jeudi 3 février 2000

L'EFFICACITE ECONOMIQUE EST-ELLE COMPATIBLE AVEC LA JUSTICE SOCIALE ?

Le dogme commun à toutes les doctrines libérales en économie est que le welfare state, l’état de bien-être, ne se décrète pas mais se mérite. C’est-à-dire qu’il est inutile, voire contradictoire pour une autorité politique de vouloir déconnecter l’exigence de justice sociale de celle d’efficacité économique. En ce sens que l’efficacité économique est la condition nécessaire et suffisante de l’accroissement des richesses, lequel accroissement des richesses est la condition nécessaire et suffisante d’une volonté généralisée de partage plus équitable de ces richesses. Mais il y a un problème : comment expliquer qu’une entreprise qui réalise des profits substantiels licencie une partie de son personnel, ou en tout cas n’améliore pas substantiellement les conditions de vie de celui-ci ? Comment plus généralement expliquer que l’efficacité économique croissante dans les pays prétendument riches s’accompagne d’un accroissement sans précédent de la misère sociale ? Le lien de causalité entre efficacité économique et justice sociale n’est-il pas un mythe ? Et au delà, l’efficacité économique est-elle seulement compatible avec la justice sociale ? L’enjeu consiste à se demander si le fait de considérer la justice sociale uniquement sous l’aspect de la nécessaire récompense à un effort collectif ne relève pas plus de l’aveuglement superstitieux que de la rigueur scientifique.


I - L’efficacité de l’économie repose sur la maximisation inégalitaire des profits.

A - la mesure de l’efficacité économique se confond avec celle du profit des acteurs.

Comment mesure-t-on l’efficacité d’un système ? Nécessairement en considérant des taux de rendement quantitativement mesurables portant sur des grandeurs jugées significatives, au sens où on mesure l’efficacité d’un système physique en évaluant son rendement, c’est-à-dire le rapport entre par exemple l’énergie primaire fournie au système et l’énergie finalement restituée (thermique ou mécanique). Et si l’on entend par économie, d’une manière très générale, les principes qui sous-tendent les échanges dans une communauté humaine (étymologiquement, depuis Aristote, “gestion des biens domestiques d’une communauté”), l’efficacité économique se mesurera en termes d’un taux de rendement calculé à partir d’un volume d’échanges entre les acteurs économiques.

C’est ce qu’en langage moderne on nomme taux de croissance (à ne pas confondre avec les concepts de progrès qui désigne l’idée d’un mieux-être moral nécessaire, celui de développement qui désigne un changement qualitatif dans les conditions d’existence, celui d’expansion qui désigne un accroissement de courte durée d’une variable significative, celui de productivité qui désigne le rapport entre un volume de production et le nombre d’unités de production impliquées, celui de rentabilité qui désigne le rapport entre la valeur d’une production et le coût des unités de production impliquées). Il s’agit donc à présent de trouver une grandeur significative du volume des échanges entre les hommes qui permette d’établir ce taux de croissance. Il est clair que si les hommes échangeaient directement des biens sous forme de troc, l’évaluation serait impossible. Or, justement, la monnaie, comme élément de rupture du troc, permet de médiatiser les échanges et, par contrecoup, d’en évaluer le volume (à prix constants, c’est-à-dire en supposant invariante la valeur de la monnaie : si Vt1=1000 et Vt2=1100, ΔV=1-[Vt2/Vt1]=0,1 ; mais si Pt1=100 et Pt2=105, ΔV=1-[Vt2/Pt2]:[Vt1/Pt1]=0,048 ; avec V pour “volume d’échange”, P pour “indice des prix” et Δ pour "différentiel").

Donc, pour mesurer l’efficacité économique d’un système, nous voilà contraints d’évaluer des volumes d’échanges par leurs coûts monétaires supposés stables. Mais supposons deux situations où on échange le même produit :
- A a acquis un produit pour 12 unités monétaires, le vend à B pour 10, B vend à C pour 8 et C vend à D pour 6
- A a acquis un produit pour 6 unités, le vend à B pour 8, B vend à C pour 10, C vend à D pour 12.
On ne peut pas se contenter de faire la somme des valeurs échangées, car les deux situations auraient la même valeur totale (36) alors que dans le 1° cas les agents s’appauvrissent tous, dans le 2° ils s’enrichissent tous. Bref, si l’on veut que le coût monétaire soit le reflet d’un volume d’échange, il faut décider de ne prendre en compte que les variations (positives ou négatives) du coût monétaire des échanges, ce qu’on appelle la valeur ajoutée des échanges:
- dans le 1° cas, ΣVa=(10-12)+(8-10)+(6-8)=-6
- dans le 2° cas, ΣVa=(8-6)+(10-8)+(12-10)=6 (avec Va pour "valeurs ajoutées" et Σ pour "somme").
C’est pourquoi le taux de croissance qui sert d’indice d’efficacité économique sera le rapport de la somme des valeurs ajoutées des échanges (ou P.I.B.) en un lieu donné pour une période donnée (en général une région et un an) sur la somme des valeurs ajoutées dans le même lieu pour une autre période.

Mais cela signifie que ce qui sert de base au calcul de l’efficacité économique (la somme des valeurs ajoutées) dépend de l’intention de chaque agent économique de réaliser une plus-value, autrement dit un profit (cf. le 2° cas) dans ses propres échanges commerciaux. Et en effet “ce n’est qu’en vue du profit que [...] chaque individu tâche, le plus qu’il peut, de diriger l’industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, de sorte que chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société”(Smith, la Richesse des Nations, IV, 2). Bref, si c’est l’intention de profit qui fonde l’indice pertinent de l’efficacité économique, on devra dire qu’une économie est d’autant plus efficace que ses acteurs sont plus guidés par leur seul intérêt égoïste consistant à s’enrichir le plus possible. En quoi cette intention est-elle facteur de justice sociale ?

B - la recherche égoïste du profit entraîne un échange marchand inégalitaire.

Echanger des biens et des services, c’est vendre ou acheter, et “vendre ou acheter, c’est persuader, car une vente non consentie est nulle aux yeux du juge, mais elle l’est aussi aux yeux de l’autre contractant”(Alain, Eléments de Philosophie, VI, 5). Car qu’est-ce qu’un acte de vente (ou d’achat) sinon un acte conclu entre deux co-contractants, c’est-à-dire deux personnes supposées consentantes ? Dans le cas contraire, si l’on présume que le consentement de l’un des co-contractants a été extorqué frauduleusement (par exemple par la menace ou par la violence), l’acte n’a pas de validité juridique (art.1109 et sq. du Code Civil). Mais ce n’est pas tout, car si l’acte commercial est censé être conclu entre deux personnes consentantes, c’est parce qu’il vise la reconnaissance formelle par les deux parties que les objets échangés ont changé de propriétaire : si A vend à B un objet O contre une somme d'argent S, la validité de l’acte repose sur la reconnaissance par A et par B que O n’appartient plus à A mais à B, et que S n’appartient plus à B mais à A. Donc un acte commercial n’est pas un vol, c’est un double changement de propriétaire consenti et reconnu.

Or comment A peut-il simultanément vouloir échanger O contre S et vouloir maximiser son profit sans pour autant voler B ? Il n’y a qu’une solution : comme le dit Alain, persuader B, c’est-à-dire vanter à B les qualités de l’objet O pour en obtenir une somme S si possible supérieure à la vraie valeur V de l’objet. Il s’agit donc pour A de flatter le désir de B pour emporter son consentement sur le fait que S est supérieur à V. Car, si A cherche à exagérer les qualités de O pour le vendre plus cher qu’il ne vaut en réalité, c’est que, en employant des arguments rationnels, on n'aboutirait qu'à la conclusion que la valeur de O est V et non S. C’est pourquoi A ne cherche pas à convaincre rationnellement B mais à le persuader irrationnellement. Autrement dit, si A entend atteindre son double objectif légal d’échange et de maximisation du profit, alors il devra faire appel non à la raison de B, mais à son imagination alimentée et entretenue par ses désirs irrationnels.

De sorte que l’échange marchand est par nature inégalitaire puisqu’il suppose que l’une des deux parties à l’échange, non seulement va légalement s’enrichir, mais aussi va, tout aussi légalement, manipuler l'autre. Plus encore, la partie qui a réalisé le profit possède désormais une somme d’argent supplémentaire (S-V) qu’elle peut virtuellement faire fructifier à l’infini. Ce profit pour A correspond, en revanche, à un manque à gagner pour B qui se retrouve avec un bien qu’il ne pourra plus faire fructifier. Or il est clair que cet effet est cumulatif : plus on fait de profit, plus on peut faire virtuellement fructifier ce profit, et inversement, plus on perd de l’argent, plus on accumule le manque à gagner. D’où le conseil qu’Alain donne à ceux qui réalisent des profits : “contentez-vous d’être riches et renoncez à être juste [car] la justice, c’est l’égalité”(Alain, Eléments de Philosophie, VI, 4). Or il semble en effet que la justice sociale soit précisément autre chose que la simple légalité juridique. Ce que semble supposer la justice sociale, c’est un système d’échanges qui contribue concrètement à redistribuer une partie des profits de manière à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes personnes qui s’enrichissent et les mêmes qui s’appauvrissent, ou encore à compenser les effets socialement inacceptables du fonctionnement libre des mécanismes d’échanges économiques essentiellement inégalitaires. Et ce pour la raison, comme le précise Alain, que “la justice, c’est l’égalité” : c’est-à-dire que sans égalité de droit entre des citoyens qui savent que les inégalités de fait trop criantes vont être compensées par des mécanismes légaux, il n’y a pas de justice sociale. Or, pour quelle raison ceux qui font cumulativement du profit et donc s'enrichissent dans une économie de marché accepteraient-ils des mécanismes compensateurs qui entravent leur enrichissement ?

B - la maximisation du taux de croissance débouche sur la concurrence généralisée.

La notion de "valeur ajoutée", qui va servir de base à la mesure de l’efficacité d’un économique, n’est autre que l’aspect mesurable en termes monétaires de la production de biens ou de services en général. Mais si, en plus, l’idéal de l’efficacité économique doit consister à maximiser l’accroissement de la somme des valeurs ajoutées, alors il est clair qu’une économie efficace sera d’abord une économie marchande mais aussi et par conséquent une économie concurrentielle. Une économie efficace est d’abord une économie marchande, c’est-à-dire préoccupée par l’augmentation quantitative de la valeur des seules marchandises. En effet de quelle valeur peut-il s’agir dès lors qu’elle est censée correspondre à une certaine quantité de monnaie, sinon la valeur d’échange et non pas la valeur d’usage qui elle exprimerait plutôt la qualité d’une satisfaction : Smith dirait qu'il est plus rentable d'échanger des diamants qui n'ont aucune utilité mais une grande valeur d'échange que de l'eau qui a une grande utilité mais qui (sous nos latitudes) n'a que peu de valeur d'échange. Car le but de la production “n’est plus tel produit spécifique ayant des rapports particuliers avec tel ou tel besoin des individus, c’est l’argent”(Marx, Ebauche ...). La finalité du produit, bien ou service, n’est pas la consommation au moyen de l’échange sur un marché contre de la monnaie, c’est le contraire : la finalité du produit est d’être échangé contre de la monnaie, via l’incitation à la consommation. Le produit (but) prend alors le nom de marchandise (moyen) et la monnaie (moyen) s’appelle désormais capital (but). Il s’ensuit que seule la production marchande est valorisée dans une économie efficace, et les autres formes de productions sont systématiquement dévalorisées, voire méprisées : la production domestique de biens ou de services destinés à être directement consommés par le producteur ou troqués contre d’autres biens ou services ; la production collective de biens et de services (routes, éducation, ...) qui sont destinés à être utilisés sans transaction monétaire sur un marché par ce qu’on appelle justement des usagers. Bref, à l'aune du critère "valeur ajoutée", une économie efficace est une économie dans laquelle les seules productions significatives sont des marchandises et les seuls instruments pertinents d’évaluation sont les instruments financiers (le capital) : économie de marché, économie efficace et économie capitaliste sont alors synonymes, comme le sont aussi monnaie stable et unique et instrument fiable de mesure de l’efficacité économique (cf. les avatars de l'Euro dans le cadre de la construction Européenne).

