vendredi 11 juin 2004

PLATON ET LE PRINCIPE ELEATIQUE DE L'IDENTITE ABSOLUE.

Il semble à première vue que si le principe d'identité doit avoir une définition non-contradictoire, alors il est nécessaire de le distinguer absolument de sa négation, l'altérité. C'est ce que tente d'exprimer l'éléatisme :
L'Être est [... ] car seul il est complet, immobile, éternel [... ] donc il est nécessaire qu'il soit absolument ou qu'il ne soit pas du tout [... ]l'Être n'est pas non plus divisible puisqu'il est tout entier identique à lui-même.1
Autrement dit, ce qui fait que l'Être est, et donc qu'il est absolument distinct du non-être, c'est qu'il est absolument identique à lui-même. Car, a contrario, si l'Être n'était pas complet, immobile et éternel, il serait en quelque instant ou en quelque endroit, autre que lui-même. Il serait à la fois affecté de mouvement c'est-à-dire de relations spatio-temporelles avec l'altérité, et composé de parties extérieures les unes aux autres de sorte que l'un et le même devrait, bizarrement, être constitué de multiplicité et d'altérité. Alors, que, au contraire, dire que l'Être est absolument identique à lui-même, semble vouloir dire que :
- l'Être ne peut pas ne pas être (nécessité de l'Être)
-l'Être ne peut pas ne pas être lui-même (ipséité de l'Être)
-l'Être ne peut pas ne pas être un (unité de l'Être).
Il ne nous appartient évidemment pas de faire une analyse détaillée de l'éléatisme et de ses difficultés. Signalons simplement deux conséquences intéressantes que Platon tire du principe d'identité absolue énoncé par Parménide:
Donc l'un, s'il doit être un, ne sera pas un tout et n'aura pas de parties [...] Donc s'il n'a point de parties, il n'aura ni commencement, ni fin, ni milieu […]. L'un est donc illimité [...] est donc aussi sans figure [...] Mais s'il est tel, il ne sera nulle part, car il ne peut être ni en autre chose ni en soi.2[...]. Mais lui-même, n'étant autre en aucune façon, ne sera autre que quoi que ce soit ( ... ] Et il ne sera pas non plus le même que lui-même […]. C'est que, lorsqu'une chose devient la même qu'une autre, elle ne devient pas une.3
Ces deux conséquences du principe d'identité absolue ont pour effet de rendre son usage trivial. Car, en effet, si l'identité de l'Être s'entend comme unité absolue, elle implique l'impossibilité de toute relation spatiale ou temporelle avec quoi que ce soit qui pourrait physiquement limiter l'Être. Ce qui revient à dire que l'identité de l'Être-même-et-un est celle d'une entité absolument sans existence spatio-temporelle et donc sans comparaison possible avec une quelconque altérité, Il s'ensuit qu'il n'y a d'identité absolue qu'absolue, ou idéale, et non pas relationnelle ou réelle car, bien entendu, cette propriété ne nous apprend rien sur son porteur puisqu'elle est telle que l'Être, l'unité, la nécessité et l'ipséité sont des termes interchangeables.
C'est pourquoi la deuxième conséquence n'est qu'une reformulation de la première : s'il y a identité absolue d'un être avec lui-même, cette identité n'est pas un cas limite de la ressemblance puisque cela supposerait une relation externe de l'être à un être autre que lui-même qui servirait de modèle. Or, une telle relation serait nécessairement réelle et non pas idéale. Mais, puisqu'une chose comme unité n'est absolument identique qu'à elle-même, elle ne peut être réellement la même qu'une autre, car alors, elle ne serait pas (une), elle tendrait à devenir (autre). C'est la conséquence directe d'une partition absolue entre, d'une part Être, identité, nécessité, unité et ipséité, d'autre part non-Être (ou devenir), altérité, contingence, multiplicité et extériorité.
Or, comme on peut le voir, la cohérence de cette conception de l'identité absolue suppose elle-même que la pensée de l'Être, et donc la possibilité de tout discours sur l'Être, est tout entière du côté de l'Être. Car de deux choses l'une: où bien la pensée n'est pas identique, une et nécessaire, et alors rien ne la distingue de la simple sensation toujours autre, multiple et contingente ; ou bien la pensée est identique, une et nécessaire et alors elle est consubstantielle à l'Être-toujours-un-et-identique-à-Iui-même. D'où l'émergence de questions qui, d'une certaine manière, traversent toute la philosophie: comment peut-on tenir un discours sur le non-Être ? Comment peut-on énoncer plusieurs prédicats non-synonymes sur l'Être ? Comment peut-on comprendre une multiplicité sous l'unité d'un genre commun ? Comment accéder à l'unité de l'Être par la multiplicité des voies dicursives ?
De plus, si d'un côté l'identité absolue de l'Être avec et seulement avec lui-même conduit à l'impossibilité de penser l'Être avec consistance, d'un autre côté grande est la tentation d'en conclure, comme le souligne Sextus Empiricus à propos du traité de Gorgias sur le Non-Être ou sur la Nature.
Gorgias établit successivement trois principes: le premier, qu'il n'y a rien; le second, que, s'il y a quelque chose, ce quelque chose est inconnaissable à l'homme ; le troisième, que, même s'il est connaissable, ce quelque chose ne peut être ni divulgué, ni communiqué à autrui.4
En effet, si l'Être-toujours-un-et-immuable est la seule manifestation possible d'identité, celle-ci ne nous dit rien de l'Être qui, étant infmi, n'est nulle part et donc n'est pas. D'ailleurs, même à supposer que l'Être soit, il serait impensable pour nous puisqu'il ne serait identique qu'à lui-même et non à notre pensée. Et même à supposer qu'il soit pensable, il serait incommunicable puisque nos paroles ne seraient identiques ni à notre pensée, ni à l'Être. Le rejet du principe d'identité, qui est une fois de plus idéal et absolu, équivaut donc, pour le sophiste, au rejet à la fois de l'Être, de la connaissance et de la communication. Conclusion inacceptable car auto-réfutante.
D'où la solution de Platon qui consiste à admettre, parallèlement à l'identité absolue nécessaire et idéale d'une entité avec elle-même, la possibilité d'une identité relative d'une entité réelle relativement à une autre entité, idéale (ou formelle) celle-là, lui servant de modèle :
Mais voici plutôt, Parménide, ce qu'il en est selon moi : ces formes existent dans la nature comme des modèles; les autres choses leur ressemblent et en sont des imitations, et cette participation des choses aux formes n'est rien d'autre que la ressemblance des unes aux autres.5
La solution de Platon, qui n'est rien d'autre qu'une formulation de sa théorie des Formes (ou des Idées), consiste donc à découpler d'une part ipséité et unité, d'autre part nécessité. En effet, si l'on veut que nous autres humains, entités incomplètes, muables et périssables, nous ayons part à une pensée de l'Être et ne soyons donc pas cantonnés à la sensation caractéristique du non-Être que nous exemplifions, il faut que nos pensées imitent la pensée de l'Être. Autrement dit, ce qui rend possible la science6, c'est que nos discours sont relativement identiques à la pensée de l'Être, ou, ce qui revient au même, à l'Être lui-même : ils ne sont pas cette pensée ou cet Être, mais ils y participent7. Dès lors, l'identité qui est en jeu dans le discours vrai est une identité relative, puisque nos concepts participent, par certaines de leurs qualités logiques, aux Formes immuables et éternelles, mais de manière nécessaire. De sorte qu'ainsi le non-Être réel que constitue l'âme humaine se voit offert la possibilité de tenir un discours relativement identique à l'Être sans pour autant ne faire qu'un avec celui-ci, mais en préservant une nécessité sans laquelle un tel discours ne se distinguerait pas de l'opinion qui dérive de la sensation.
La possibilité de tenir sur l'Être un discours nécessaire qui ne soit pas l'Être lui-même possède l'avantage de rendre opérationnelle la notion d'identité en évitant à la fois les apories auxquelles conduit la conception éléatique de l'identité et les paralogismes sur lesquels débouche la critique sophistique de l'identité. Mais on voit bien que, si l'Être reste le substrat de l'identité absolue, en revanche ce sur quoi va reposer l'identité relative va être le discours vrai qui affirme l'identité de l'Être avec la pensée. Comme le souligne Platon dans ce célèbre passage du Théétète :

