lundi 9 novembre 2009

LA COHESION SOCIALE REPOSE-T-ELLE SUR LA RESPONSABILITE OU SUR LA CULPABILITE ?


C2 - La cohésion sociale repose-t-elle sur la responsabilité ou sur la culpabilité ?


La cohésion sociale repose-t-elle sur la responsabilité ou sur la culpabilité ? Apparemment, la cohésion sociale ne repose-t-elle pas à la fois sur la responsabilité et sur la culpabilité individuelles ? Toutefois, la cohésion sociale ne suppose-t-elle pas plutôt une responsabilité politique collective indépendante du sentiment individuel de culpabilité ? Or, s'il s'avérait que l'éducation visât la contrainte plutôt que la liberté, la cohésion sociale ne pourrait-elle pas reposer, en réalité, sur une culpabilité inconsciente ? Nous verrons en effet que, apparemment, la cohésion sociale repose sur ce que chacun se sent responsable de son propre bonheur en tâchant d'éviter d'être en proie au sentiment pénible de sa propre culpabilité. Toutefois, la cohésion sociale étant un fait politique destiné à garantir la liberté individuelle d'agir, elle suppose une responsabilité collective à l'égard d'un monde commun et non pas une culpabilité individuelle à l'égard d'une conscience de soi. Or, s'il s'avère que l'éducation ne vise pas à garantir la liberté individuelle mais au contraire à faire intérioriser des interdits sociaux, la responsabilité, qu'elle soit individuelle ou collective n'est que l'autre nom de la culpabilité inconsciente qu'éprouve chacun à l'égard des pulsions interdites.



I - Apparemment, la cohésion sociale repose sur ce que chacun se sent responsable de son propre bonheur en tâchant d'éviter d'être en proie au sentiment pénible de sa propre culpabilité.

La liberté de conscience est une caractéristique essentielle de la citoyenneté dans les démocraties libérales. Aussi se voit-elle affirmée dans des textes fondamentaux comme, par exemple, l'article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, ou le premier amendement à la Constitution des Etats-Unis.

(C211) Locke dénonce l'abus commis par « ceux qui supposent que la domination est fondée sur la grâce »(Locke, Lettre sur la Tolérance), c'est-à-dire par les membres du clergé et certains fidèles. Ceux-ci, sous prétexte d'être les interprètes, voire les dispensateurs, de la grâce divine, « prétendent [...] jouir en maîtres de tous les biens que les autres possèdent »(Locke, Lettre sur la Tolérance), autrement dit empêcher leurs semblables d'être libres de conduire leur vie comme ils l'entendent. Or, pour le courant libéral dont Locke est le fondateur historique, tout individu doit pouvoir se conduire conformément à ce que lui dicte sa propre conscience. C'est pourquoi Locke écrit un ouvrage intitulé Lettre sur la Tolérance, justement pour dénoncer l'immixtion de ceux « qui s'attribuent à eux-mêmes un pouvoir tout particulier dans les affaires civiles, et qui, sous prétexte de religion, veulent do­miner sur la conscience des autres »(Locke, Lettre sur la Tolérance). En effet, la tolérance est, à l'inverse de l'attitude qu'il dénonce, la liberté de conscience, autrement dit la liberté pour chaque citoyen de choisir sa manière de vivre. C'est en ce sens que chaque citoyen a droit à la liberté de conscience, tandis que ceux qui veulent nier cette liberté de conscience « n'ont droit à aucune tolérance de la part du magistrat »(Locke, Lettre sur la Tolérance). Et si le magistrat, autrement dit l'autorité en général, doit veiller au respect de la liberté de conscience, c'est bien parce que cette liberté est la condition de possibilité de l'exercice des différentes fonctions d'une conscience de soi pleinement humaine.