Or une économie dont le système d’évaluation ne s’intéresse qu’à l’accroissement des performances marchandes en termes financiers est nécessairement une économie concurrentielle. La course à la maximisation de la valeur d’échange des marchandises, va déboucher sur une concurrence entre capitalistes d’abord, mais par contre-coup, entre travailleurs et capitalistes, enfin entre travailleurs eux-mêmes.

En effet, si la performance d’un système économique se mesure à l’accroissement de la somme des valeurs ajoutées, alors la valeur ajoutée, comme différence entre la valeur d’échange d’une marchandise produite et le coût de fabrication de cette marchandise (ou entre la valeur d’échange de la marchandise vendue et la valeur d’échange des biens et des services achetés pour produire la marchandise) est d’autant plus élevée que les salaires sont plus faibles. Car la course à la performance marchande engendre une course à la productivité, c’est-à-dire à l’accroissement du rapport du volume de la production à la quantité de facteurs de production engagés dans la production. Or, l'un de ces facteurs de production, c'est le travailleur employé. Il en résulte que le capitaliste, c’est-à-dire le propriétaire du capital va tendre naturellement à minimiser ses coûts salariaux en tant que coûts de production afin de rendre ses produits compétitifs sur le marché, dans le but final de maximiser son profit.

Mais la concurrence entre capitalistes pour la course aux débouchés économiques et la concurrence entre capitaliste et travailleur (la maximisation du profit de l'un, c'est la minimisation du salaire de l'autre) introduit, en outre, une concurrence entre les travailleurs eux-mêmes puisque “sous sa forme machine, le moyen de production devient immédiatement le concurrent du travailleur”(Marx, le Capital, I). En effet, l’obsession de la performance marchande, en tant qu’elle induit une concurrence entre les marchandises offertes sur le marché et donc incite à une productivité optimale des facteurs de production, tend à substituer le capital au travail, notamment, comme le dit Marx, sous forme de machines, plus performantes, à coût égal, que le travail humain. Il s’ensuit un volant incompressible de demandeurs d’emploi qui constitue “l’armée de réserve industrielle qui pèse sur l’armée active pour en réfréner les prétentions salariales”(-id-). Donc la concurrence s’étend aux travailleurs qui, lorsqu’ils sont candidats à un emploi, ont tendance à se contenter de conditions de rémunérations plus modestes par peur de se voir préférer d’autres candidats moins gourmands. Bref, on aboutit à une situation de division sociale en fonction des intérêts divergents des uns et des autres. Or en quoi une telle situation peut-elle engendrer autre chose que l’affrontement et donc, in fine,  de l’injustice ?


II - Les libéraux sont de mauvaise foi en croyant que l’efficacité économique peut se passer de justice sociale.

A - la libre concurrence économique suppose l’intervention d’une “main invisible”.

Il semblerait en effet qu’un système d’échange dont la norme d’efficacité est l’enrichissement personnel et égoïste soit source de conflits qui, à terme, devraient rendre ce système invivable : soit directement si les conflits sociaux dégénèrent, transformant le marché en champ de bataille, soit indirectement en rendant les acteurs perdants de plus en plus méfiants à l’égard des mécanismes spontanés du marché. En fait, comme le remarque Smith “l’intention de chaque individu n’est pas de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société, il ne pense qu’à son propre gain [mais] en cela comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions”(la Richesse des Nations, IV, 2). Autrement dit, là où la recherche égoïste du maximum de profit devrait faire entrer chacun en conflit avec tous, là où la concurrence économique devrait se transformer en guerre de tous contre tous (bellum omnia contra omnes, comme dirait Hobbes), en réalité il se trouve que chacun est utile à tous. Comment expliquer ce mystère ?

Le problème que pose Smith est connu aujourd’hui sous l’appellation de "dilemme du prisonnier" (prisoner's dilemma, Luce et Raiffa, Games and Decisions) dont les principes rationnels sont les suivants :
- chacun recherche son plus grand intérêt
- or chacun sait que le plus grand intérêt de chacun pourrait être réalisé si chacun coopère à long terme, c’est-à-dire renonce durablement à la concurrence pure et parfaite
- mais chacun craint d’être seul à coopérer, c’est-à-dire à renoncer à la concurrence, et donc de perdre à court terme des profits substantiels sans aucune contrepartie à long terme
- donc chacun préfère ne prendre aucun risque et renonce finalement à la coopération à long terme pour se replier sur la concurrence à court terme.

Concrètement, chacun sait très bien qu’il faut renoncer à s’en remettre aux seuls mécanismes de la concurrence sous peine que les perdants ne puissent plus payer ou bien se révoltent. De plus, un système de concurrence pure et parfaite est auto-destructeur en ce qu’il débouche sur des conflits d’intérêts qui, à terme, ne peuvent être réglés que par le recours à la violence (ex. de l’Allemagne nazie et de la recherche du Lebensraum, de “l’espace vital”). Chacun sait donc très bien qu’il faut un système de mécanismes sociaux qui compense les effets désastreux que pourraient avoir sur certains le fait de s’appauvrir durablement. Bref, chacun sait très bien que le principe de libre concurrence doit être limité, à la fois en fixant des règles d’encadrement des prix, et en instituant des prélèvements obligatoires sur les profits afin de les redistribuer. Malgré cela, chacun préfère consciemment réaliser son profit à court terme car nul ne peut être certain de la coopération d’autrui sur le long terme. Et pourtant, la catastrophe redoutée et théorisée par le "dilemme du prisonnier" ne se produit pas, bien au contraire, tout se passe en fait comme si une bonne dose de coopération compensait les méfaits de la concurrence. Bref, tout se passe comme si l’efficacité économique s’accompagnait en fait d’une certaine dose de justice sociale qui empêche la concurrence de devenir guerre.

Or il est clair que la justice, qui est le fruit d’une coopération politique, n’est pas une conséquence de l’efficacité qui, elle, est engendrée par la concurrence économique. Il faut donc admettre que ce qui rend possible l’efficacité économique, c’est l’acceptation implicite par les acteurs économiques d’une certaine régulation des marchés. Celle-ci doit faire intervenir dans une logique économique de maximisation des profits, des préoccupations de justice sociale qui tempèrent la logique économique. Comme le dit Amartya Sen “même si l’on n’intègre pas les buts d’autrui dans ses propres buts, la reconnaissance de l’interdépendance peut suggérer le respect de certaines règles de comportement qui n’ont pas nécessairement de valeur intrinsèque, mais qui ont une grande importance instrumentale”(Ethique et Economie). Ainsi, il est tout-à-fait possible que la “main invisible” dont parle Smith ne soit rien d’autre qu’un ensemble de principes moraux qui rendent possible le cynisme économique. Quels peuvent donc être de tels principes ?

B - les principes a priori de justice sociale sont les conditions de possibilité de l’efficacité économique.

L’explication classique de la “main invisible” par la tradition économique libérale consiste à dire qu’il existe un état de nature réel “qui est celui d’une parfaite liberté d’agir, de disposer de sa personne et de ses propriétés dans les limites de la loi naturelle”(Second Traité du Gouvernement, §84). Ce que dit Locke, c’est que l’existence de l’homme est régie par une loi naturelle qui le pousse à subsister et donc à se procurer par son travail les moyens de sa subsistance : “le travail qui est le mien, sortant les choses de l’état de communauté où elles étaient, a fixé ma propriété sur elles”(-id- §28). Autrement dit le fait de transformer, si peu que ce soit, par mon travail, les choses indistinctes de la nature me donne le droit de les considérer comme miennes. Or, comme naturellement il doit se produire des affrontements personnels entre les intentions d’appropriation des uns et des autres, il devient nécessaire de se doter “d’une loi commune ainsi que d’une magistrature à qui faire appel pour trancher les controverses”(-id- §87). Bref, l’homme commencerait par accumuler de la richesse par son comportement naturellement avide et, à un certain moment critique, se donnerait des lois pour tempérer ce comportement. Dit d’une autre manière, l’homme serait naturellement dans un état de concurrence économique, ce n’est que lorsque cette concurrence est devenue insupportable qu’il passerait à l’état de coopération politique qui lui donne l’occasion d’élaborer des règles de justice sociale.

Le défaut de cette argumentation est que l’état économique dans lequel l’homme jouit d’une absolue liberté de s’enrichir ne précède pas réellement l’état politique dans lequel il instaure des règles de justice. C’est même exactement le contraire car, les affrontements physiques ne débouchent sur une solution négociée que dans les sociétés humaines, non pas dans les sociétés animales. Il faut donc admettre que, si les hommes ont cette faculté de régler leurs différends par le recours au droit plutôt qu’à la seule force physique, c’est parce que l’état politique comme ensemble de devoirs précède toujours l’état économique réel. De sorte que, comme le montre Rawls, la libre concurrence économique ne peut durablement s’exercer que dans le cadre de principes a priori avec lesquels les citoyens sont nécessairement d’accord. Quelles sont donc ces règles ?

Rawls fait remarquer d’abord que “les partenaires sont situés derrière un voile d’ignorance : ils ne savent pas comment les différentes possibilités affecteront leur propre cas particulier et ils sont obligés de juger les principes sur la base des seules considérations universelles”(Théorie de la Justice, §24). Ce qui signifie que les exigences sociales de tout acteur de la vie politique et économique découlent du fait que personne ne sait jamais exactement ce qui va lui arriver dans la vie, de sorte que chacun souhaite un système de garanties de base universelles pour le cas où lui-même devrait en bénéficier un jour. Et le “voile d’ignorance” n’est rien d’autre que la somme des incertitudes concernant l’avenir de tout homme en général.

