dimanche 14 avril 2024

LA FÉCONDITÉ DU VIDE.

  (Ceci est le résumé d'une communication que j'ai faite le dimanche 7 avril 2024 au Plan d'Aups dans le cadre d'un stage organisé par l'Institut de Yoga. Cette communication reprend en le condensant notre article Vide, Néant, Absence, Chaos, Dsiponibilité).


Qui n'a pas entendu dire que "la nature a horreur du vide" ? Certes, une telle affirmation est souvent, aujourd'hui, lancée en forme de boutade, sur le mode métaphorique, voire ironique. Du coup, on ne se rend pas compte de ce qu'elle a de profondément sérieux en ce qu'elle a longtemps été (et demeure sans doute encore aujourd'hui) un dogme de la métaphysique occidentale. Depuis sa naissance en effet quelque part en Attique quelque six siècles avant l'ère commune, la métaphysique n'a eu de cesse de se revendiquer comme une pensée de l'Être plein, éternel, immuable et intelligible. Du coup, s'est trouvé rejeté dans le non-Être, c'est-à-dire, au mieux l'illusion, au pire le néant, l'inconcevable, le non-pensable tout ce qui a trait au changement, au mouvement ou au hasard, notamment les notions de temps et de vide. Au point qu'il faudra attendre le début du vingtième siècle pour que, progressivement, la pensée occidentale s'émancipe suffisamment de la métaphysique pour reconnaître non seulement la réalité du vide, mais aussi sa fécondité tout à la fois pragmatique, ontologique et éthique, rejoignant ainsi des intuitions que certaines sagesses traditionnelles expriment depuis plusieurs millénaires.

dimanche 18 février 2024

DIRE ET MONTRER : LE "MYSTICISME" DE WITTGENSTEIN.

Je me propose, dans cet article, de clarifier la relation que Wittgenstein établit, dès le Tractatus, entre les verbes "dire" et "montrer" et, ce faisant, d'essayer de dissiper la confusion qui, alimentée notamment par un contre-sens total à propos de la formule qui clôt cet ouvrage ("Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen [à propos de ce dont on ne peut rien dire, il faut se taire]"), a fait attribuer à son auteur un "mysticisme" assimilé à tort à un mutisme. 

mardi 5 décembre 2023

VIDE, NÉANT, ABSENCE, CHAOS, DISPONIBILITÉ.

Gilles Lipovetski fait en 1983 paraître un best seller dont le titre, l'Ère du Vide, semble auto-référentiel tant son propos est affligeant de banalité, s'appliquant lourdement1 à montrer que dans la société occidentale actuelle "tout fout l'camp", s'évertuant à exemplifier à son insu le dicton latin selon lequel vocaliora sunt vacua quam plena, "ce qui est creux est toujours plus sonore que ce qui est plein" ! En fait, le seul élément intéressant dans cet ouvrage de plus de 300 pages, c'est son titre qui mentionne un des symptômes de la post-modernité : la fascination pour le vide. L'homo occidentalis, en effet, n'a de cesse de vouloir se vider la tête, se vider les tripes, être zen, bien profiter de ses vacances (du latin vacuum, "vide"), vacances au cours desquelles il sera, paradoxalement, enjoint d'avoir des journées bien remplies, de faire le plein d'activités, d'émotions, d'images, de souvenirs, de rencontres, d'énergie, de bon air, etc. Et c'est bien ce balancement schizophrénique entre l'attrait pour le vide et l'horreur du vide qui est caractéristique de notre époque, tant il est vrai que l'obsession subliminale de notre civilisation est moins de faire le vide que de faire le plein (de "plénitude", d'argent, d'emplois, de diplômes, d'expérience, de carburant, d'ondes positives, …). Pourtant, comme le rappelle Trinh Xuan Thuan citant Léonard de Vinci, dans l'avant-propos de son ouvrage intitulé la Plénitude du Vide, "de tous les grands concepts que nous portons en nous, celui du néant est sans doute le plus fécond". Et c'est précisément cette fécondité du vide que nous allons à présent tâcher d'explorer en analysant successivement ses aspects métaphysiques, matériels, formels et enfin spirituels.