(C212) Le problème, pour Locke et les libéraux, c'est donc la conscience de soi. Or pour les libéraux, qui sont aussi des empiristes, la conscience de soi est loin d'être une évidence comme pour les dogmatiques. Pour Descartes, en effet, l'existence de la conscience de soi est tellement évidente que c'est la première vérité métaphysique à laquelle il parvient au terme de son doute méthodique (B211). Tandis que pour un empiriste qui considère que l'esprit est une tabula rasa qui acquiert toutes ses idées par l'expérience, la question qui se pose est : comment puis-je avoir l'expérience de moi-même ? En effet, les sensations internes que j'ai de moi-même sont diverses et variables en fonction du temps et du lieu. Alors comment puis-je percevoir une unité (le "moi-même") dans cette diversité et acquérir ainsi l'idée d'une identité personnelle ? Locke répond que « partout où un homme découvre ce qu’il appelle “lui-même”, un autre homme pourra dire qu’il s’agit de la même per­sonne  »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii). C'est-à-dire que, pour avoir l'expérience d'un "moi-même", je dois obligatoirement passer par autrui. L'expérience de mon identité personnelle ne peut être qu'une expérience indirecte : je dois avoir l'expérience d'autrui qui a l'expérience de moi-même comme il aurait l'expérience de n'importe quel objet extérieur à lui. Sauf que ce "moi-même" n'est pas un objet banal dans la mesure où autrui va me percevoir sous l'angle de mes propriétés et de la valeur sociale de mes propriétés. 
 
D'où l'analogie : autrui est pour moi-même ce que le juge est pour l'accusé : dans les deux cas, on se voit reconnaître des propriétés (qu'elles soient physiques, "tu es brun", morales, "tu es courageux", intellectuelles, "tu es bon en maths", ou matérielles "tu possèdes cette maison") et la valeur de celles-ci (c'est un bien, ou c'est un mal). Aussi, le terme de "personne" (en latin persona, qui désigne le masque de l'acteur, de per sonare, "parler à travers") « est un terme du langage judiciaire qui assigne la propriété des actes et de leur valeur »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii). Or, cette capacité à comprendre le jugement d'autrui «  n’appartient qu’à des agents doués d’intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d’éprouver bonheur et malheur »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii). En effet, sans intelligence (du latin inter-ligare, "mettre en relation"), sans respect de la norme commune, sans sensibilité en terme de bonheur ou de malheur, je ne puis être affecté par ce que m'impute autrui, à savoir une propriété et la valeur de celle-ci sur la base d'une loi commune appliquée par autrui et non d'un caprice de sa part. Mais, si ces trois conditions (intelligence, sens des valeurs, sensibilité) sont réunies, je deviens conscient de moi-même, car «  c’est uniquement par la conscience que cette personnalité s’étend soi-même au passé par-delà l’existence présente : par là elle de­vient soucieuse et comptable des actions passées, elle les avoue et les impute à soi-même, au même titre et pour les mêmes motifs que les actes présents »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii). C'est-à-dire que, après qu'autrui m'a affecté de bonheur ou de malheur en m'imputant certaines propriétés et la valeur de celles-ci, je deviens capable de m'auto-affecter de ce même bonheur ou de ce même malheur, simplement en me remémorant, en me rappelant le jugement d'autrui, et cela, même en l'absence d'autrui.

« Tout ceci repose sur le fait qu’un souci pour son propre bonheur accompagne inévitablement la conscience, ce qui est conscient du plaisir et de la douleur désirant toujours aussi le bonheur du soi qui précisément est conscient. C’est pourquoi, s’il ne pouvait, par la conscience, confier ou approprier à ce soi actuel des actes passés, il ne pour­rait pas plus s’en soucier que s’ils n’avaient jamais été ac­complis »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii), c'est-à-dire qu'une quatrième condition est nécessaire à la conscience de soi-même : la mémoire. Auquel cas je ne vais pas seulement me rappeler le jugement d'autrui pour mes actes passés, mais je vais aussi l'anticiper pour mes actes futurs en tâchant de faire mon bonheur plutôt que mon malheur. Donc, être conscient de soi, pour Locke, c'est être soucieux de son propre bonheur, c'est-à-dire se rappeler les conséquences de ses actes passés et, à la lumière de cette expérience, anticiper les conséquences de ses actes à venir en maximisant ses chances d'être heureux. L'enjeu de la conscience de soi n'est donc ni la recherche de la vérité comme chez Descartes (A213), ni la participation à l'Esprit Absolu comme chez Hegel (A122), mais la libre recherche du bonheur. Cette liberté est, d'ailleurs, pour Locke et les libéraux, si fondamentale, qu'elle est présumée même en l'absence d'une ou plusieurs des quatre conditions énumérées ci-dessus. Par exemple, lorsqu'une personne est sous l'emprise d'une substance psychotrope : « un homme tantôt saoul, tantôt sobre ne sont-ils pas la même personne ? Sinon pourquoi cet homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul, même s’il n’en a plus eu conscience ensuite ? »(Locke, Essai Philosophique concer­nant l’Entendement Hu­main, II, xxvii). La réponse de Locke et des libéraux est qu'une telle personne était libre de se mettre ou non dans une telle situation. Voilà pourquoi, elle est jugée responsable de ses actes et condamnée en conséquence. Car, si un tel individu ne se sentait pas coupable des faits qui lui sont reprochés, il ne pourrait pas, à l'avenir s'en sentir responsable. De sorte que la liberté de conscience de l'un (se saouler) pourrait empiéter sur la liberté de conscience de l'autre (vivre paisiblement), ce qui eût immanquablement menacé la cohésion sociale telle que la conçoivent les libéraux (B212). Donc, chez les libéraux, la cohésion sociale repose nécessairement sur la responsabilité personnelle d'un être conscient de soi-même à l'égard de sa liberté d'agir, laquelle n'est possible qu'à condition que le souvenir d'un sentiment de culpabilité à l'égard des fautes jadis commises soit assez vivace pour être dissuasif pour l'avenir.