Ensuite, toujours en vertu de cette incertitude qui pèse sur l'avenir de chacun, chacun va exiger que “chaque personne ait un droit égal au système le plus étendu de libertés de bases égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres”(-id- §11). Autrement des principes a priori doivent garantir une égalité des droits, c’est-à-dire un ensemble de libertés de base qui soient telles que le résultat de l’activité économique ne soit pas une diminution de ces libertés pour certains et un accroissement pour d’autres. Cela dit, puisque l’activité économique réelle s’accompagne inévitablement d’inégalités de fait, celles-ci “doivent être organisées de façon à ce que l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et qu’elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous”(-id-). Bref, l’efficacité économique du système de libre concurrence est conditionné par le respect de deux principes moraux : que les perdants dans le jeu économique soient indemnisés par des prélèvements sociaux effectués sur les profits des gagnants (ex. des banques qui prêtent aux pays pauvres de l’argent pour que ceux-ci remboursent l’argent qu’ils leur doivent déjà !) ; que tout le système social soit basé sur l’égalité des chances de façon à ce que nul n’ait de bonne raison de mettre ne doute l’efficacité du système de libre concurrence dans la mesure où chacun aurait a priori les mêmes chances de réussite ou d’échec.

Il faut donc traiter l’efficacité économique comme n’importe quelle situation de réussite dans un jeu ou dans un sport donné : c’est parce qu’il y a des règles du jeu que l’on peut gagner ou perdre, soit en les respectant si cela suffit pour gagner, soit, éventuellement en les contournant et en trichant si cela ne suffit pas. De sorte que le gain est toujours légitime, car même s’il est irrégulier, au nom de l’égalité des chances, après tout, “tout le monde n’a qu’à en faire autant”. Les règles de justice sociale ont donc pour effet paradoxal de libérer les acteurs économiques de tout scrupule moral, ce qui accroît évidemment leur efficacité en termes de désir d'enrichissement. Mais, en feignant de croire que c’est le seul jeu de la libre concurrence débarrassée des interventions compensatrices de l’Etat qui fait l’efficacité de ce système, les libéraux sont de mauvaise foi puisqu’ils ne font que se dissimuler les véritables raisons de cette efficacité : à savoir l’existence de règles de justice sociale supposant une intervention compensatrice de l’Etat. Finalement, ce qu'on appelle "justice sociale", n'est-ce pas l'ensemble de ces règles compensatrices qui perpétuent en les justifiant les mécanismes concurrentiels et donc inégalitaires de l'efficacité économique ?


III - Est juste ce qui rationalise a posteriori ce système de concurrence généralisée.


A - la notion de justice est déterminée a posteriori et non pas a priori. 

Si l’efficacité économique consiste en une maximisation des performances marchandes des acteurs économiques, performances mesurées en termes de valeurs ajoutées sur le marché, alors il s’ensuit une concurrence généralisée. Or une telle concurrence ne peut se limiter au strict domaine économique mais s’étend aussi à tous les aspects de l’existence sociale de l’individu. Car “ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience”(Marx, Critique de l’Economie Politique). Ce qui signifie que l’existence consciente des hommes dépend directement du réseau de rapports sociaux à l’intérieur duquel chaque individu prend conscience de ce qu’il fait et porte un jugement de valeur sur ce qu’il fait. En effet, “c’est uniquement par la conscience que la personnalité [...] devient soucieuse et comptable des actions passées”(Locke, Essay ..., II, xxvii, 26), c’est-à-dire que l’individu devenu personne juridique et morale est capable de se sentir concerné par ce qui se dit à son sujet. Tout cela suppose le primat des conditions matérielles d’existence (que Marx appelle "infrastructures") sur lesquelles viennent se greffer les institutions morales et juridiques ("superstructures") dont la fonction est de rationaliser les rapports, comme on l'a vu, toujours potentiellement conflictuels entre agents économiques préoccupés par la seule maximisation de leur profit individuel. C’est en ce sens que “l’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées”(Critique de l’Economie Politique).

Mais si les relations entre les acteurs de l’activité productive sont, afin de maximiser le taux de croissance de la somme des valeurs ajoutées, des relations de concurrence généralisée, alors on aboutit à un paradoxe : c’est que le tissu social qui résulte de telles infrastructures est en lambeaux et n’est plus donc à proprement parler un tissu. Chacun est pour chacun un concurrent avéré ou potentiel, et, dans le cas le plus simple, celui de l'économie capitaliste, deux classes sociales se font face dont les intérêts sont inconciliables (les travailleurs et les capitalistes). “La division sociale du travail met en face les uns des autres des producteurs indépendants qui ne reconnaissent en fait d’autorité que celle de la concurrence et, de même que dans le règne animal, c’est la guerre de tous contre tous, bellum omnium contra omnes”(le Capital, I). Ce qui est intéressant ici c’est que Marx cite Hobbes, lequel fait remarquer que cette situation de concurrence pure et parfaite à la fois pour se procurer sa subsistance vitale (rivalité), pour la conserver (méfiance) et, si nécessaire, pour se défendre (fierté) caractérise l’état de nature, c’est-à-dire l’absence de superstructures sociales. De là l'idée que l’homme est naturellement égoïste, individualiste, agressif, etc. Ce qu’on oublie de dire, c’est que, réduit à l’état de nature par une concurrence sans limite, l’individu essaie tout bonnement de survivre et non pas, comme disait Aristote, de vivre bien, de vivre le mieux possible. Et de même qu’on ne dira pas (sauf métaphoriquement) d’un être vivant qui fait effort pour survivre qu’il est injuste, de même, dans “la guerre de chacun contre chacun [...] rien ne peut être injuste [...] là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice”(Hobbes, Léviathan, xiii). Or la loi commune est incompatible avec la situation d’atomisation des individus dans une situation de concurrence pure et parfaite. Donc il n’y a aucun sens à parler de l'injustice d'une situation de concurrence pure et parfaite qui transforme les hommes en animaux préoccupés par leur seule survie. C’est une situation de fait, voilà tout. C’est la situation dans laquelle “manger, boire, procréer, etc [...] sont transformées en fins ultimes et ne sont plus que des fonctions animales”Marx, (Manuscrits de 1844).

Sauf que, contrairement au signal animal qui ne manifeste que le plaisir ou la douleur, “le langage humain existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible et par suite le juste et l’injuste”(Aristote, Politique, I, 1253a). Ce qui veut dire que le fait de posséder un langage rend l’homme apte à émettre des jugements de valeur sur sa situation, fût-elle animale. Or il va de soi que les conditions d’existence déterminées par la course à l’efficacité économique ne peuvent, sur le long terme, être jugées injustes. Sinon cela voudrait dire qu’il y a une règle qui les juge telles et alors on ne comprendrait plus comment de telles conditions aient pu perdurer sans s’accompagner de désordres sociaux majeurs. Mais alors, puisque c’est la règle humaine, inscrite dans le langage, qui fait le juste ou l’injuste, et qu’on imagine mal une infrastructure économique inégalitaire scier la branche sur laquelle elle est assise en émettant des normes qui entraveraient son propre fonctionnement, on doit admettre que la loi doit nécessairement considérer ce qui découle de la situation de concurrence inter-individuelle généralisée comme juste. Il appartient donc à la loi juridique de justifier a posteriori, c’est-à-dire de rationaliser idéologiquement l’efficacité économique pour la faire apparaître comme juste. Comment s’y prend donc la loi pour transformer un état de fait (c’est ainsi) en état de droit (c’est juste) ? 

B - ce qui est juste est ce qui correspond à l’idéologie des droits de l’homme. 

On pourrait croire que la rationalisation ou encore la justification a posteriori des conditions sociales engendrées par l’obsession de l’efficacité économique n’est qu’une version moderne de loi de la jungle, autrement dit de la loi du plus fort : “ce que la nature enseigne chez toutes les espèces animales et dans toutes les Cités, c’est que le plus fort domine le moins fort [...] voilà ce qui est juste”(Platon, Gorgias, 483c). Les plus forts étant, dans un système économique tourné vers la performance marchande, les capitalistes, c’est-à-dire les propriétaires des capitaux propres à produire une marchandise donnée, et après échange marchand, ceux à qui appartient la décision de répartir la valeur ajoutée (profits, salaires, intérêts obligataires, amortissements, impôts, taxes, prélèvements sociaux, etc.). On pourrait donc croire que la justice d'un système économique performant soit simplement imposée par la force même des capitalistes. Mais cette approche est très naïve car “sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause [...] sitôt qu’on peut désobéir impunément on le peut légitimement”(Rousseau, du Contrat Social, I, 3). Ce qui signifierait pour les capitalistes qu’ils imposent leur notion de justice uniquement parce qu’ils se savent les plus forts, mais qu’ils reconnaissent en même temps et tacitement la relativité et la fragilité de leur supériorité qui pourrait tout aussi bien changer de sens si par hasard des travailleurs devenaient les plus forts. Bref, cela impliquerait que le plus fort accepterait de bonne grâce de n’être plus le plus fort le cas échéant.

Donc, si la constatation du droit “ceci doit être considéré comme juste” avait le même sens que la constatation du fait “c’est ainsi mais ça pourrait être autrement”, elle serait contre-productive pour les plus forts car une domination dont les moins forts reconnaissent la nécessité est toujours plus stable et plus solide qu'une domination dont les moins forts soupçonnent la contingence. Il faut donc plutôt admettre que “le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir”(-id-). Donc, puisque l’homme dominé par la situation matérielle qui lui est faite reste tout de même un homme pourvu de langage et donc de la possibilité d'en faire un usage conscient, il faut le conditionner à jouer des jeux de langage où il est encouragé à dire et à penser que la force qui le domine est nécessairement juste et que la soumission à cette force est nécessairement un bien. Bref, il s’agit de faire passer l’aspect a posteriori culturel et contingent du triomphe de l’économie capitaliste dans la catégorie supérieure de l’a priori naturel et nécessaire : “en disant que les rapports actuels de la production capitaliste sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développe la production conformément aux lois de la nature”(Marx, Misère de la Philosophie).

Or il n’est pas, aujourd’hui, un seul système politique fondé sur les exigences de l’économie marchande qui ne se réclame, de près ou de loin, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dont l’article 1 proclame queles hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Et en effet,la transformation de l’argent en capital exige que le possesseur d’argent trouve sur le marché un travailleur libre”(Marx, le Capital, I) : contrairement à l’économie antique ou féodale qui considèrent explicitement le travailleur comme un esclave privé de liberté, il est essentiel à l’économie capitaliste de considérer le travailleur comme libre de ses actes et de ses pensées. Dans le cas contraire, le fait pour le capitaliste de tirer un profit privé de l’activité laborieuse du travailleur (en minimisant les salaires pour maximiser les profits par exemple) serait considéré comme de l’exploitation et ne susciterait pas l’adhésion majoritaire des travailleurs. Tandis qu’en présentant la situation comme la conséquence d’un contrat entre le travailleur et son employeur, d’une part on interdit au travailleur de se poser en victime devant un tribunal puisque “le contrat est une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s’obligent envers une ou plusieurs autres à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose”(Code Civil, art.1101) ; d’autre part, on fait du travailleur l’égal en droit de l’employeur puisque la libre conclusion de ce contrat est la conséquence logique d’un soi-disant calcul d’intérêt dont l’un et l’autre sont également co-responsables en ce qu’il maximisent tous les deux leurs utilités finales, c’est pourquoi “il n’y a point de consentement valable si le consentement n’a éta donné que par erreur ou s’il a été extorqué par violence ou surpris par dol”(Code Civil, art. 1109). Bref, l’idéologie de la liberté et de l’égalité civiles est destinée à assurer un consensus majoritaire autour de l'idée que c'est tout à fait librement et avec fair play que les dominés et les exploités consentent à leur domination et à leur exploitation.