VIDE, NÉANT, ABSENCE, CHAOS, DISPONIBILITÉ (suite et fin).

(suite de ...)

samedi 2 décembre 2023

LE SIONISME, PARADIGME DU CAPITALISME MONDIALISÉ.


En réponse à la question d'un journaliste lui demandant pourquoi il considérait que l'État d'Israël était l'agresseur bien que ce fût l'Égypte qui, militairement, déclencha la Guerre des Six Jours, le Général de Gaulle exprima une position restée célèbre : "l'établissement entre les deux guerres mondiales, car il faut remonter jusque là, l'établissement d'un foyer sioniste en Palestine, et puis après la deuxième guerre mondiale, l'établissement d'un État d'Israël soulevait à l'époque un certain nombre d'appréhensions. On pouvait se demander, en effet, et on se demandait, même chez beaucoup de Juifs, si l'implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui sont foncièrement hostiles, n'allaient pas entraîner d'incessants, d'interminables frictions et conflits. Et certains même redoutaient que les Juifs, jusqu'alors dispersés, et qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, c'est-à-dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent une fois qu'ils seraient rassemblés dans les sites de son ancienne grandeur, n'en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis 19 siècles"(de Gaulle, Conférence de Presse, 27/11/67)1. Peut-être le général pressentait-il déjà que la Résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'O.N.U., adoptée à l'unanimité cinq jours auparavant et exigeant notamment le "retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés au cours du récent conflit [et la] fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, [le] respect et [la] reconnaissance de la souveraineté, de l'intégrité territoriale et de l'indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l'intérieur de frontières sûres et reconnues, à l'abri de menaces ou d'actes de violence"2 resterait lettre morte. De fait, les violences exercées par les forces sionistes contre les voisins arabes depuis la Déclaration Balfour de 19173 et devenues des actes de guerre officiels après la création de l'État d'Israël le 14 mai 1948, n'ont fait que croître et, si l'on ose dire, embellir, confirmant hélas les craintes du général. J'essaierai, pour ma part, de montrer la justesse de cette vision du sionisme lequel, effectivement, a bien fini par "changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils [les Juifs] formaient depuis 19 siècles". À la lumière de quoi je tâcherai de montrer que les réactions indignées auxquelles cette position a donné lieu à l'époque et, plus encore, la fascination qu'exerce aujourd'hui sur les media occidentaux dominants la nature ambiguë, tout à la fois post-romantique et agressive du sionisme, tiennent à ce que le sionisme, loin de n'être qu'une banale idéologie, est le paradigme du capitalisme mondialisé.

lundi 2 octobre 2023

COMMUNICATION, LANGAGE ET VÉRITÉ.

Rousseau écrit que "l'effet naturel des premiers besoins fut d'écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l'espèce vînt à s'étendre, et que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert. De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes , il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D'où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, les passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s'en nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes"(Rousseau, Essai sur l’Origine des Langues, ii). Le langage serait donc destiné, selon lui, à résoudre des problèmes vitaux, certes, mais non pas ceux qui consistent à être tenaillé par la faim, la soif ou le froid, juste ceux qui préludent à la perpétuation de l'espèce ou à l'auto-défense ! Nous allons voir qu'il y a dans cette conception naïvement pré-romantique du langage une intuition néanmoins exacte, à savoir que "les premières langues furent chantantes et passionnées avant d'être simples et méthodiques"(Rousseau, Essai sur l’Origine des Langues, ii) en ce sens que la fonction du langage est indissociable des affects humains. 

COMMUNICATION, LANGAGE ET VÉRITÉ (suite et fin).

(suite de ...)