité sémantique avec d'autres noms propres, mais aussi dans le fait de l'association syntaxique avec un terme conceptuel, contribuant à rendre l'ensemble vrai ou faux, donc contribuant au sens de la phrase. Et, de la même manière, le sens de la phrase participe à la composition du sens du texte.

Mais c'est dans le discours poétique ou dans le discours indirect que se manifeste cette remarquable propriété syntaxique d'incomplétude et donc de compositionnalité du sens. Dans le discours indirect, par exemple, "la proposition subordonnée a pour dénotation une pensée et non une valeur de vérité ; son sens n'est pas une pensée, c'est le sens des mots « la pensée que ... »". Ce qui explique que, dans la phrase le jury pense [en 1975] qu'Émile Ajar est un nouvel écrivain, la contribution de l'expression Émile Ajar est un nouvel écrivain à la phrase totale soit uniquement syntaxique et non pas sémantique. En effet, nous dit Frege, Émile Ajar est un nouvel écrivain n'est, ici, qu'une partie de cette phrase complète qui, seule, pourrait être dite vraie ou fausse, tandis qu'elle même ne participe qu'au mode de présentation (la pensée, Gedanke, en termes frégéens) de cette phrase, donc à son sens. À la place de le jury pense qu'Émile Ajar est un nouvel écrivain, on pourrait dire : le jury pense ceci : « Émile Ajar est un nouvel écrivain ». On verrait alors que l'expression Émile Ajar est un nouvel écrivain n'est pas utilisée en tant qu'elle dénote le vrai ou le faux, mais en tant qu'elle est mentionnée comme mode de présentation d'une certaine croyance, celle du jury. Et comme toutes le croyances, celle-ci est compatible avec un défaut de connaissance. Ce qui est bien la preuve que sa contribution logique est essentiellement syntaxique et non pas sémantique puisque la phrase totale peut être vraie alors même que la subordonnée enchâssée serait fausse si on tenait à lui attribuer une dénotation. Il en va de même pour les noms propres de personnages fictifs dont il nous importe peu qu'ils dénotent ou non une personne réelle pourvu qu'ils contribuent au mode de présentation de la phrase dans laquelle ils sont mentionnés. Par exemple, nous saisissons le sens (Sinn) de la phrase Othello est jaloux de Desdémone sans que nous ayons à nous préoccuper de (l'absence de) la dénotation des termes Othello et Desdémone (on devrait presque écrire « Othello » est jaloux de « Desdémone », mais on ne le fait pas, par commodité typographique). Dans tous les cas, lorsque le nom propre est réputé n'avoir pas de dénotation (ou, ce qui revient au même, ne dénoter que la classe nulle), la pensée (le sens de la phrase) à laquelle il contribue est néanmoins enrichie.