Il me paraît que l'âme, quand elle pense, ne fait pas autre chose que s'entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant [ ... ]. Lors donc qu'on prend une chose pour une autre, on se dit à soi-même, apparemment, que l'un est l'autre.8
Dès lors, il semble que l'identité relative de l'Être et de la pensée soit tout entière imputable à un choix justifié par l'abandon des doutes au sujet de la pertinence de l'identité envisagée. Ainsi, dans le Philèbe9,Socrate prend-il l'exemple de celui qui s'interroge sur ce que peut bien être cette forme, au loin, entre le rocher et l'arbre : on finira bien par affirmer quelque autre chose au sujet de cette forme, par exemple que c'est un homme. Et cette affirmation ne sera définitive que lorsque l'incertitude aura disparu après une succession de questions et de réponses au sujet de ce qu'est cette forme. Or, une fois la conclusion de cet entretien tirée sous forme d'affmnation, celle-ci sera apparemment un énoncé d'identité du style A est B. Mais faute de préciser les conditions de validité d'une telle formule, l'identité relative d'une chose avec une autre expose l' énonciateur au risque de ruiner la consistance du principe d'identité par un usage laxiste de celui-ci :
L'âme a la possibilité d'affirmer et de nier, quoi qu'il puisse en être, ou ne pas être, du contenu de son affirmation et de sa négation. Plus soucieuse de stabilité et de croyance que de vérité, elle affirme ou nie une opinion dont le contenu peut être inexistant10.
Mais qu'est-ce qui peut donc donner la possibilité à l'âme de penser l'identité relative de son objet ? Puisqu'apparemment ce n'est pas l'objet lui-même, lequel ne peut pas en même temps Être-même-et-Un et pâtir d'une relation, fût-elle cognitive, avec une autre entité, il doit y avoir en l'âme un principe d'intelligibilité de l'identité. Or, si ce principe était inscrit dans la nature même de l'âme, cela voudrait dire que l'âme est le modèle, ou la forme, ou l'idée de l'identité. Mais faire de l'âme une forme, a fortiori le modèle idéal de l'identité, est en soi contradictoire. Car si "lorsqu'elle examine quelque chose seule et par elle-même, elle se porte là-bas vers les choses pures, éternelles, immortelles, immuables, et, comme elle est apparentée avec elles [ ... ] elle reste toujours immuablement la même''11, en revanche, chacun sait qu'elle peut tout aussi bien être "véritablement enchaînée et soudée au corps et forcée de considérer les réalités au travers des corps comme au travers des barreaux d'un cachot, au lieu de le faire seule et par elle-même"12. Autrement dit, il est clair que, si l'âme participe aux modèles intelligibles d'éternité et d'immuabilité qui rendent possible la notion d'identité, elle n'est pas en soi éternelle, immuable et identique à elle-même13. Il s'ensuit que ce qui permet à l'âme de penser l'identité, c'est précisément sa nature muable :