Or, toute responsabilité est-elle nécessairement une responsabilité individuelle, autrement dit, ne peut-il pas exister une responsabilité collective dissociable du sentiment individuel de culpabilité ?



II - Toutefois, la cohésion sociale étant un fait politique destiné à garantir la liberté individuelle d'agir, elle suppose une responsabilité collective à l'égard d'un monde commun et non pas une culpabilité individuelle à l'égard d'une conscience de soi.


(C221) Nous avons vu que pour Locke, tout comme pour Descartes, la liberté concerne avant tout la conscience de soi comme espace intérieur et privé. Pour Descartes, liberté de chercher la vérité sans être perturbé par les injonctions mécaniques et potentiellement illusoires du corps. Pour Locke, liberté de chercher son bonheur en jouissant des propriétés reconnues par autrui sans être entravé par la même recherche chez autrui. Pour Hannah Arendt, en revanche, qui s'inspire très fortement de la philosophie grecque, et notamment de celle d'Aristote, la liberté n'est ni une liberté de penser sans agir comme chez Descartes, ni une liberté de penser avant d'agir comme chez Locke. Plus précisément, « cette liberté [...] est l'opposé même de la "liberté intérieure", cet espace intérieur dans le­quel les hommes peuvent échapper à la contrainte extérieure et se sentir libres [...]. Nous ne traitons pas ici du liberum arbi­trium [libre arbitre], liberté de choix qui décide entre deux données, l'une bonne, l'autre mauvaise, et dont le choix est prédéterminé par un motif qui n'a pas besoin d'être exprimé pour commencer d'opérer »(Arendt, la Crise de la Culture, iv). Et si la liberté dont parle Arendt n'est pas une "liberté intérieure", un "libre arbitre" (du latin arbitrari, "vouloir"), c'est parce qu'elle ne s'exerce que dans l'espace public de la Cité, et cela, au sens d'Aristote pour qui "l'homme est naturellement un animal politique", c'est-à-dire un animal qui vit dans une Cité (DMA). Aussi, « la liberté [...] est réellement la condition qui fait que les hommes vivent ensemble dans une organisation politique. Sans elle, la vie politique comme telle serait dépourvue de sens. La raison d'être de la politique est la liberté, et son champ d'expérience est l'action »(Arendt, la Crise de la Culture, iv). En effet, pour Arendt, être libre, ce n'est pas être libre de vouloir (libre arbitre), mais c'est être libre d'agir, c'est-à-dire être libre de pouvoir augmenter le bien être commun de la Cité en prenant des initiatives individuelles. Autrement dit, on n'est libre que si on est "quelqu'un" qui se définit par son action et non pas "quelque chose" qui se définit par sa capacité à vouloir posséder des propriétés métaphysiques ("que suis-je ? une chose qui pense") comme chez Descartes ou empiriques comme chez Locke ("que suis-je ? une chose qui perçoit et qui sent") : « la liberté, envisagée dans ses rapports avec la poli­tique, n'est pas un phénomène de la volonté [ce serait confondre le qui et le quoi] »(Arendt, la Crise de la Culture, iv). Concrètement, ce n'est qu'à condition d'avoir fait usage de ma liberté pour laisser des traces mémorables de mon existence, que je serai quelqu'un, que j'aurai une existence comme sujet (un qui) et non seulement comme objet (un quoi) (B312).