De même, s’agissant de l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui proclame que “les droits naturels et imprescriptibles de l’homme [sont] la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression”, il est facile de montrer en quoi il participe au processus de rationalisation de ce qui constitue précisément les conditions d’existence humaine dans une économie capitaliste tournée vers la performance marchande : outre la liberté, la naturalisation et la sacralisation de la propriété rend licite toute acquisition onéreuse (ceux qui n'ont qu'un salaire de misère pour vivre sont mis sur le même plan que ceux qui font des profits fabuleux !) ; enfin les notions très ambiguës de sûreté et de résistance à l’oppression permettent de réprimer toute révolte qui irait à l’encontre des intérêts économiques des capitalistes (ex. du démontage du McDonald de Millau) ou au contraire d’intervenir militairement pour soutenir une révolte contre ceux qui mettraient en doute la supériorité du système capitaliste et de ses superstructures politiques (ex. de l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie). On doit donc admettre que rien, absolument rien, dans la notion d’efficacité économique en général (abstraction faite des exceptions qui justement sont là pour confirmer la règle) n’est injuste, c’est-à-dire contraire à l'idéologie des Droits de l’Homme. D’ailleurs, pour convaincre les hésitants, il est rappelé que “la garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique [...] instituée pour l’avantage de tous”(D.D.H.C., art.12). Bref, comme le dit Pascal “ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste”(Pensées, B298). Dès lors, l'optimisme libéral est pleinement justifié : “les riches ne consomment guère plus que les pauvres et, en dépit de leur égoïsme et de leur rapacité naturelle, [...] ils partagent tout de même avec les pauvres les produits des améliorations qu’ils réalisent : ils sont conduits par une main invisible [...] et ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société”(Smith, Théorie des Sentiments Moraux, IV, 2). La "main invisible", le "miracle économique", c'est que l’intérêt général apparaît bien comme la somme algébrique des intérêts particuliers évalués à l'aune de leur profitabilité, l’efficacité économique globale comme équivalente à la juste satisfaction des intérêts égoïstes de chacun. Et comme celle-ci consiste en “une vie de plus en plus confortable pour [des] gens [qui] ne peuvent pas imaginer un univers [...] qualitativement différent”(l’Homme Unidimensionnel, II), alors l’effet de l’efficacité économique, le progrès technologique, conditionne les individus au point de leur confisquer le pouvoir de penser autrement, en particulier celui de penser autrement le problème de la justice sociale, c’est-à-dire de la justice liée à l’efficacité économique.


Conclusion.

Nous avons donc pu voir que l’efficacité économique se confond avec l’espérance des profits réalisés par les acteurs économiques d’une communauté donnée à une époque donnée. De telle sorte que l’exigence d’enrichissement personnel et égoïste conduit à traiter autrui comme un pur concurrent commercial à éliminer plutôt qu’un partenaire avec qui coopérer dans le cadre d’une société juste où règnerait une égalité de fait. Pourtant, comme le montre Smith, la compétition économique ne débouche pas nécessairement sur un affrontement physique entre les gagnants et les perdants, preuve que les uns et les autres semblent guidés par une “main invisible”. La raison en est que le respect des principes de justice sociale n’est pas dicté a priori par le besoin de maintenir l’ordre social, mais au contraire par la nécessité d’établir a posteriori des règles efficaces qui rationalisent au coup par coup les péripéties du jeu économique. Ces règles de "justice sociale", sacralisées dans la notion de "droit de l'homme", sont donc paradoxalement les conditions de possibilité de l’efficacité économique fondée sur une soi-disant libre concurrence.

lundi 3 janvier 2000

PEUT-ON MENTIR A SOI-MÊME ?

Cf. aussi : Ne pas croire ce que l'on sait : mensonge à soi-même, schizophrénie et capitalisme.

On dit en français “se tromper”, c’est-à-dire “tromper soi-même”. Ce qui suggère l’idée que l’on pourrait mentir à soi-même. En effet, celui qui prend très sérieusement part à un jeu en oubliant que ce n’est qu’un jeu, ne ment-il pas à lui-même ? Celui qui vit dans l’illusion du retour possible de l’être cher qu’il a perdu, ne ment-il pas à lui-même ? L’acteur de théâtre ou de cinéma qui incarne un personnage, qui oublie qui il est en réalité le temps de la représentation, ne ment-il pas à lui-même ? Or, ce qui semble rendre le mensonge condamnable, c’est l’abandon délibéré de l’exigence rationnelle de communicabilité universelle : “mentir fait de l’homme l’objet du mépris général, c’est un moyen de le dépouiller auprès de lui-même de la considération et de la crédibilité que chacun devrait nourrir pour sa propre personne”(Kant, Propos de Pédagogie, IV, 489). Celui qui ment devient alors l’objet du mépris d’autrui et de la perte de l’estime de soi car il confisque à son profit le moyen par excellence de coopération avec autrui : l’exigence de vérité. D’où le problème : peut-on mentir à soi-même ? La thèse de Sartre à ce propos est que le mensonge à soi-même existe : c’est la mauvaise foi. L’enjeu et de savoir si l’opposition entre moi et autrui est aussi tranchée qu’on veut bien le dire.


I - La possibilité du mensonge semble supposer la dualité du trompeur et du trompé.

A - la conscience est une activité de négation de ce qui est.

Si le moi avait une essence (ou une nature), il n’y aurait pas de pensée consciente possible. En effet, le moi serait alors un objet vivant qui serait entièrement déterminé par sa mémoire génétique et par sa mémoire individuelle. Il se comporterait conformément à ses aptitudes génétiques en fonction des seules expériences sensibles pertinentes pour sa survie. Dès lors toute sa pensée se bornerait à la réalisation d’inférences inductives permettant d’optimiser ses réactions motrices aux sollicitations causales de son environnement. Et il n’aurait nul besoin d’un langage universellement communicable puisque ses pensées n’auraient de pertinence que dans le contexte particulier dans lequel il se trouve. Il n’y aurait pas de possibilité alors de prendre conscience de ce qui est perçu ou de ce qui est inféré.

Or l’homme possède un langage universalisable qui exprime des pensées conscientes, c’est-à-dire des pensées qui ont pour fonction non pas d’être adéquates à ce qui est (les perceptions et les inférences animales sont suffisantes), mais d’être suffisamment vagues et générales pour pouvoir correspondre à plusieurs états indéterminés de la réalité sur lesquels il convient de s’interroger. Donc si l’homme a une conscience qui permet d’interroger le réel avec des perceptions incomplètes (concepts et valeurs) et des inférences universelles (déductions), c’est que la conscience n’est pas déterminée mais déterminante, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas partie du réel, mais elle est le pouvoir de déterminer le réel par son activité logique. Ainsi le moi conscient n’est pas un objet physique déterminé, mais un sujet logique déterminant qui se confond avec l’activité même de la conscience : “la conscience est un être pour lequel il est dans son être question de son être, en tant que cet être implique un être autre que lui”(E.N., intro, v). La conscience n’est pas un moi immuable mais une entité dont la nature est toujours en question car son existence se confond avec celle du langage, c’est-à-dire d’autrui.

Disons donc que toute l’existence consciente consiste à nier une situation réelle donnée mais originairement indéterminée. A partir de cette situation réelle mais indéterminée, la conscience va par son activité, déterminer un objet. Par exemple “lorsque j’entre dans ce café pour y chercher Pierre, il se fait une organisation synthétique de tous les objets du café, sur fond de quoi Pierre doit apparaître” (E.N., I, i, 2). La conscience fonctionne comme une entité qui découpe, dans un contexte originairement indéterminé, des aspects provisoirement déterminés de la réalité (ce que Platon appelle “l’opinion”). Autrement dit, être conscient de quelque chose, c’est donner de la valeur à un aspect pertinent du réel. Dès lors, il apparaît que la conscience est la possibilité pour la réalité humaine de sécréter un néant qui l’isole (E.N. I, i, 5), c’est-à-dire une activité de détermination, c’est-à-dire de négation du réel originairement indéterminé, qui la met à distance du réel. Mais alors, cette activité de négation intentionnelle de ce qui est ne risque-t-elle pas de poser des problèmes dans la communication des pensées ?

B - le mensonge est une négation de l’intention de communiquer de manière transparente.

Ce qui fait de la pensée consciente un cas limite au sein du vivant, c’est qu’au moment où elle détermine un objet dans le réel, la conscience possède la possibilité de se de se rendre compte de son activité : elle n’est pas seulement capable de s’interroger sur son objet (quel est donc cette chose ?) mais aussi sur son activité (qu’est-ce que je suis en train de faire ?). Cet aspect de la conscience est particulièrement problématique dans les processus de communication. 

Par exemple, lorsque A affirme p à B, B est invité à admettre deux choses :
- que p dit explicitement ce qui est réellement le cas, c’est-à-dire que p permet à B, sur proposition de A, de déterminer le réel en produisant des effets cognitifs importants pour un effort de traitement modeste ; donc ce que A dit à B, c’est un jugement de connaissance qui énonce explicitement ses conditions de vérité (“p” est vraie ssi p)
- mais aussi que p montre implicitement l’intention consciente de A (puisque A est supposé se rendre compte de ce qu’il dit) à savoir de manifester ce dont A se rend compte à propos de p, ou encore un jugement de valeur de A sur p ; donc ce que A montre à B, c’est l’intention qu’il vise en disant p (que p est vraie, ou fausse, ou triste, ou scandaleuse, etc.).

Bref, lorsqu’une conscience communique une pensée affirmative, elle dit objectivement ce qu’il en est de la réalité telle qu’elle l’a déterminée, et elle montre subjectivement (sans le dire) l’effet que lui fait cette détermination. De sorte qu’il y aura erreur lorsque la phrase qui est dite ne correspond pas à une détermination possible de la réalité. Mais il y aura mensonge lorsque l’intention qui est montrée n’est là que pour masquer une autre intention qui elle est cachée (entre les deux se trouve l’illusion dans laquelle ce qui est dit se confond avec ce qui est montré). Bref, le mensonge consiste à rendre opaque son intention de communication là où autrui s’attend à ce qu’elle soit transparente. Il concerne non ce qui est dit mais ce qui est montré, non les phrases mais les intentions. Or, si l’on admet que l’on ne peut cacher ses intentions que dans un acte de langage, ne doit-on pas admettre qu’il n’y a de mensonge qu’à l’égard d’autrui ?


II - La psychanalyse des rêves vise à fournir un exemple du mensonge à soi-même.

A - dans le rêve, tout se passe comme si je me cachais quelque chose d’inavouable.