L'âme n'a pas de Forme, elle est la puissance de choisir le terme de son mouvement, la qualité de ses changements. Elle n'est pas une Forme, elle est des Formes, l'intelligence, elle est ce qui peut saisir entre les Formes ressemblances et différences.14
On peut donc dire que ce qui fonde la possibilité pour l'âme d'affirmer ou, corrélativement, de nier l'identité de son objet, c'est sa propre puissance élective, qui est en même temps sa propre raison d'être : elle doit être le lien entre le domaine réel des choses toujours différentes, muables et corruptibles, et le domaine idéal des formes identiques, immuables et éternelles15. En ce sens, l'affirmation d'identité est possible de la part de l'âme dans la mesure où celle-ci n'est pas un principe mécanique d'animation et de vie, mais plutôt un principe logique d'unité et d'identité. Tout se passe donc comme si la raison d'être de l'âme était effectivement d'oeuvrer pour séparer ce qui doit l'être et pour unir ce qui doit l'être16. Cela dit, en admettant cette possibilité pour l'âme d'affirmer volontairement l'identité relative d'une chose, encore convient-il de préciser relativement à quoi. Et cela sous peine de faire un usage inconsidéré de l'identité qui abonderait dans le sens des sophistes en favorisant l'opinion irrationnelle et en discréditant la connaissance rationnelle. C'est donc le problème des critères logiques de l'identité que nous devons à présent aborder.


1 Parménide, de la Nature, frag.8, in Penseurs Grecs avant Socrate, p.94-95.
2 Platon, Parménide, 137d-e.
3 Ibid, 139d.
4 Sextus Empiricus, Adyersus Mathematicos, §65, in Penseurs Grecs avant Socrate, p.2I8.
5 Platon, Parménide, 132d.
6 Et principalement, pour Platon, la science politique: "Celui dont la pensée s'applique vraiment à la contemplation des essences [et qui] ayant commerce avec ce qui est divin et soumis à l'ordre, devient lui-même divin et ordonné, [ ... ] penses-tu qu'il serait un mauvais artisan de tempérance, de justice et de toute autre vertu démotique ?" République, liv.VI, 500d.
7 "C'est par l'entremise du raisonnement et au moyen de l'âme que nous entrons en relation avec la réalité véritable, laquelle est identiquement immuable". Platon, Sophiste, 248a.
8 Platon, Théétète, l8ge-190a, souligné par nous. Cf. aussi Sophiste, 263e-264a et Philèbe, 38c-d.
9 Ibid.
10 M. Dixsaut, qu'appelle-t-on Penser chez Platon.
11 Platon, Phédon, 79c-d.
12Op. Cit. 82e.
13 Ce qui impliquera en particulier que "toutes les âmes de tous les vivants seront semblablement bonnes" (Op. Cit. 94a).
14 M. Dixsaut, le Naturel Philosophe, ch.III, §2, p.168.
15 Aristote, dans son de Anima, développera cette conception de l'âme comme puissance en critiquant beaucoup plus nettement que ne le fait Platon la tendance à hypostasier une telle entité. Cette critique aura principalement quatre aspects
-l'âme n'est pas un lieu, et en particulier, n'est pas le réceptacle des formes comme le Timée (50d) l'affirme de manière (probablement) analogique (cf par exemple "on peut justement assimiler le réceptacle à une mère, le modèle à un père")
-l'âme n'est pas nécessairement sujette à modification et, donc ne pâtit pas nécessairement comme sous un effet causal; car l'âme semble aussi pouvoir être elle-même cause d'un mouvement, par exemple dans le cas du 5 souvenir qui va déterminer telle ou telle réponse motrice
- l'âme n'est pas le propre de l'homme mais le commun de tous les vivants, plus précisément, elle est l'actualisation première d'un corps qui n'est vivant qu'en puissance et qui donc possède en soi son principe de mouvement et de repos
- dès lors, l'âme intellective seule caractérise l'homme mais de telle sorte que "ce qui permet à l'âme de réfléchir et de se former des idées n'est effectivement aucune des réalités avant de penser [...]. L'on a donc bien raison de dire que l'âme est le lieu des formes, sauf qu'il ne s'agit pas de l'âme entière mais de l'âme intellective, et que les formes n'y sont pas réellement mais potentiellement" (429a23-30), autrement dit, l'âme intellective n'est qu'une puissance de penser, et en particulier de penser l'identité.

samedi 1 mai 2004

DANS QUELLE MESURE LA DIVISION DU TRAVAIL PEUT-ELLE ÊTRE UN FACTEUR DE PROGRES SOCIAL ?

Dans quelle mesure la division du travail peut-elle être un facteur de progrès ? D’abord la division du travail doit-elle forcément être un progrès ? En réalité, les progrès économiques se sont-ils accompagnés de progrès sociaux ? Et doit-on considérer la consommation de masse comme un indice décisif de progrès social ?

I – Le caractère inégalitaire de la division du travail devrait avoir la prospérité généralisée pour contrepartie.

a – dans la division sociale des tâches, la main d’œuvre tend à être instrumentalisée.