(C222) Dès lors, la responsabilité ne peut pas avoir tout à fait la même signification pour Locke et pour Arendt qui, pourtant, se réclame elle aussi du courant libéral. Pour Locke, on est avant tout responsable de soi-même devant sa propre conscience (responsabilité morale en l'absence d'autrui) et ce n'est qu'en cas de défaillance de ladite conscience qu'on est responsable devant le magistrat (responsabilité juridique en présence d'autrui). Arendt ne nie évidemment pas que la responsabilité individuelle soit une forme de responsabilité politiquement pertinente à l'égard des actes que nous avons commis. Mais, ajoute-t-elle, ce n'est pas la seule forme de responsabilité : « il existe une responsabilité pour des choses que nous n’avons pas commises, mais dont on peut néanmoins être tenu pour responsable »(Arendt, Ontologie et Politique). En effet, pour Hannah Arendt, nous allons être responsables, non pas individuellement, mais collectivement, des conséquences de la vie politique de la Cité toute entière, tant à l'égard de ses propres membres qu'à l'égard des autres Cités : ainsi, chaque citoyen doit se sentir responsable des dettes financières contractées aujourd'hui par l'État, chaque citoyen français doit se sentir responsable de la colonisation de l'Afrique du Nord dans le passé, etc. Et de s'en sentir responsable, non pas en tant qu'auteurs de ces actes (ça, c'est la responsabilité individuelle dont parle Locke), mais en tant que nous avons agi et nous continuons d'agir ensemble dans l'espace public d'une Cité (d'un État) qui a pris un certain nombre de décisions ayant posé et continuant de poser problème. Dès lors, « être ou se sentir coupable pour des choses qui se sont produites sans que nous y prenions une part active est impossible [...]. Et pourtant on nous tient toujours pour responsable des fautes de nos pères, de même que nous récol­tons les lauriers dus à leur mérite, mais nous ne sommes évidemment pas coupables de leurs forfaits »(Arendt, Ontologie et Politique). Le fait d'être collectivement responsable consiste non pas à éprouver un sentiment personnel de malaise, car celui-ci traduirait un "souci pour son propre bonheur", comme dirait Locke, donc, encore une fois, renverrait à la responsabilité individuelle. Non : se sentir collectivement responsable, c'est contribuer, dans la mesure du possible, à rembourser la dette financière de l'État, ou bien à réparer les dégâts qui ont été éventuellement commis lors de la colonisation de l'Afrique du Nord, etc. Bref, encore et toujours, cela consiste à agir dans l'espace public de la Cité. La position d'Arendt, très originale pour une philosophe libérale, peut paraître paradoxale : comment puis-je être tenu pour responsable de ce dont je ne suis pas coupable ? Mais « cette res­ponsabilité d’actes que nous n’avons pas commis, cette façon d’endosser les conséquences d’actes dont nous sommes entière­ment innocents, est le prix à payer parce que nous ne vivons pas seuls, mais parmi d’autres hommes, dans une communauté po­litique [...]. Nous ne pou­vons échapper à cette responsabilité politique et purement collective qu’en quittant la communauté »(Arendt, Ontologie et Politique). Ce qui veut dire que ce type de responsabilité collective, de loin la plus importante pour Arendt puisqu'elle conditionne le lien social constitutif de notre existence politique, donc de notre existence humaine, ne peut pas reposer sur le sentiment de culpabilité. Cette responsabilité est la conséquence de la conception arendtienne de la liberté comme action dans le monde commun : je ne puis vivre mon existence humaine d'"animal politique" simplement pour le meilleur (mon propre bonheur), en refusant l'éventualité du pire. Or, c'est ce que prétendent les libéraux comme Locke lorsqu'ils revendiquent le droit pour tout individu de se retirer de la communauté dès lors que celle-ci ne défend plus ses propres intérêts (B212), autrement dit ne lui procure plus le bonheur auquel il aspire. Car, pour Arendt, "quitter la communauté", c'est quitter la vie authentiquement humaine.