A quoi sert le mensonge, sinon à détourner l’attention d’autrui d’une intention inavouable, soit pour obtenir un avantage face à autrui (mensonge cynique, par exemple dans Tartuffe, le personnage principal se fait passer pour un homme pieux afin de profiter de l’hospitalité d’Orgon), ou encore pour éviter d’être la cause d’un événement dont autrui serait la victime (pieux mensonge, par exemple dans Phèdre, au premier acte, le personnage principal n’ose pas avouer son amour pour Hippolyte afin de ne pas nuire à Thésée). Donc, apparemment, “le menteur doit faire en toute lucidité le projet du mensonge et il doit posséder une entière compréhension du mensonge et de la vérité qu’il altère” (E.N., I, ii, 1). Il semble donc bien qu’il ne puisse y avoir de mensonge que pour autrui. Car, si l’on admettait la possibilité d’un mensonge pour soi, il faudrait admettre que l’intention cachée est opaque pour le trompé et transparente pour le trompeur, mais comme le trompeur et le trompé seraient, par hypothèse, confondus, l’intention cachée serait en même temps opaque et transparente, ce qui est contradictoire.

Pourtant, dans l’Interprétation des Rêves (ch.IV), Freud fait la troublante constatation suivante : “il y a chez tout homme des désirs qu’il ne voudrait pas communiquer aux autres et des désirs qu’il ne voudrait même pas s’avouer à lui-même [...], la déformation par le rêve nous apparaît nettement comme le fait de la censure”. Ce qu’il veut dire c’est que le rêve n’est que la manifestation déformée d’un contenu latent (caché), qui se trouve être le contenu d’un désir inavouable. Normalement, tout désir tend à être satisfait, le plaisir étant l’indice de cette satisfaction. C’est pourquoi “l’ensemble de notre activité psychique a pour but de nous procurer du plaisir et de nous faire éviter la douleur [...], elle est régie automatiquement par le principe de plaisir” (Introduction à la Psychanalyse, III). Or il se trouve que l’expression des règles morales dans les jugements de valeur impose une censure qui interdit implicitement la satisfaction de certains désirs (désir d’inceste, de meurtre, etc.) et qui réglemente la satisfaction de certains autres, de sorte que “le principe de plaisir cède la place au principe de réalité qui fait que, sans renoncer au but final que constitue le plaisir, nous consentons à en différer la réalisation” (Essais de Psychanalyse, I). Dès lors, le rêve apparaît comme le mécanisme de substitution par lequel les désirs refoulés par la censure trouvent une satisfaction symbolique, c’est-à-dire dissimulée sous des dehors convenables. De sorte que le moi conscient n’a accès qu’à cette satisfaction symbolique (“le contenu manifeste”) et non au désir réel qui en est la cause (“le contenu latent”) et qui est refoulé dans le ça inconscient. Or, puisque le moi et le ça appartiennent nécessairement à la même personne, dans le rêve ne peut-on pas dire que le ça ment au moi ?

B - l’effet de la censure inconsciente semble être plutôt une illusion qu’un mensonge.

La supposition de l’existence d’une instance inconsciente qui dissimulerait à la conscience la réalité de certains désirs, aurait le mérite de “rétablir la dualité du trompeur et du trompé” (E.N., I, ii, 1). En effet, dans le rêve, le ça inconscient semble dire au moi conscient quelque chose de pertinent (par exemple un désir de voler). Le moi conscient, en se souvenant du rêve, prend connaissance du désir de voler indiqué par un rêve de vol (le contenu manifeste) tout en supposant une intention transparente de son psychisme (manifester le désir de voler). Or l’intention du psychisme serait au contraire opaque car le ça inconscient dissimulerait un contenu latent inavouable (par exemple un désir sexuel), tout en montrant un autre contenu manifeste tout-à-fait convenable. Bref, apparemment le ça mentirait au moi.

Mais la première difficulté concerne le processus de censure inconsciente : est-il intentionnel ou non ? Freud dit qu’il résulte de l’intériorisation inconsciente des normes morales de comportement social (le surmoi) par le jeune enfant lors du passage progressif du principe de plaisir au principe de réalité, normes qui interdisent ou réglementent la satisfaction de certains désirs. Mais si la censure inconsciente s’apparente à l’intériorisation des normes, et que celle-ci opère essentiellement à un âge où l’individu est incapable de raisonner, en quoi diffère-t-elle des simples habitudes mémorisées, “d’un mécanisme semblable à l’instinct des bêtes” (Alain, Propos, II) ? Autrement dit, en quoi y aurait-il autre chose qu’un simple mécanisme causal qui nous ferait nous comporter à notre insu, certes, mais sans intention trompeuse ?

On pourrait facilement résoudre cette difficulté en disant que la censure inconsciente n’est pas si mécanique que cela, et qu’elle est bien intentionnelle puisqu’elle résulte certes de l’intériorisation de normes mais que ces normes sont voulues par le groupe social auquel on appartient. Simplement, l’intention de dissimuler au moi conscient la nature réelle de ses désirs ne serait pas personnelle mais collective. La censure serait alors intentionnellement décidée par le groupe social auquel j’appartiens et qui m’imposerait ce que Bourdieu appelle des habitus qui sont “des conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence [...] collectivement orchestrés sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre” (Choses Dites). 

Or cette solution conduit à deux nouveaux problèmes :
- qu’est-ce qu’une intention collective (une orchestration sans chef d’orchestre), c’est-à-dire une conscience collective tournée vers l’avenir, est-elle autre chose qu’un simple mécanisme causal ou alors une harmonie pré-établie par Dieu ?
- s’il existe bien quelque chose comme une intention collective consciente, si la censure inconsciente est bien la volonté d’un groupe social, alors le mensonge qui apparaît dans le rêve par exemple, n’est pas un mensonge du ça à moi, mais d’autrui à moi, ce qui expliquerait que le contenu latent de mes rêves ne puisse m’être expliqué que par autrui (le psychanalyste) “qui apparaît comme le médiateur entre mes tendances inconscientes et ma vie consciente [...] ce qui veut dire que je suis par rapport à mon ça dans la position d’autrui” (E.N., I, ii, 1).

On pourrait enfin dire qu’il existe dans ma personnalité deux instances distinctes qui sont le moi conscient et le ça inconscient et qui auraient chacune leur propre intentionnalité, de sorte que l’une pourrait cacher ses intentions à l’autre. Ce qui pose à nouveau deux problèmes :
- si les deux instances sont cloisonnées, comme dans la nouvelle de Stevenson l'Etrange Cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde, elles s’ignorent mutuellement, mais alors elles se cachent non seulement la totalité de leurs intentions, mais aussi leur existence mutuelle, de sorte que le mensonge devient alors impossible faute de communication
- si les deux instances ne sont pas cloisonnées, si donc elles peuvent se mentir l’une à l’autre, comment peuvent-elles dans le même temps avoir deux intentionnalités différentes sans pour cela être deux personnes différentes ?
On doit donc dire que l’interprétation psychanalytique des rêves révèle une difficulté. Il semble difficile en effet de conclure que dans le rêve le ça ment au moi car de deux choses l’une : ou bien le ça est autrui pour le moi et alors il n’y pas de mensonge à soi-même, ou bien le ça est la partie inconsciente du moi et son intention ne peut être consciente, de sorte qu’il n’y a pas non plus de mensonge à soi-même mais plutôt illusion (le désir est si fort que son interprétation semble aller de soi). A-t-on démontré l’impossibilité d’un mensonge à soi-même ?


III - Tout mensonge est mensonge à soi avant d’être mensonge à autrui.

A - dans la mauvaise foi, je choisis opportunément la justification de mes actes.

Jusqu’à Freud, il n’y avait d’opacité intentionnelle possible, donc de mensonge envisageable, que pour autrui, alors que pour soi-même l’intention était par définition transparente. Les deux versions classiques de cette transparence sont celle de Descartes pour qui le moi est une substance qu’il suffit de dépouiller de ses qualités sensibles pour la connaître clairement, et celle de Locke pour qui le moi est une disposition naturelle à coordonner des perceptions et des souvenirs et dont la seule imperfection peut survenir de la défectuosité des perceptions ou de l’effacement des souvenirs. Puis Spinoza a montré que l’individu conscient est dans une très large mesure “ignorant des causes qui le déterminent” (Spinoza, Lettre à Schuller). D’où le mérite de l’interprétation freudienne qui consiste à poser le problème de la possibilité du mensonge à soi-même, c’est-à-dire de la possibilité d’une opacité de la conscience de soi-même. Mais il appartient à Sartre d’avoir analysé en détail le phénomène de la mauvaise foi ou mensonge à soi-même.

Examinons les exemples qu’il donne :
- la femme frigide (E.N., I, ii, 1) : plutôt que de s’avouer qu’elle n’aime pas l’homme avec lequel pourtant elle couche, telle femme préfère simuler l’absence de plaisir au cours de l’acte sexuel, ce qu’elle justifiera ensuite par une cause naturelle (frigidité)
- la coquette (E.N., I, ii, 2) : plutôt que de reconnaître qu’elle a peur du passage à l’acte, telle jeune fille préfère simuler l’indifférence au cours d’un rendez-vous galant qui pourtant l’émeut, en tenant des propos intellectualisés sans rapport avec le contexte érotique du rendez-vous
- le garçon de café (E.N., I, ii, 2) : plutôt que d’assumer le fait d’avoir choisi le métier qu’il exerce (garçon de café), un jeune homme préfère justifier son application méticuleuse à effectuer les gestes typiques de sa situation par une vocation naturelle à être garçon de café
- l’homosexuel (E.N., I, ii, 2) : plutôt que d’admettre que son homosexualité est la conséquence d’une attirance physique pour le même sexe, un jeune homme préfère justifier sa sexualité personnelle par un choix esthétique délibéré impossible à satisfaire dans l’hétéro-sexualité .

On remarque que tous ses exemples ont ceci de commun :
- le moi conscient de chacun des personnages hésite, non seulement sur ce qu’il a à faire, mais aussi sur ce qu’il a à être ; il ne sait pas ce qu’il est, tout ce qu’il sait c’est que son être n’est pas stable, pas définitif, bref, qu’il n’est pas “au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre” (E.N., I, ii, 2) ; autrement dit il ne sait jamais comment justifier les actes qu’il prétend accomplir, soit par des causes objectives nécessaires (1 et 3), soit par des raisons subjectives nécessaires (2 et 4)
- mais comme il arrive un moment où le moi conscient va devoir se justifier, il préfère oublier qu’il a dû hésiter avant de choisir et il prétend au contraire que son choix est dicté impérativement soit par une cause factice déterminée objectivement comme dans 1 et 3, soit par une raison transcendante déterminée subjectivement comme dans 2 et 4
- dans tous ces exemples, le personnage principal affirme à l’instant t* que l’acte qu’il a commis est la conséquence nécessaire de quelque chose qui a déjà eu lieu en t1, soit une cause factice irrésistible sur laquelle sa volonté n’a plus de prise (cas 1 et 3), soit une raison transcendante inflexible sur laquelle les événements n’ont pas de prise (cas 2 et 4), de telle sorte qu’il doit “affirmer la facticité comme étant la transcendance et la transcendance comme étant la facticité” (E.N., I, ii, 2) : la cause irrésistible est assumée par la raison subjective, la raison inflexible se comporte comme une cause objective.

Mais en quoi le fait de justifier en t* un acte par une intention qui date d’un moment antérieur (t1) constitue-t-il un mensonge, et plus particulièrement un mensonge à soi-même ?

B - le processus de justification doit être opaque pour que la justification soit cohérente.