Ce n’est pas seulement en vue de vivre, mais en vue de vivre bien, qu’on s’assemble en une Cité (Politique, 1280a). Or le bien-vivre suppose le langage en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite, le juste et l’injuste (Politique, 1253a), autant de normes qui vont structurer les rapports sociaux harmonieux et constituer la vie bonne. Donc l’homme est le seul être capable de vouloir ce qui n’est pas nécessaire à sa survie, et, parmi les choses qui peuvent indifféremment être ou ne pas être, il faut distinguer deux modalités : la production et l’action (Ethique à Nicomaque, 1140a). La différence est que le but de la production est toujours extérieur à la chose produite, tandis que le but de l’action n’est que l’action elle-même, sa fin, c’est le bien-être (Ethique à Nicomaque, 1140a). Mais le but de l’action (vivre bien) n’étant pas nécessaire, toute action doit recourir à des moyens appropriés si l’on veut que le but soit atteint (Politique, 1253b). Or ces moyens n’étant pas non plus nécessaires, il faut les produire, c’est-à-dire à la fois les faire naître et leur donner une forme pensée. Dans la mesure où la production donne naissance à un être contingent, on peut dire que la matière est à la pensée ce que la femelle est au mâle dans la reproduction (de la Génération et de la Corruption) : la pensée produit dans la matière comme le mâle dans la femelle. Mais dans la mesure où la production transforme ce qui existe déjà, elle nécessite la main qui est un instrument qui tient lieu d’instruments (Parties des Animaux), c’est-à-dire qui fabrique, manipule et entretient les moyens de bien vivre qui, sans cela, n’auraient pas d’existence. Aussi c’est parce qu’il est intelligent que l’homme a des mains (Parties des Animaux), c’est parce que l’homme est capable d’agir, c’est-à-dire d’envisager le bien-être, qu’il possède ce premier instrument de production des moyens appropriés à la réalisation de sa finalité. On voit par là que les instruments sont soit animés, soit inanimés (Politique, 1253b), l’instrument animé étant celui qui est le plus proche de l’âme (la main). Or, ce qui vaut dans la nature et dans l’individu, vaut aussi dans la Cité où l’administration familiale a pour but de nous procurer les denrées indispensables sans lesquelles sont impossibles et la vie et la vie heureuse (Politique, 1253b). C’est pourquoi, là aussi, si chaque instrument était capable, sur simple injonction, d’accomplir le travail qui lui est propre, les chefs de famille n’auraient pas besoin d’esclaves (Politique, 1253b) : si les chefs de famille ont besoin d’esclaves, c’est que le bien-être collectif n’étant pas nécessaire, il a besoin des instruments appropriés à sa production. En particulier, l’exécutant, dans les différentes activités, entre dans la catégorie instrument (Politique, 1253b). En effet, qu’il doive être dirigé par une intelligence extérieure prouve que c’est un être qui ne possède pas en lui-même le principe de son propre mouvement (Physique, 192b), à savoir la capacité à mettre la production au service de l’action. C’est pourquoi, l’esclave est une sorte de propriété animée au service d’autrui, comme un instrument qui tient lieu d’instruments (Politique, 1253b) : en tant qu’instrument, il est voué à produire et non à agir, et, à ce titre, il appartient à celui qui, par la violence, lui communique le mouvement productif qu’il ne possède pas naturellement. Bref, que ce soit dans la nature, dans l’individu ou dans la Cité, il est à la fois conforme à la nature et avantageux que le corps soit commandé par l’âme (Politique, 1254b), donc que le producteur économique (esclave) soit commandé par l’acteur politique (citoyen). Dans quelle mesure cette division du travail est-elle avantageuse pour l’esclave ?

b – à travers l’augmentation de productivité, la division du travail est créatrice de richesse.