(C223) Il va de soi que, pour Hannah Arendt, philosophe allemande juive qui a dû fuir l'Allemagne nazie, ce n'est pas là une simple position de principe. "Quitter la communauté", cela mène pour elle directement à la situation de décomposition dans laquelle se trouvent les sociétés humaines juste avant de sombrer dans le totalitarisme. Lorsqu'une quantité significative de citoyens ne se sentent plus concernés par la responsabilité collective du monde commun auquel pourtant ils participent et dont ils retirent les bienfaits, le lien social n'est plus assuré, chacun est en quelque sorte coupé des autres membres de la communauté à l'égard desquels il n'éprouve plus que de l'indifférence, voire de l'hostilité. Situation catastrophique qu'Arendt nomme "désolation" (en anglais loneliness) : « est désolé [lonely, deserted] celui qui se trouve entouré d’autres hommes avec lesquels il ne peut établir de contacts ou à l’hostilité desquels il est exposé »(Arendt, le Système Totalitaire, iv). Et, pour bien souligner l'importance de cette forme de responsabilité, elle précise que « la désolation [loneliness], fonds commun de la terreur totalitaire, est liée étroitement au déracinement et à l’inutilité : c’est ne pas avoir de place dans le monde, reconnue et garantie par les autres »(Arendt, le Système Totalitaire, iv). Sans responsabilité collective à l'égard du monde commun, il n'y a donc tout simplement plus de vie politique possible, bref, plus de vie authentiquement humaine possible, le totalitarisme parachevant la déshumanisation en traitant les hommes comme des machines ou des bêtes, mais plus comme des hommes. Le totalitarisme, quelle que soit sa forme, c'est la gestion d'un troupeau, ce n'est pas de la politique !

Toutefois, ne se pourrait-il pas que cette forme de responsabilité collective sans culpabilité apparente dont parle Arendt, ne fût rien d'autre que l'expression confuse d'une culpabilité refoulée, autrement dit inconsciente ?

III - Or, s'il s'avère que l'éducation ne vise pas à garantir la liberté individuelle mais au contraire à faire intérioriser des interdits sociaux, la responsabilité, qu'elle soit individuelle ou collective n'est que l'autre nom de la culpabilité inconsciente qu'éprouve chacun à l'égard des pulsions interdites.

(C231) Contrairement à Locke ou Arendt, Freud ne considère pas que la liberté individuelle soit l’enjeu de l’éducation. Freud n'est pas un libéral : le processus d’éducation consiste, pour lui, à permettre le passage du "principe de plaisir" qui est, rappelons-le, le principe selon lequel toute pulsion exige une satisfaction immédiate sanctionnée par du plaisir, au "principe de réalité" qui consiste en ce que la satisfaction de certaines pulsions problématiques (notamment les pulsions sexuelles -inceste- et les pulsions agressives -meurtre-) ou bien est différée dans le temps et dans la manière, ou bien débouche sur la névrose. Donc, dans la mesure où « dans le processus d’éducation, le principe de plaisir cède la place au principe de réalité qui fait que, sans renoncer au but final que constitue le plaisir, nous consentons à en différer la réalisation »(Freud, Métapsychologie), nous pouvons dire que toute notre vie psychique est déterminée par la censure sociale qui s’exerce sur nos pulsions. En effet, « un acte psychique comporte donc deux phases entre lesquelles s’intercale une sorte d’examen (censure) : au cours de la première phase, l’acte est in­conscient ; si la censure le rejette, le passage à la seconde phase lui est inter­dit, il prend alors le nom de refoulé et doit rester inconscient. Parmi les forces instinctives ainsi refoulées, les pulsions sexuelles et agressives [cf. le complexe d'Oedipe] jouent un rôle considérable »(Freud, Métapsychologie). De sorte que, lorsque des pulsions sont refoulées par le surmoi (l'intériorisation psychique et majoritairement inconsciente de tous les interdits sociaux), elles demeurent inconscientes, quoique latentes (cachées) dans le ça. Par conséquent, le moi conscient n’a sur ces pulsions aucune prise possible. Cela dit, après retour du refoulé (rappelons qu'une pulsion refoulée n'est pas supprimée), certaines de nos pulsions maudites «peuvent subir une sublimation, c’est-à-dire être détournées de leur but sexuel ou agressif et orientées vers des buts socialement supérieurs »(Freud, Métapsychologie). Premier cas, le plus favorable : la sublimation. C’est la situation dans laquelle se trouve le moi conscient lorsque, par exemple, il élabore des stratégies de réussite dans le cadre d’une activité sociale valorisante et valorisée (études, politique, profession, sport, art, etc.) sans se rendre compte qu’en réalité, il ne fait que satisfaire de manière symbolique (détournée) des pulsions refoulées par le surmoi dans le ça. Autre cas possible : « on peut aussi dire du rêve qu'il est la réalisation latente d'une pulsion refoulée »(Freud, Métapsychologie). Le moi conscient se trouve, au réveil, conscient d’avoir eu une activité onirique dont il peut même faire le récit. Sauf que, là encore, il ne se rend pas compte qu’il est le jouet du surmoi qui a autorisé une ou plusieurs pulsions préalablement refoulées dans le ça à se satisfaire symboliquement. Il y a donc plusieurs manières, pour les pulsions refoulées d’être satisfaites de manière indirecte et donc de procurer du plaisir. La pire des situations est évidemment celle où aucune solution de substitution n’est trouvée pour la pulsion refoulée. Et comme on ne peut pas supprimer une pulsion autrement qu’en la satisfaisant, la pulsion refoulée et non indirectement satisfaite engendrera un sentiment de frustration inconsciente qui, à la longue, deviendra pathologique : c’est ce que Freud appelle la névrose. D'où, chez Freud, l'exemple de la religion comme "névrose obsessionnelle universelle de l'humanité", c'est-à-dire pathologie psychique qui affecte nécessairement l'humanité à un certain stade de son développement qui, comme un enfant, préfère croire au merveilleux qu'à la raison (C112).