Nous avons vu que, dans les exemples que donne Sartre, ce qui fait problème, ce n’est pas l’acte mais les intentions qui servent à justifier l’acte. Dans le sens où nous sentons bien que nous agissons parfois pour des motifs (des intentions) que nous considérons comme inacceptables : il est moralement inacceptable pour une femme en 1943 en France de prendre du plaisir avec un homme qu’elle n’aime pas, mais il lui est logiquement inacceptable de reconnaître l’explication que l’on vient de donner, sinon il devient absurde de continuer à coucher avec cet homme ; il est moralement inacceptable pour un homme en 1943 en France de se sentir attiré physiquement par un autre homme, mais il lui est logiquement inacceptable de reconnaître une telle explication, sinon il serait incohérent de se dire homosexuel.

Donc le schéma de la mauvaise foi semble être le suivant :
- une certaine intention p* (ex. : avoir du plaisir) expliquant pourquoi on fait F en t* (ex. : faire l’amour avec un homme qu’on n’aime pas) est absurde étant donnée la situation (c’est-à-dire le contexte social, historique, psychologique, politique, matériel, etc.)
- si l’agent avait l’intention d’admettre p* en t*, cela aurait pour conséquence de rendre F absurde, mais on ne peut plus choisir de ne pas faire F car F est déjà fait ou en train de se faire
- donc de deux choses l’une : ou bien il y a transparence de l’intention d’admettre p* en t* et F est injustifiable, ou bien cette intention est opaque et alors la justifiabilité de l’acte F peut être sauvée, mais à condition évidemment de le justifier par une autre intention p1 (ex. : ne pas avoir de plaisir)
- mais si l’agent avait l’intention d’admettre la nouvelle justification p1 en t*, cela n’aurait pas pour effet de rendre F justifiable car c’est alors l’explication qui serait absurde, car on reconnaîtrait en t* que l’on peut justifier F par n’importe quoi (p* ou p1 ou pourquoi pas p2, etc.)
- donc de deux choses l’une : ou bien il y a transparence de l’intention d’admettre en t* soit p1 soit p*, mais alors p1 est absurde, ou bien cette intention est opaque et alors la cohérence de l’explication p1 est assurée à condition toutefois d’affirmer que p1 a plus de poids que p* au motif que p1 remonte à t1, (ex. : je suis frigide, c’est ma nature)

Voilà donc bien l’origine de la mauvaise foi ou mensonge à soi-même : les intentions pour lesquelles je choisis de justifier mon acte sont nécessairement opaques pour ma conscience. L’intention d’admettre p* en t* est opaque en t* parce qu’elle rend l’acte injustifiable, l’intention d’admettre p1 en t* est opaque en t* parce qu’elle rend l’explication de l’acte absurde. Mais ni l’absurdité de l’acte, ni celle de l’explication ne vont de soi : il est absurde pour la coquette d’accepter un rendez-vous galant uniquement par rapport au fait qu’elle est affollée par l’enjeu ; quant à l’explication selon laquelle je décide de choisir aujourd’hui ma vocation de garçon de café, on ne voit pas pourquoi elle ne pourrait pas être cohérente. Dès lors, la mauvaise foi consiste à faire croire à soi-même que c’est une raison passée ou une cause passée qui garantissent à la fois la cohérence de l’acte et la cohérence de sa justification : on voudrait faire croire que le choix subjectif du présent est nécessairement dicté par un événement objectif du passé. Le problème c’est, comme on l’a vu, que si l’événement justificatif est objectif car passé, le choix de cet événement est subjectif et présent.

C’est pourquoi “la délibération volontaire est toujours truquée : comment en effet apprécier les motifs et les mobiles auxquels précisément je confère leur valeur, avant toute délibération par le choix que je fais de moi-même. Quand je délibère les jeux sont faits” (E.N., IV, i, 1). Ainsi donc je suis de mauvaise foi, je mens à moi-même chaque fois que je feins de considérer que des motifs transcendants (raisons) ou des mobiles factices (causes) indépendants de mon acte car antérieurs à lui, rendent cet acte et sa justification nécessaires. Bref, je suis de mauvaise foi, chaque fois que “je choisis de déclarer que certaines valeurs existent avant moi” (l’Existentialisme est un Humanisme) : le renard est de mauvaise foi lorsqu’il prétend que la valeur des raisins (“trop verts et bons pour des goujats”) existe avant qu’il ait constaté leur inaccessibilité (La Fontaine, Fables, III, 11) ; les calvinistes sont de mauvaise foi lorsqu’ils prétendent que la valeur économique de leur travail a, de toute éternité, été fixée par Dieu, avant même qu’ils aient travaillé (l’Ethique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Cela dit, pourquoi la conscience choisit-elle la justification cohérente au risque de se mentir à elle-même ?

C - dans la mauvaise foi, je joue le rôle qu’autrui s’attend à me voir jouer.

Nous avons vu que ce qui caractérise le mensonge à soi-même, c’est cette faculté de la conscience à nier pour elle-même en les rendant opaques les motifs et les mobiles de mes choix qui ne sont cohérents qu’à condition d’en tenir cachées les prémisses intentionnelles. C’est ce que dit Pascal à propos des motifs de délibération dans les lois en général : “rien, selon la seule raison, n’est juste de soi [...] la coutume fait toute l’équité par cette seule raison qu’elle est reçue [...] qui la ramène à son principe l’anéantit” (Pensées, B294). Mais il semble curieux que le rapport de la conscience à elle-même soit guidé par les normes de cohérence qui régissent les rapports de moi avec autrui. Autrement dit, il semble curieux que je tende à me comporter vis-à-vis de moi-même comme je me comporte vis-à-vis d’autrui.

Pourtant nous avons vu que la conscience est un pouvoir de déterminer, ou de nier le réel. Et ceci parce qu’elle n’a pas d’essence, elle n’a pas de réalité objective : “la conscience est un être pour lequel il est, dans son être, conscience du néant de son être” (E.N., I, ii, 1). Ce qui veut dire que mon moi se confond avec mon existence subjective, c’est-à-dire la nécessité de se choisir à partir d’un projet futur, et non pas de se déterminer à partir d’un événement passé. Mon existence n’est donc qu’un néant qu’il va falloir petit à petit combler pour me remplir d’être jusqu’au jour de ma mort : “l’être, c’est ce qui a été”(E.N., I, i, 5). Et ce n’est qu’à ce moment-là que, ma conscience négatrice ayant disparu je serai définitivement quelque chose : un corps avec toutes ses déterminations (cf. les morts de Huis Clos qui n’ont plus de miroir pour se regarder et, éventuellement, se modifier, qui ne sont plus donc que des choses définitivement livrées au regard des autres). Mais d’ici là mon existence consciente est condamnée à errer dans l’incertitude du doute et du questionnement au sujet de ce que j’ai perçu, de ce que je fais ou de ce que je projette.

Du coup, le moi, “c’est précisément ce sujet que j’ai à être et que je ne suis point [...] cela signifie que je ne puis l’être qu’en représentation” (E.N., I, ii, 2). Ce qui veut dire que je suis condamné à choisir librement à tout instant les composantes de mon moi et à les mettre en scène afin qu’autrui puisse, par son regard, me donner une contenance, me reconnaître comme une personne (rappelons au passage que la persona, en latin, c’est le masque de l’acteur). Le garçon de café, par exemple, n’est pas garçon de café, il joue à être garçon de café “comme l’acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de son état, en se visant comme garçon de café imaginaire” (E.N., I, ii, 2). Bref, la vie consciente consiste en quelque sorte à se donner en spectacle au regard d’autrui en jouant un rôle qui retienne son attention : d’où l’exigence de cohérence que mon comportement doit avoir devant autrui. Voilà pourquoi mes actes et leurs justifications doivent ne pas paraître absurdes. Est-ce à dire que l’existence consciente est nécessairement hypocrite ?

D - la mauvaise foi vise à habiller rationnellement la nudité originelle de ma conscience.

Il ne faut pas chercher plus loin l’origine rationnelle de la mauvaise foi : en choisissant mes actes de telle sorte qu’ils ne paraissent pas absurdes et que leur justification soit pertinente, je mens à moi-même à la fois pour pouvoir assurer de manière crédible mon rôle social et pour pouvoir calmer mon angoisse. Ma mauvaise foi consiste à chercher consciemment l’argument le plus solide à opposer aux questions et aux critiques qui pourraient m’être adressées à propos de mon acte. L’important dans l’existence sociale est en effet de pouvoir donner à autrui une solide garantie de sincérité. Peu importent les garanties, ce qui importe, c’est qu’il y en ait. Le mensonge à moi-même, le besoin de me rendre opaques certaines de mes intentions est la conséquence de la liberté originelle de mon moi conscient que je dois limiter tant bien que mal en fonction de ce qu’autrui est susceptible de considérer comme acceptable venant de moi.

La mauvaise foi est alors le seul remède à l’angoisse dans laquelle “l’homme prend conscience de sa liberté [...], l’angoisse se distingue de la peur par ceci que la peur est peur des êtres du monde, tandis que l’angoisse est angoisse devant moi” (E.N., I, i, 5). Si l’on admet que la liberté de la conscience est engendrée par son néant d’être, autrement dit par sa nudité originelle, on peut dire que l’angoisse n’est que la hantise de se considérer et d’être considéré par autrui comme nu. L’angoisse, “le vertige de la liberté”(Kierkegaard, le Concept d’Angoisse), n’est donc que l’autre nom de la honte, qui est “directement liée à la nudité, en particulier avec ses présuposés sexuels [...], la réaction de l’intéressé est de se couvrir ou de se cacher et, en général, d’éviter de se mettre dans de telles situations” (Williams, la Honte et la Nécessité, IV). C’est donc parce que je veux éviter d’exposer la nudité de mon moi au regard et au jugement de valeur d’autrui que je ressens la nécessité de jouer à être ce que je ne suis pas : “nous fuyons l’angoisse dans la mauvaise foi” (E.N., IV, i, 3). La mauvaise foi, comme Sartre le souligne, est donc une attitude corrélative de la priorité pour l’homme de son existence consciente par rapport à son essence physique. De sorte que je suis condamné à toujours choisir ce que j’ai à être dans l’angoisse, c’est-à-dire la honte de devoir laisser mes intentions transparentes.

Du coup, comme le supposait justement Freud, cette attitude de mensonge à soi est corrélative de la présence déterminante d’autrui qui, dans son exigence sociale de sincérité, m’oblige à exister comme une personne rationnelle. L’ennui, c’est que “l’homme sincère se constitue comme une chose, précisément pour échapper à cette condition de chose, par l’acte même de sincérité”(E.N., I, ii, 2) : bref, pour apparaître sincère et donc socialement fiable, il faut apprendre à rendre opaques ses intentions subjectives en les dissimulant derrière des déterminations objectives, du genre de celles que l’on attribue rationnellement aux choses. Là encore, pour être sincère aux yeux d’autrui, il faut jouer à l’être, donc ne pas l’être : “la sincérité se présente comme une exigence, et par conséquent elle n’est pas un état”(E.N., I, ii, 2). Voilà pourquoi il est indispensable que les intentions de mes choix d’existence demeurent opaques d’abord pour moi-même, car si elles étaient transparentes, je n’y croirais pas moi-même puisque “savoir qu’on croit, c’est ne plus croire”(E.N., I, ii, 3). De sorte que, surtout si les deux intentions sont contradictoires, il devient rationnellement nécessaire d’adhérer à l’une plutôt qu’à l’autre par un acte de foi apparemment inébranlable. Mais cet acte de foi est néanmoins un acte de mauvaise foi en ce qu’il peut manifeste une tendance néfaste dont la limite est la mort de la conscience, lorsque celle-ci n’est plus en état de choisir des intentions et, de gré ou de force, abandonne le corps à ses déterminations objectives sans pouvoir les juger. Entre la mauvaise foi et la mort, réside le mensonge à autrui lorsque la conscience tire profite de la pluralité d’intentions possibles entre lesquelles elle refuse de choisir (A dit p à B en montrant l’intention de considérer p comme vraie alors qu’il considère p comme fausse).