Si maintenant, outre sa fonction de subsistance, on assigne à l’économie une fonction d’échange, il va falloir que l’architecte reçoive du cordonnier une part de son travail et qu’il lui donne une part du sien en échange (Ethique à Nicomaque,1133a). Et comme le rapport entre un cordonnier et un architecte correspond au rapport entre un nombre donné de chaussures et une maison (Ethique à Nicomaque,1133a), il va falloir en outre établir des règles de réciprocité proportionnelle qui maintiennent le bien-être de la Cité (Ethique à Nicomaque,1133a). A cet égard, il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux heures de travail vaille le double que ce qui est ordinairement le produit d’une heure de travail (Richesse des Nations, I). Mais, comme le travail a souvent recours à des outils qui, sont le résultat d’un travail préalable, il peut y avoir plus de travail dans une heure que dans deux et il n’est pas facile de trouver une mesure exacte applicable au travail (Richesse des Nations, I). Aussi la mesure du temps de travail du producteur direct ne peut-elle déterminer la valeur d’échange d’une production. Et pourtant, quant aux choses qui sont sujettes à la concurrence, ce sont les frais de production qui règlent en dernière analyse leurs prix et non pas la proportion entre l’offre et la demande (on the Principles of Political Economy and Taxation, I). En effet, si la valeur d’échange ne consiste pas dans la somme totale des frais engagés, c’est que l’on n’est pas en situation de concurrence pure et parfaite. Dès lors, ne pouvant connaître la quantité de travail cumulée à tous stades de la production, ce sont les plus forts (offreurs ou demandeurs) qui fixent les prix à leur convenance. A contrario, si l’on veut que le prix soit le reflet de la valeur, il faut une information transparente et disponible sur les coûts de productions qui, par comparaison, fasse disparaître les coûts superflus et fasse faire baisser par degré le prix réel de presque tous les ouvrages des manufactures (Richesse des Nations, II). En effet, de meilleures machines, une plus grande dextérité et une division du travail mieux entendue font que, pour exécuter une pièce quelconque, il ne faut qu’une moindre quantité de travail (Richesse des Nations, II), ce qui, cumulé à tous les stades de la production d’un produit donné, permettra de se rapprocher d’une valeur d’échange idéale. Or, supposons un homme qui ne serait pas accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, cet ouvrier, quelque adroit qu’il fût, pourrait peut-être fabriquer une seule épingle dans toute sa journée (Richesse des Nations, I). Mais si, au contraire, l’important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes, lesquelles sont remplies par autant de mains différentes, une dizaine d’ouvriers peuvent faire plus de quarante-huit milliers d’épingles dans une journée (Richesse des Nations, I) : grâce à la division du travail, la productivité du travail a été multipliée par quatre-mille huit-cents, ce qui a nécessairement pour résultat de faire baisser les coûts de fabrication. Certes, à première vue, l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours différent, voire contraire, à celui du public (Richesse des Nations, III). C’est-à-dire que, apparemment, l’intérêt du marchand est toujours de restreindre la concurrence des autres vendeurs (Richesse des Nations, II), à la limite, d’être en situation de monopole plutôt qu’en situation de concurrence afin que le prix du produit vendu soit supérieur à sa valeur. Mais en réalité, c’est en situation de libre concurrence que tous les agents sont conduits par une main invisible qui fait que tout en ne recherchant que son intérêt personnel, chacun travaille pour l’intérêt de la société (Richesse des Nations, II). En effet, la division du travail engendrée par la concurrence marchande permet d’une part de susciter et entretenir le mouvement perpétuel de l’industrie du genre humain (Théorie des Sentiments Moraux, IV, 2), d’autre part, de faire en sorte que, en dépit de leur égoïsme et de leur rapacité naturelle, [les riches] partagent tout de même avec les pauvres les produits des améliorations qu’ils réalisent (Théorie des Sentiments Moraux, IV, 2), améliorations tout autant qualitative que quantitatives. En conclusion, la division du travail est ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à l’opulence générale (Richesse des Nations, II). Le développement historique du système de libre concurrence marchande a-t-il confirmé cet optimisme ?

II – L’exploitation capitaliste de la force de travail a confirmé le caractère inégalitaire de la division du travail.


a - dans un mode de production capitaliste, la force de travail est une marchandise.

L’originalité du capitalisme consiste en ce que, à côté de la forme M1-A-M2, transformation de la marchandise en argent et retransformation en marchandise, nous en trouvons une autre tout-à-fait distincte : A1-M-A2 (le Capital, I, iv). La différence est que dans le premier cas, c’est l’argent qui sert d’intermédiaire, dans le second, c’est la marchandise (le Capital, I, iv). Dans le premier cas, vendre des marchandises en vue de l’achat d’autres marchandises rencontre une limite dans la satisfaction des besoins, tandis que la vente pour l’achat au contraire ne connaît pas de limite (le Capital, I, iv) : le cycle A1-M-A2 n’a pas de fin puisque, après A2 supérieur à A1, on cherchera A3 supérieur à A2, etc. Appelons donc capital la somme d’argent A1permettant d’acquérir M qui sera revendu à la valeur A2>A1, appelons capitaliste le propriétaire de M qui cherche à maximiser la différence entre A2 et A1, et appelons capitalisme un mode de production dont la règle est l’offre en vue de l’accumulation de capital, donc tel que le besoin d’argent est le vrai et unique besoin (Manuscrits de 1844). Normalement, dans le processus A1-M-A2, la valeur du produit [A2] s’est accrue sur la valeur avancée pour sa production [A1], laquelle a engendré une survaleur [A2-A1] (le Capital, I, vii). Donc M comprend à la fois ce qui reconstitue A1dans A2 (sa valeur est constante, c) et ce qui crée une survaleur SV=A2-A1(sa valeur est variable, v). En bref, A1=c+v, et A2=c+v+SV. Le capital constant (c), c’est la valeur des matières premières, des machines, des locaux, etc., valeur qui va être amortie (simplement transférée) dans A2. Donc le capital variable (v), c’est la valeur de l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qu’un homme doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles (le Capital, I, vi) et qui ont pour utilité spécifique d’être source de plus de valeur qu’elles n’en possèdent elles-mêmes (le Capital, I, vii). Seulement Marx appelle force de travail et non pas travail cette source de survaleur. En effet, supposons un investissement A1=3.000 dont une masse salariale v=1.000, donc un capital immobilisé c=2.000, supposons une valeur d’échange entièrement réalisée de la marchandise M transformée A2=9.000, avec donc une survaleur SV=6.000. Alors la valeur totale de l’effort humain de transformation de M, c’est 7.000 (A2-c=v+SV). Le problème est que rien n’est échangé pour cette valeur. Donc, ce que le travailleur vend contre un salaire, ce n’est pas son travail mais sa force de travail (Salaires, Prix et Profits, vii). Et comme le capitaliste rencontre sur le marché un travailleur libre qui vient y vendre sa force de travail comme une marchandise (Capital, I, vi), la valeur d’échange de cette force de travail, le salaire, a la même signification que l’usage et l’entretien de tout autre instrument productif (Manuscrits de 1844) : le salaire, c’est ce que le capitaliste doit débourser pour acquérir la force de travail et la maintenir en état de fonctionner. Cela dit, le salaire (v) correspond non seulement à l’existence physique, mais aussi à la satisfaction de certains besoins naissant des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés (Salaires, Prix et Profits, xiv), bref à la valeur v’ des marchandises nécessaires à l’entretien de la force de travail (nourriture, logement, habillement, soins, éducation), plus la valeur v’’ correspondant comme celle de toute autre marchandise, par la quantité de travail nécessaire à sa production (Salaires, Prix et Profits, vii) et qui lui aura ajouté une qualification Q (une survaleur) de sorte que v=v’+v’’+Q. De sorte que, si la qualification (Q) s’efface, à la limite, le prix de la force de travail atteint son minimum, il est réduit à la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables à la vie du travailleur (le Capital, I, vi). Donc le salaire ne sera pas, contrairement à la survaleur, illimité mais tel que v’ inférieur ou égal à v inférieur ou égal à v’+v’’+Q. Comment une force de travail qui tend à être payée, à la limite, à son minimum vital, peut-elle engendrer une survaleur ?