(C232) Cela dit, le problème le plus grave que pose la névrose est qu’elle rend asocial celui qui en est atteint, c'est-à-dire tous les hommes en tant que certaines de leurs pulsions demeurent nécessairement impossibles à satisfaire, même symboliquement. En effet, le névrosé est tourmenté, il souffre, il se replie sur lui-même en attendant désespérément une satisfaction qui lui est refusée tout autant par la société que par son représentant psychique, le surmoi. Sous l’effet de la névrose, il y a donc clairement un risque de désintégration de la société. Or, Freud nous a déjà donné (C112) un exemple de récupération sociale des névroses individuelles : la névrose universellement partagée que constitue, selon lui, la religion. Or, « toute névrose dissimu­lant un montant de sentiment de culpabilité inconscient qui, à son tour, consolide les symp­tômes en les utilisant comme puni­tion, on est porté à formuler cette thèse : si une tendance pulsionnelle succombe au refoulem­ent, ses éléments libidinaux [érotiques] sont transposés en symptômes névrotiques, ses composantes agressives en senti­ment de culpabili­té »(Freud, Malaise dans la Culture, viii). Autrement dit, dans une névrose, il faut, nous dit Freud, considérer deux éléments : la composante sexuelle (érotique) de la pulsion refoulée, et sa composante agressive. De sorte que la névrose est un complexe de deux malaises : le malaise de la frustration de la composante sexuelle (érotique) qui consiste en un empêchement du plaisir, le malaise de la culpabilité qui consiste en ce que le sujet à tendance à retourner l'agressivité refoulée contre lui-même et, ainsi, à se punir lui-même. Au final, « la cohé­sion [névrotique] du groupe contraint donc l’homme à renoncer à ses pulsions en instau­rant un sentiment de culpabilit­é qui a son origine, soit dans l’angoisse devant l’autorité (le père) qui punit, soit dans l’angoisse devant le surmoi (le sub­stitut du père, l'intériorisation de tous les interdits) qui pousse le sujet à se punir »(Freud, Malaise dans la Culture, viii). C’est-à-dire que, sous la contrainte de l'autorité du père au cours de la petite enfance, puis celle du surmoi plus tard lorsque l'enfant commence à être éduqué, le sujet est inconsciemment prédisposé à accepter les contraintes sociales qu'il identifie à des remparts nécessaires contre tous les débordements de son propre être. Car, nous dit Freud, chacun se sent toujours potentiellement coupable, sans savoir évidemment de quoi. Voilà comment s'explique la rigueur des religions en général lorsqu'il s'agit de prévenir et, a fortiori, de punir le péché, et celle de la religion chrétienne en particulier avec sa notion de "péché originel" ! Mais peu importe, car la névrose, qui risquait de détruire le lien social, le renforce au contraire à travers la tendance de tout individu éduqué à se punir en acceptant l’autorité, d'où qu'elle vienne. Il s’ensuit que, pour Freud, la cohésion sociale ne peut se passer d’un sentiment névrotique de culpabilité à l’égard de l’autorité en général, tandis que le besoin d’une responsabilité consciente des individus face à eux-mêmes (Locke) ou face à la société (Arendt) ne joue qu'un rôle marginal.