Conclusion.

La conscience est une fonction qui consiste à nier le réel, c’est-à-dire à le découper en catégories pertinentes de manière à en valoriser certains aspects tout en universalisant la communication. Mais la capacité de la conscience à se décharger du poids de la réalité lui permet corrélativement de nier l’exigence de transparence des intentions dans la communication rationnelle, et ainsi, de mentir à autrui.
Pourtant il semble que dans le mécanisme du rêve, par exemple, il y ait une sorte de mensonge de l’inconscient à la conscience sur le contenu latent du rêve qui serait moralement inacceptable et qui serait alors symboliquement transformé en contenu manifeste. Mais ce mécanisme ne peut être celui du mensonge, qu’à condition que l’inconscient forme l’intention consciente de mentir à la conscience.
Cependant, la conscience est capable d’arguer d’une causalité irrésistible ou d’une rationalité inflexible en se cachant le fait qu’elle a dû hésiter puis choisir. La mauvaise foi est alors un mensonge à soi-même puisqu’il y a là une tentative pour rendre rationnelles des justifications destinées à autrui, fût-ce en se masquant à soi-même que de tels motifs ont été choisis justement en fonction de leur seule cohérence rationnelle. La mauvaise foi consiste donc à jouer à être ce que l’on n’est pas, simplement parce que ce que l’on n’est pas nous semble pourtant être une nécessité rationnelle.

mardi 9 novembre 1999

QUEL EST LE RÔLE DE L'EXPERIENCE SENSIBLE DANS LA CONNAISSANCE ?

Rares sont les offres d’emploi dans lesquelles la formation sur le tas n’est pas préférée à une formation théorique. L’époque moderne se caractérise en effet par une dévalorisation de la connaissance théorique au profit de l’expérience sensible. Or si l’expérience peut remplacer la théorie, pourquoi préfère-t-on une scolarisation théorique à un dressage empirique? Comment expliquer que des aides à la décision soient demandées aux systèmes théoriques incapables d’expériences que sont les logiciels ? D’un autre côté, si la théorie suffit à fournir une connaissance, comment expliquer le caractère expérimental des sciences exactes ?
D’où le problème de savoir quel est le rôle de l’expérience dans la connaissance. L’enjeu consiste à se demander si la promotion de la particularité des expériences individuelles est, comme le prétend le libéralisme dogmatique, la meilleure voie vers l’universalisation de la communication et des échanges.


I - L’expérience sensible brute n’est pas une connaissance.

A - le processus perceptif ne présuppose pas un sujet connaissant.

Au début du Théétète, Platon fait dire à l’interlocuteur de Socrate la chose suivante : “mon opinion est donc que celui qui sait quelque chose a la perception de ce qu’il sait et que [...] la connaissance n’est autre chose que que la perception” (151e). C’est là l’expression de la thèse très banale selon laquelle il est nécessaire et il suffit de percevoir pour savoir. C’est par exemple ce que l’on veut dire lorsqu’on affirme : “je connais très bien cet endroit puisque je l’ai traversé à pieds” ; ou bien “je connais très bien cette personne, je la croise tous les jours dans l’escalier” ; ou encore “je sais que cet événement a bien eu lieu puisque je l’ai vu”. Cet argument peut se formaliser de la manière suivante : si A est un objet (personne, chose ou événement) avec lequel un être percevant B est en relation de telle sorte que A soit la cause physique d’effets perceptifs dans le système sensoriel de B, et si B garde de ces effets une trace mémorielle, alors A est censé connaître B. Mais en quoi consiste cette connaissance ?

Supposons que les effets perceptifs de A sur B déterminent en B une réaction motrice instinctive (codée génétiquement) ou réflexe (acquise par habitudes concordantes). Dira-t-on que B connaît A ? Dira-t-on par exemple que dans le comportement instinctif d’accouplement, qui suppose bien de la part des partenaires une perception mutuelle, chacun des deux connaît l’autre ? Dira-t-on du chien de garde qui a été dressé pour avoir peur de toute autre personne que de son maître et qui réagit agressivement en voyant un passant, qu’il connaît le passant ? Il semble que non dans la mesure où c’est chaque fois une partie de l’organisme qui réagit mécaniquement à un stimulus perceptif, sans qu’il y ait possibilité d’une représentation globale de A par B.

Bref, un organisme peut percevoir des informations perceptives désordonnées qu’il ne rattache à aucun objet précis (ex. des images hypnagogiques, des rêves, des cauchemars, etc.) ; à la limite, des aspects sensibles d’un objet peuvent être perçus par un système mécanique très simple qui n’est pas un sujet (ex. du système d’alarme qui détecte la présence d’un objet qui a coupé le rayon infra-rouge qu’il émet). Il est donc possible de ne rien savoir sur ce que, pourtant, on perçoit. Pour que B connaisse A en effet, il faudrait au moins que A soit identifié par B, c’est-à-dire que A est reconnu comme un objet unique par un sujet qui possède lui-même une unité. Sinon “ce serait vraiment terrible [...] si en nous, comme en des chevaux de bois, étaient installés plusieurs sens, mais que tout cela ne converge pas dans une forme unique, que ce soit l’âme ou quelque autre nom qu’on lui donne” (Théétète, 185d). Ces conditions sont-elles suffisantes pour parler de connaissance ?

B - l’identification d’un objet n’est pas une connaissance.

L’argument précédent revient à dire que, pour que la phrase “B connaît A” ait un sens, il faut un B global et stable qui soit en relation avec un A global et stable : si ce ne sont que des parties de B qui sont en relation avec des aspects de A, on ne peut pas dire que B connaît A. Autrement dit, la perception en elle-même est une fonction mécanique qui ne requiert ni l’identité de l’objet, ni l’identité du sujet. Il semble donc que la possibilité pour B d’avoir une connaissance de A suppose que ce soit toujours le même B qui perçoive le même A.

Mais, première difficulté, “quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle ‘moi-même’, je tombe toujours sur une perception particulière [...], je ne parviens jamais, à aucun moment, à me saisir ‘moi-même’ sans une perception [...], nous ne sommes qu’un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent avec une rapidité inconcevable et sont dans un flux et un mouvement perpétuel” (T.N.H., I, iv, 6). Ce que veut dire Hume, c’est que l’unité personnelle du sujet sans lequel il n’y a pas de connaissance possible, ne va pas de soi.

Pourtant si cette unité n’était pas réalisée, les fonctions vitales d’un organisme ne répondraient pas de manière cohérente aux sollicitations du milieu naturel et la vie ne serait pas possible. L’unité du sujet percevant est donc une nécessité pour les êtres vivants. Mais alors, si on admet que l’identité correspond à la nécessité pour un être d’avoir un comportement stable et cohérent dans un certain contexte, il faut admettre aussi qu’il existe aussi dans ce contexte des régularités : si tout changeait tout le temps de manière imprévisible, toute adaptation serait impossible ; or l’adaptation des vivants est un fait ; donc il existe des régularités dans le milieu naturel. L’unité des objets perçus est aussi une nécessité pour les êtres vivants.

Il faut donc supposer une fonction vitale spécialisée dans l’identification, c’est-à-dire qui organise de façon stable et cohérente l’information perceptive, c’est ce que Platon appelle l’âme et Hume la mémoire : “puisque seule la mémoire nous informe de la continuité et de l’étendue de nos perceptions, elle doit être considérée [...] comme la source de l’identité” (T.N.H., I, iv, 6). La mémoire nous permet donc de donner un sens à la phrase “B perçoit A” : “B” résume l’unité du sujet, “A” résume l’unité de l’objet. Donc le premier stade de la connaissance de A par B consiste dans l’identification de l’objet qui, comme nous l’avons vu, dépasse le stade de la simple perception. Mais que sait B sur A lorsqu’il n’est capable que de l’identifier ?


II - La représentation induite de l’expérience est une connaissance spontanée.

A - la description pertinente d’un objet est le premier stade du processus cognitif.

Ainsi donc, pour connaître un objet, il ne suffit pas d’être en relation avec cet objet de telle sorte qu’il soit la cause de certaines perceptions, il faut aussi qu’un sujet identifie l’objet, c’est-à-dire qu’il considère que les perceptions qu’il reçoit sont causées par ce même objet (chose, personne ou événement). Or il est tout-à-fait possible d’identifier un objet A sans savoir sur lui rien de plus que “A est l’objet qui cause les perceptions p1, p2, ... pn”. Car supposons que dans un premier temps B perçoive p1, p2, ... pn, etc. qu’il identifie dans un deuxième temps en lui attribuant le nom A. Si l’on dit que B ne sait à propos de A qu’il est la cause de p1, p2, ... pn, etc., on ne dit rien de plus que si on disait que B a identifié A. Là encore, il est inutile de parler de connaissance.

Mais l’organisme qui n’est capable que de percevoir puis d’identifier un objet est condamné à se rappeler ce qu’il a déjà perçu, sans jamais pouvoir inférer du nouveau et donc anticiper les modifications de son environnement. Soit tn (par ex. l’assombrissement de l’écorce du bouleau pour la phalène) un trait nouveau et de l’environnement pour I1 et I2 qui perçoivent tn et identifient l’objet On qui cause tn (par ex. l’arbre); supposons que tn soit tel qu’il cause la mort de I1 mais pas de I2 ; si I1 et I2 sont incapables d’anticipations et que I2 survit, c’est uniquement parce qu’il a eu de la chance. Et s’il engendre une descendance viable, c’est par par hasard : il possède le gène gn qui code une réponse efficace au nouveau trait tn ; dès lors I2 va se reproduire en transmettant gn à ses descendants. Dans ce cas, l’adaptation des organismes vivants suit le processus aléatoire de la transmission génétique.

Supposons maintenant que I1 et I2 soient capables d’anticipations et que la survie de I2 soit due au fait suivant : I2 perçoit tn, identifie On comme la cause de tn, mais en plus imagine l’objet On comme dangereux. Il aura dès lors une chance de survie supplémentaire due au fait qu’il a fui On et donc qu’il a anticipé un danger qui lui aurait probablement été fatal. Dans ce second cas, l’adaptation utilise un processus cognitif. Le sujet a procédé à une inférence : il a tiré de ses informations anciennes une information nouvelle qui n’est en rien une information perceptive.