b - la survaleur capitaliste est la conséquence de l’exploitation de la force de travail.

Dans la mesure où les forces vitales se reconstituent plus vite qu’elles ne se dépensent, si l’animal était capable de reconstituer ses forces vitales au-delà des signaux biologiques qui le contraignent à s’arrêter (fatigue, satiété, douleur), il produirait ce dont il n’a nul besoin vital, bref son activité serait productive. Or seule la force humaine de travail possède un certain degré de productivité qui lui permet d’être prolongé au-delà du temps nécessaire à sa reconstitution (le Capital, I, xvi). En effet, reprenons l’exemple chiffré ci-dessus. Appelons taux de survaleur le rapport SV/v=6.000/1.000=6. On se rend compte alors que le taux de survaleur est l’expression exacte du degré d’exploitation de la force de travail par le capital ou du travailleur par le capitaliste (le Capital, I, ix). Car ce taux de survaleur (ou d’exploitation) de 6 par exemple, signifie que pour chaque heure payée, le travailleur devra employer sa force de travail pendant 6 heures supplémentaires, évidemment non-payées. En d’autres termes, 7h de travail du salarié se décomposent en 1h payée par le salaire et en 6h de surtravail évidemment non payé, de même que la valeur abstraite du travail (7.000) se décompose en valeur de la force de travail (1.000) et en survaleur (6.000). Or, bien que le salarié ne travaille pour lui-même qu’une heure sur 7, le capitaliste le fera travailler, mettons, 7h par jour, au-delà de la valeur de sa force de travail, ce qui réalisera la survaleur attendue (Salaires, Prix et Profits, viii). Bref, c’est la période d’activité qui dépasse les limites du travail socialement nécessaire, qui donne naissance à la survaleur (le Capital, I, ix). Donc le salariat est analogue à la corvée féodale par laquelle le seigneur autorisait le serf à cultiver son propre lopin de terre pendant, mettons, une journée à condition qu’il cultive gratuitement le champ du seigneur pendant, mettons, six jours. En ce sens, la corvée est la forme primitive de la survaleur, elle correspond à du travail non payé (le Capital, III). Dans un système capitaliste, le travail non-payé, le surtravail, c’est, comme la corvée féodale, l’utilisation violente de la force de travail au-delà du temps socialement nécessaire à sa reconstitution, et maintenue le plus proche possible de sa limite inférieure (v’) afin de maximiser la survaleur capitaliste. Il s’ensuit que l’appropriation privée du capital, c’est-à-dire des moyens de production, donne à l’employeur capitaliste le droit de s’approprier une certaine quantité de travail impayé (Salaires, Prix et Profits, xi), et surtout, de s’approprier la valeur de cette corvée moderne extorquée au travailleur (SV) puisqu’il ne lui est attribué qu’un salaire (v) au lieu de la valeur totale de son travail (SV+v). La division économique du travail correspond donc à une division sociale entre d’une part la bourgeoisie, c’est-à-dire la classe des capitalistes qui possèdent les moyens de production et emploient du travail salarié, d’autre part le prolétariat, c’est-à-dire la classe des travailleurs salariés qui, ne possèdant pas leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour subsister (Manifeste Communiste, i). Il s’ensuit que la pratique capitaliste consistant à maximiser la survaleur est la formule de l’exploitation moderne (Misère de la Philosophie, I, ii). On peut donc dire que l’esclavage et le salariat ne se distinguent que par la manière dont le surtravail est imposé et extorqué au travailleur (le Capital, I, ix), par la violence du fouet dans un cas, par la violence de la misère dans l’autre. Même si, en apparence, c’est tout à fait librement que le salarié se vend lui-même et au détail en mettant aux enchères huit, dix, douze, quinze heures de sa vie quotidienne (Travail Salarié et Capital), en réalité cette liberté consiste en ce que premièrement le travailleur dispose à son gré de sa force de travail comme d’une marchandise, deuxièmement, il est complètement dépourvu des choses nécessaires à la vie (le Capital, I, vi). Bref, la liberté entendue en ce sens n’est que l’autre nom de la prostitution, le commerce sexuel n’étant qu’un cas particulier de la prostitution générale du travailleur salarié (Manuscrits 1844). Pourtant, les gains de productivité du capitalisme ne doivent-ils pas entraîner une prospérité généralisée ?

III – Les gains de productivité engendrés par la division capitaliste du travail ont surtout engendré une aliénation généralisée.

a – les gains de productivité impliquent surexploitation et paupérisation des travailleurs.