(C233) Pour Durkheim, l’inconscient n’est pas, comme chez Freud, une instance psychique, mais le processus de développement de soi-même dans le cadre de structures sociales données, bref, l'histoire incorporée en chacun de nous (B323). Cependant, pour Durkheim comme pour Freud, c'est avant tout l'inconscient (et non la conscience) qui se manifeste à travers le fonctionnement de la société et qui va fonder la cohésion sociale sur la base d'une prédisposition à la soumission. Durkheim complète donc Freud en remarquant que toute société se dote d’institutions spécialisées dans la lutte contre les débordements qui risqueraient de menacer la cohésion sociale, au premier rang desquelles se trouve l’institution juridique (le droit) : « la solidarité sociale est un phénomène moral qui, par lui-même, ne se prête pas à l’observation exacte ni surtout à la mesure ; pour procéder tant à cette classification qu’à cette comparaison, il faut substituer au fait interne qui nous échappe un fait extérieur qui le symbolise et étudier le premier à travers le second : ce fait visible, c’est le droit »(Durkheim, de la Division du Travail Social, I, ii). Comme pour Locke, c’est donc l’existence de l’institution du droit, en tant qu’elle se manifeste dans la tendance qu’a chacun d’entre nous de se référer à des règles communes, qui est le plus sûr garant de la cohésion sociale. Et, comme chez Freud, cette institution répond originellement au besoin de punir des coupables lorsque la société dysfonctionne de manière manifeste : « l'attachement général et indéterminé de l'individu au groupe [solidarité mécanique], produit partout les mêmes effets. Par conséquent, chaque fois que ces mécanismes entrent en jeu, les volontés se meuvent spontanément et avec ensemble dans le même sens. C'est cette solidarité qu'exprime le droit répressif [droit pénal, celui qui punit] »(Durkheim, de la Division du Travail Social, I, ii). Durkheim se réfère ici un autre mythe religieux extrêmement célèbre : le mythe judéo-chrétien du "bouc émissaire" qui montre que, contrairement à ce que craint Arendt, la société ne se désintègre jamais complétement. Pour Durkheim comme pour Freud, il existe toujours une sorte d'instinct de survie de la société, une forme minimale de cohésion sociale : la solidarité mécanique. Celle-ci repose non sur une responsabilité consciente comme chez Locke et Arendt, non plus que sur une culpabilité consciente comme chez Locke, mais sur un sentiment diffus et inconscient de culpabilité qui pousse les sujets à accepter les formes sociales de l’autorité, à commencer par l’institution du droit pénal, c’est-à-dire du droit répressif. C'est celui-ci qui permet à la société de se ressouder autour du spectacle de la punition, voire du sacrifice. Si Durkheim (qui est mort en 1917) avait vécu la Deuxième Guerre Mondiale, c'est probablement ainsi qu'il aurait analysé le phénomène du totalitarisme : non pas une absence de lien social, mais le lien social réduit à sa plus simple expression, celui d'une machine à tuer.

Finalement, il nous a semblé que la cohésion sociale dût nécessairement se fonder sur la responsabilité de chacun à l'égard des conditions morales et juridiques de son propre bonheur, responsabilité devant être perpétuellement ravivée par le souvenir cuisant du sentiment de culpabilité à l'égard des fautes passées. Toutefois, c'était faire peu de cas de la nature humaine comme animal politique soucieux de son propre bonheur, certes, mais aussi d'assurer la pérennité du monde politique commun comme cadre d'exercice de la liberté humaine au moyen d'une responsabilité collective dissociable du sentiment individuel de culpabilité. Cependant, il n'est pas impossible que la cohésion sociale repose plutôt sur l'incorporation d'un certain nombre de dispositions inconscientes dont la plus essentielle semble être une forme inconsciente de culpabilité qui pousse les membres de la société à se punir et donc à accepter par avance toute forme d'autorité.

dimanche 8 novembre 2009

LES CROYANCES RELIGIEUSES SONT-ELLES IRRATIONNELLES ?