On voit donc que pour connaître un objet, on ne peut se contenter d’en percevoir des traits, ni de l’identifier comme l’objet stable qui cause ces traits : il faut également être capable de produire une image pertinente de cet objet. C’est-à-dire telle qu’elle apporte “l’effet cognitif le plus grand pour l’effort de traitement le plus faible possible” (Sperber et Wilson, Ressemblance et Communication). L’effet cognitif est donc proprement ce que l’organisme apprend par lui-même en procédant à des inférences à partir de ses perceptions. Quant à l’effort cognitif, il est facile de comprendre qu’il sera d’autant plus important (coûteux en temps et en énergie) que l’inférence sera compliquée. L’effet cognitif suppose donc un effort, mais si cet effort est trop coûteux, il n’en résultera aucun avantage adaptatif. D’où cet équilibre à rechercher pour un organisme vivant entre effet et effort cognitifs : l’image pertinente est le résultat de cet équilibre. Cela dit, dans quelle mesure de telles images sont-elles communicables à d’autres organismes ?

B - la communicabilité d’une induction est limitée dans l’espace et dans le temps.

Nous avons vu que le processus cognitif est en général un avantage adaptatif pour des individus capables d’anticiper les modifications de contexte auxquelles ils risquent d’avoir à faire face. Or, l’avantage adaptatif d’une communicabilité fiable des anticipations est évident : cela permet d’éviter à certains sujets les erreurs que d’autres ont faites, et cela permet à la communauté de gagner du temps. Or la communicabilité des descriptions pertinentes se heurte à deux difficultés :
- le même objet peut être décrit de manière pertinente dans deux contextes différents sans que le sujet se rende compte que c’est le même objet
- les modifications du contexte peuvent être suffisamment lentes et continues pour qu’une description pertinente dans un contexte de départ ne le soit plus dans un contexte d’arrivée.

Premier problème : imaginer un objet sous un certain aspect pertinent n’implique pas qu’on puisse le décrire sous tous ses aspects. Il semble en effet que le propre de la description pertinente soit d’être le fruit d’une inférence inductive qui consiste à opérer des généralisations à partir d’expériences ayant eu lieu dans des contextes très similaires. Supposons que je sois le sergent Garcia et que chaque fois que j’ai rencontré un objet identifié sous le nom de Zorro, je l’ai perçu sous les traits pertinents d’un vengeur masqué et que j’en induise que Zorro est un vengeur masqué. L’image pertinente de Garcia lui permet certes de faire des anticipations : chaque fois qu’il verra un vengeur masqué, il le partira à sa poursuite. Pourtant les informations qu’il pourra communiquer à autrui sont limitées : Garcia est capable d’identifier Zorro et de le décrire comme un vengeur masqué, il est capable d’identifier Diego de la Vega et de le décrire comme un riche notable, mais il est ne sait pas que Zorro est Diego de la Vega. La connaissance par images pertinentes tirée d’une induction est donc limitée dans l’espace aux circonstances dans lesquelles l’inférence a été réalisée.

D’où, deuxième problème : imaginer un objet dans un contexte n’implique pas que l’image reste pertinente si le contexte change de manière lente et continue. Par exemple on considéra par exemple en France que les ménages à faible revenu se ressemblaient sous le trait pertinent qu’ils étaient souvent des électeurs de gauche. Ainsi put-on faire des anticipations fiables sur leurs intentions de vote, jusqu’au jour où on s’aperçut que les ménages à faibles revenus votaient dans une proportion significative pour l’extrême droite. La connaissance par images pertinentes tirée d’une induction est limitée dans le temps puisque cette inférence est un pari sur l’avenir supposé stable par rapport au présent, ce dont on ne peut jamais être sûr.

On est donc forcé d’admettre que si le processus cognitif commence effectivement avec une image pertinente d’un objet préalablement perçu et identifié, la communicabilité des anticipations faites à partir d’une induction est limitée. Bref, ce procédé de connaissance par images est pertinent en termes d’adaptation biologique mais la communication de ce type de connaissance est soumis à des aléas. Ce que résume Hume : “de la simple répétition d’événements passés, fût-elle à l’infini, il ne naîtra jamais aucune idée [...] de connexion universelle et nécessaire” (T.N.H., I, iii, 6). D’où le problème de savoir comment améliorer la communicabilité du processus cognitif en lui procurant de l’universalité et de la nécessité.


III - Dans la connaissance rationnelle, la théorie précède l’expérience.

A - la connaissance rationnelle n’est engendrée que par des inférences a priori.

Il s’agit donc de purifier le savoir par images pertinentes fondées sur des inférences inductives de sa contingence temporelle et de sa particularité spatiale pour faire en sorte que ce qui va être dit des objets connus soit, si possible, universel (valable sans limitation spatiale) et nécessaire (valable sans limitation temporelle). Pour ce faire, on a deux solutions : ou bien on essaie d’abolir les limites spatiales ou temporelles à la pertinence des inférences inductives, ou bien on admet que la connaissance universelle et nécessaire (rationnelle) doit abandonner l’inférence inductive.

La première solution consiste à améliorer la pertinence des images, soit en augmentant leur effet cognitif, soit en réduisant l’effort cognitif nécessaire à leur compréhension. Or nous avons vue en II, A que pour obtenir un effet cognitif, il faut consentir à un effort cognitif. Or l’effort cognitif nécessaire à la production d’inférences inductives est tellement faible (nous le réalisons tous sans nous en rendre compte) que, à vouloir le réduire, on s’interdit en fait de faire toute inférence et on se contente du processus de perception ou d’identification qui, avons-nous dit, ne sont pas des processus de connaissance. Est-il possible plutôt d’en augmenter l’effet cognitif ? Mais cela reviendrait justement à les rendre encore plus pertinentes en en abolissant les limites spatio-temporelles des inférences inductives. On est donc revenu à notre point de départ.

Donc, si l’on veut passer de la connaissance naturelle et spontanée des êtres vivants supérieurs capables de produire des images pertinentes de leur environnement, à une connaissance rationnelle, il faut, semble-t-il, abandonner l’idée qu’une telle connaissance puisse être engendrée par induction à partir de nos expériences perceptives. Autrement dit, si l’être humain veut dépasser le stade de la connaissance animale, il va devoir fabriquer de lui-même l’universalité et la nécessité que le processus naturel et spontané de connaissance ne peut lui fournir : “bien que toute notre connaissance commence avec l’expérience, elle ne résulte pas pour autant de l’expérience : car il se pourrait bien que notre connaissance [...] soit un composé de ce que nous recevons par les impressions, et de ce que notre propre pouvoir de connaître [...] produit de lui-même” (C.R.P., III, 12). Donc si on veut une connaissance qui dépasse la simple perception, la simple identification et la simple imagination (ce que Kant appelle “l’expérience”), il va falloir faire des inférences qui soient a priori (déduction) et non plus a posteriori (induction). C’est-à-dire des inférences qui soient universelles et nécessaires en ce qu’elles précèdent notre expérience, et ainsi ne soient pas limitées dans l’espace et dans le temps par les circonstances particulières et aléatoires de l’expérience sensible. Mais n’est-ce pas dire que la connaissance rationnelle peut se passer de l’expérience perceptive ?

B - dans la connaissance rationnelle, c’est la théorie qui guide a priori la perception.

On a donc vu que, contrairement à la connaissance spontanée qui se satisfait de sa particularité et de sa contingence, la connaissance rationnelle vise l’universalité et la nécessité. Et pour ce faire, elle doit utiliser des inférences a priori (déductives) et non pas a posteriori (inductives). Pourtant, dit Kant, “toute notre connaissance commence par l’expérience ...”. De telle sorte que les inférences a priori qui nous permettent de donner de l’universalité et de la nécessité à la connaissance semblent plutôt venir après l’expérience qu’avant. N’est-ce pas contradictoire avec le caractère a priori de la connaissance rationnelle ?

Non, répond Bachelard car il s’agit dans la connaissance rationnelle “non pas d’acquérir une culture expérimentale, mais bien de changer de culture expérimentale, de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie quotidienne” (la Formation de l’Esprit Scientifique, Intro, ii). Ce qu’il veut dire, c’est qu’il n’y a de connaissance rationnelle possible pour un sujet qu’à partir du moment où celui-ci ressent l’insuffisance de sa connaissance spontanée. Dès lors, la connaissance rationnelle n’est pas a priori dans le sens où elle est là avant la connaissance spontanée, mais dans le sens où, ce qu’on apprend par là, on aurait toujours dû le savoir : la connaissance rationnelle “est toujours ce qu’on aurait dû penser, quand l’appareil des raisons a été mis au point” (la Formation de l’Esprit Scientifique, Intro, ii). Dire que B possède une connaissance rationnelle de l’objet A, c’est dire qu’il regrette de ne pas l’avoir eue plus tôt et qu’il ne se reconnaît plus dans son ignorance passée.

Car en effet la connaissance rationnelle ne fournit pas des images pertinentes des objets de notre environnement, pour cela la connaissance spontanée suffit : elle en donne une description propositionnelle par des moyens a priori, c’est-à-dire supposés être à la disposition de tout être pensant, sans égard pour le lieu ni pour l’époque. Dès lors, en étant un sujet de connaissance scientifique qui regrette son passé d’ignorance, B devient un membre de la communauté rationnelle avec vocation à assumer et à perpétuer les principes a priori qui ont rendu possible cette connaissance. C’est en ce sens que ”l’entendement est lui-même la législation pour la nature” (C.R.P., IV, 93) : c’est l’entendement humain en tant qu’il doit être rationnel, qui est l’auteur des lois théoriques. De sorte que les théories sont des ensembles de lois qui ne se contentent pas de faire un relevé des faits déjà perçus, mais qui donnent a priori à ce qui sera perçu une pertinence universelle et nécessaire : elles prescrivent a priori, à tout être pensant, une représentation optimalement pertinente de la réalité. Dès lors l’expérience sensible n’est plus subie passivement et aléatoirement comme dans la connaissance naturelle et spontanée : désormais l’expérimentation est exigée par la théorie : “dans la connaissance scientifique rien ne va de soi, rien n’est donné, tout est construit” (Bachelard, la Formation de l’Esprit Scientifique, Intro, ii). C’est pourquoi seules les connaissances rationnelles peuvent prétendre à une communicabilité universelle et nécessaire.


Conclusion.

Nous avons commencé par dire que la perception brute n’est pas une connaissance parce qu’une connaissance suppose l’identité du sujet et l’identité de l’objet. Or un système mécanique peut percevoir des aspects partiels et discontinus sans connaître ce qu’il perçoit. L’unité du sujet est donc nécessaire à l’identification de l’objet. Mais là encore cela ne constitue pas une connaissance car il est possible d’identifier un objet uniquement comme ce qui cause les perceptions qui permettent de l’identifier. Pour connaître, il faut être capable d’inférer un aspect qui n’est pas perçu à partir de ce qui est déjà perçu, bref, il faut être au moins capable de l’imaginer. Mais cette connaissance spontanée pose cependant le problème de sa communicabilité limitée à des circonstances d’époque et de lieu. De sorte que, si l’on veut une connaissance universellement et nécessairement communicable, il faut appliquer à la perception du réel des inférences a priori fournissant à tout être pensant une même représentation optimale de la réalité : c’est là le caractère essentiel de la connaissance rationnelle.