Augmenter la productivité, c’est maximiser le rapport A2/A1=SV+c+v/c+v=(SV/c+v)+1, ce qui revient à maximiser le rapport SV/c+v (taux de profit). Le plus simple serait de maintenir c+v constant et d’augmenter indéfiniment SV, donc le temps de travail au-delà du temps socialement nécessaire à la reproduction de la force de travail, bref, s’efforcer constamment d’allonger le surtravail jusqu’à la limite extrême du possible (Salaires, Prix et Profits, xiii). Sauf que, d’abord, une journée comprend vingt-quatre heures déduction faite de quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail ne peut se reconstituer (le Capital, I, x, 5). Ensuite la loi fixe le maximum du temps pendant lequel un homme a le droit de vendre sa force de travail (Salaires, Prix et Profits, vii). Donc, pour augmenter la productivité du travail ou maximiser le taux de profit, augmenter la survaleur SV dans l’absolu ne suffit pas, encore faut-il augmenter la survaleur relative en réduisant les frais de production (c+v). Pour cela, il va falloir trouver le meilleur rapport c/v (composition organique du capital) qui minimise c+v tout en maintenant SV constante. On découvre alors qu’en maximisant la composition organique du capital (c/v), on tient le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle (Capital, I, xv, 3). Car si, en remplaçant de la force de travail (v) par des machines (c), on produit par exemple en un jour ce qu’on produisait auparavant en deux, c’est comme si la journée de travail était deux fois plus longue. Donc la machine est le moyen le plus puissant d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises (le Capital, I, xv, 3). Mais maximiser le taux de profit (SV/c+v) tout en maximisant la composition organique du capital (c/v), c’est-à-dire en maximisant c/v+1=c+v/v, c’est en particulier maximiser (SV/c+v)x(c+v/v), c’est-à-dire SV/v (taux d’exploitation de la force de travail). Ainsi se vérifie la loi selon laquelle la survaleur provient non des forces de travail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y emploie (le Capital, I, xv, 3) : le progrès technologique ne remplace pas la force de travail, mais transforme le travail employé en travail plus efficace (le Capital, I, xv, 3), c’est-à-dire en intensifie l’exploitation. Le problème est que la survaleur relative (A2/A1) ne peut être réalisée par la seule minimisation des dépenses (A1), à recettes égales (A2), puisque la dépense de l’un est la recette de l’autre. Dès lors, tout gain de productivité (maximisation de A2/A1) produit une survaleur relative en dépréciant directement la force de travail et la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun (le Capital, I, xv, 3). En effet, l’innovation technologique dans le capital constant (c) destinés à se substituer au capital variable (v) au sein de A1, aura nécessité une conception, une fabrication et une distribution préalables. Bref, tout capital constant (c) n’est que du travail humain cristallisé (le Capital, I, i, 3), ce travail en amont qu’il convient précisément de minimiser afin de minimiser c en aval. De proche en proche, on se rend compte que la survaleur relative engendrée par le progrès technologique nécessite une baisse générale des prix (A2)1. Et comme plus la productivité du travail est grande, moins il y a de travail employé à une quantité déterminée de produits, et plus la valeur du produit est faible (Salaires, Prix et Profits, vi), en particulier celle des produits nécessaires à l’entretien de la force de travail, donc le montant des salaires. D’autant que la facilité apparente du travail à la machine (le Capital, I, xv, 3) entraîne une moindre demande de force de travail qualifiée qui, concurrencée par une main-d’œuvre sous-qualifiée, vient grossir les rangs de l’armée de réserve industrielle pesant sur l’armée active pour en réfréner les prétentions salariales (le Capital, I, xvi), bref alimenter le cycle de la baisse des prix par celle des salaires. Donc, les gains de productivité consécutifs à la division du travail créent de la richesse à condition de créer corrélativement de la pauvreté, plus précisément, l’enrichissement capitaliste a pour condition l’appauvrissement du travailleur (le Capital, I, xiv). Or l’accès généralisé à une consommation de masse n’est-elle pas un signe de prospérité ?

b – l’accès généralisé à la consommation de masse est signe d’aliénation généralisée.

Pour sauvegarder la paix sociale et donc les conditions de sa domination, la classe dominante va devoir consoler ceux qui sont tombés dans la misère, en leur assurant que leurs souffrances ne sont que des inconvénients temporaires (le Capital, I, xv). Il s’agit de faire admettre aux travailleurs qu’ils n’ont aucune raison de se plaindre, même s’ils sont surexploités au nom du principe de rendement qui est celui d’une société orientée vers le gain et la concurrence dans un processus de croissance constante (Eros et Civilisation, II). Dans le mode de production capitaliste, en effet, la nécessité de ce que Freud nomme principe de réalité, consiste en une croissance du taux de profit, donc de la survaleur relative, donc de la productivité, donc du taux d’exploitation de la force de travail. Le problème est que la tendance à la baisse des salaires réels comme conséquence de l’accroissement de leur exploitation, engendre chez les travailleurs le sentiment d’une pénurie qui interdit de satisfaire librement leurs besoins, c’est-à-dire de vivre sous le principe de plaisir (Eros et Civilisation, I). Or, dans une économie de marché mondialisée, c’est-à-dire dans un mode de production régi par la division internationale du travail, un agent est d’autant plus exploité qu’il lui est plus difficile de dépenser ses revenus en achetant un ensemble de marchandises qui incorpore autant de travail qu’il en a lui-même fourni (J.Roemer, a General Theory of Exploitation, intro.). Par exemple, W sera d’autant plus exploité qu’il aura plus de mal à se procurer, avec son salaire de 7h (1.000), des marchandises qui incorporent 7h de travail. Mais si W peut acheter 900 de marchandises qui incorporent 7h du travail de W’ payé 100, alors, pour un même taux d’exploitation (SV/v) égal à 6, W sera relativement moins exploité que W’. Consoler le travailleur exploité consiste donc à le convaincre qu’il existe des salariés exploités mais riches et des capitalistes exploiteurs mais pauvres (a General Theory of Exploitation, intro.), de sorte que l’exploitation pénible d’aujourd’hui trouvera sa récompense dans la consommation réconfortante de demain. Il s’agit donc de le convaincre des bienfaits d’un progrès technologique qui donne plus de confort à la vie en augmentant la productivité du travail (l’Homme Unidimensionnel, VI), autrement dit que tout progrès concerne les conditions de travail, plus précisément du travail pour se procurer des biens de consommation et les augmenter (Eros et Civilisation, IV). Par là, on le convainc que le bonheur est subordonné à la discipline du travail, au détournement des désirs vers des activités socialement utiles (Eros et Civilisation, intro.) et dont l’idéal consiste pour l’ouvrier à porter à la caisse d’épargne une partie de son salaire (Manuscrits de 1844). Apparemment, cette conviction fait partie de cet aspect particulier de l’éducation que Freud appelle sublimation et qui consiste en ce que à la finalité érotique se substitue un objectif plus élevé et de plus grande valeur sociale (cinq Leçons sur la Psychanalyse, V). Sauf qu’il ne s’agit pas là de canaliser des pulsions érotiques ou agressives incompatibles avec la vie sociale (inceste, meurtre), mais de rendre impossible aux travailleurs de se révolter contre le principe de rendement au nom du principe de plaisir (Eros et Civilisation, II), en liant l’éventualité d’une révolte contre la pénibilité des conditions de travail d’aujourd’hui à une destruction des conditions mêmes du bonheur de demain. Dès lors, dans et par la consommation, chaque individu vit sa répression librement, il désire ce qu’il est normal de désirer (Eros et Civilisation, II), à savoir ce que la publicité, la machine écrasante de l’information et des loisirs (Eros et Civilisation, II), le conditionne à désirer. La consommation de masse n’est donc pas une sublimation éducative, mais une désublimation répressive qui caractérise la tendance contemporaine à l’introduction du totalitarisme dans le travail et les loisirs de l’homme (Eros et Civilisation, préf.). La désublimation, c’est l’exploitation des pulsions sexuelles et agressives primitives au moyen d’un conditionnement à la compétition pour la performance financière (épargne) et pour la jouissance matérielle (consommation). Et la répression consiste en ce que ce n’est pas seulement le travail qui est divisé, c’est l’individu lui-même (le Capital, I, xiv) : le travailleur-consommateur qui réclame des prix modérés ne se rend pas compte que c’est son propre salaire qu’il sacrifie en justifiant l’exigence capitaliste de course à la productivité, et le travailleur-épargnant qui sacrifie son présent ne se rend pas compte qu’il hypothèque aussi son avenir en fournissant au capitaliste l’épargne nécessaire pour investir au taux d’intérêt le plus bas, créant ainsi les conditions de sa frustration face à la fois à la détérioration future de ses conditions de travail et à la faiblesse future de ses économies. Mais peu importe tant que l’augmentation continuelle de la productivité rend l’espoir d’une vie meilleure pour tous toujours plus crédible (Eros et Civilisation, intro.).

Conclusion.

La division sociale du travail, qui semble aussi naturelle que celle du mâle et de la femelle, devrait être universellement avantageuse pour peu qu’elle s’accompagne de gains de productivité et de progrès technique. Cela dit, dans le mode de production capitaliste, la division du travail a pris la forme d’une exploitation intensive de la force de travail humaine comme source inépuisable de survaleur pour le capital. Ce qui explique que le progrès technologique ait eu pour contrepartie, sinon une paupérisation des travailleurs, du moins une aliénation générale des individus réduits à de simples vecteurs de consommation et d’épargne.

1 pour tout capitaliste (c) en t1 : A1=c1+v1 (ex : 2.000+1.000=3.000); A2=c1+v1+SV1 (ex : 2.000+1.000+6.000=9.000),

il existe cn en t2 : on a à la fois c2>c1, v2<v1 ; A1’=c2+v2<A1 (ex : 2.200+300<3.000). Quid de SV2 et donc quid de A2’ ?

- si SV/c+v =k (ex :2), il suit que A2’=c2+v2+SV2<A2 , et comme SV2=k (c2+v2) (ex :2.200+300 x2=5.000), alors A2 (ex : 7.500) <A2 (ex : 9.000), mais surtout SV2/c2+v2=SV1/c1+v1, ce qui est contradictoire avec l’esprit du capitalisme

- si max SV/c+v, alors A2’=c2+v2+SV3 supérieur ou égal à A2 (ex : 2.200+300+5.500=9.000), d’où A2’ supérieur ou égal à A2 mais surtout SV3/c2+v2>SV1/c1+v1

pour tout c en t3 : on a à la fois A1’=c2+v2<A1 ; A2’’=c2+v2+SV4<A2’<A2 ; SV3/c2+v2 > SV4/c2+v2 > SV1/c1+v1 (ex : 5.500/2.500>5.200/2.500>6.000/3.000)