C1 - Les croyances religieuses  sont-elles irrationnelles ?
Les croyances religieuses sont-elles irrationnelles ? À première vue, les croyances religieuses ne sont-elles pas la plus parfaite illustration de l'irrationalité ? Cependant, tout en étant irrationnelles, les croyances religieuses ne seraient-elles pas une étape nécessaire vers la rationalité ? Cela dit, un tel paradoxe ne montre-t-il pas qu'il est dépourvu de sens de se poser la question de l'irrationalité des croyances religieuses ? Nous allons donc montrer que, à première vue, les croyances religieuses relèvent d'une pathologie, sociale ou psychique, qui consiste à se détourner de la conscience lucide de la réalité. Cependant, les croyances religieuses ont indéniablement joué un rôle important dans l'émergence de la rationalité économique capitaliste, ce qui ferait de l'irrationalité des croyances religieuses une sorte de "ruse" de la raison. Cela dit, le paradoxe d'une irrationalité qui mènerait à la rationalité prouve qu'il n'y a pas de société sans croyances religieuses, et donc que le problème de l'irrationalité des croyances religieuses n'est qu'un faux problème d'origine métaphysique.



I - À première vue les croyances religieuses relèvent d'une pathologie, sociale ou psychique, qui consiste à se détourner de la conscience lucide de la réalité.

Dans sa pièce les Sorcières de Salem, basée sur un fait qui a réellement eu lieu à Salem, dans le Massachussets en 1692, Arthur Miller met en scène la folie qui s'empare des hommes lorsqu'ils se croient en présence d'un phénomène surnaturel qu'ils attribuent à une cause divine ou, en l'occurrence, diabolique.


(C111) Justement, pour Marx, les croyances religieuses ne sont pas des manifestations de rationalité. En effet, tandis que la rationalité connote la richesse, le bien-être et la clairvoyance spirituelle, les croyances religieuses, nous dit Marx sont des indices de misère, d'accablement et d'illusion. De misère d'abord : « la misère religieuse est à la fois l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre cette mi­sère  »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). L'existence des croyances religieuses est en corrélation avec l'existence de la misère matérielle. D'une part en ce que c'est elle qui incline les victimes de la misère matérielle à imaginer un au-delà idéal à l'opposé de l'indigence à quoi semble les confiner le monde réel. D'autre part en ce que les membres de la classe dominante peuvent protester contre l’injustice du Ciel sans prendre le moindre risque de voir modifier l’infrastructure économique responsable de cette misère. Ensuite l’existence de croyances religieuses est indice d’accablement : « la religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d’un homme sans cœur, comme elle est l’esprit des temps pri­vés d’esprit »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Avoir des croyances religieuses est comme un soupir, un soulagement, qui permet de continuer de mener une vie pleinement humaine, consacrée non seulement à la satisfaction des besoins fondamentaux, mais aussi, si possible, à aimer son prochain et à avoir une activité spirituelle (on reconnaît là, d'ailleurs, ce que le christianisme appelle les trois "vertus théologales" : l'espérance, la charité et la foi), et on a l’impression, comme le dit Marx, que l’homme, sans cela, serait privé de cœur et d’esprit. Enfin, l’existence de croyances religieuses est indice d'illusion : « elle est l’opium du peuple »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). La religion est une sorte de drogue pour le peuple, c'est-à-dire qu'elle est destinée, à la fois à apaiser les souffrances de la société, et à modifier la perception que la société a de la réalité. Par analogie, la religion est à la société ce que l'opium est au malade : elle s'attaque aux symptômes et non pas aux causes de la maladie, car « la suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. L’exigence de renoncer aux illusions sur sa condition est l’exigence de renoncer à une condition qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est ainsi la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Il s'ensuit que la religion a, pour Marx, une fonction idéologique irremplaçable : il s'agit, à travers les croyances religieuses, de donner à la société toute entière l'illusion que "tout descend du ciel vers la terre" comme dit Marx, alors qu'en réalité tout part de l'infrastructure économique pour s'élever vers l'esprit (B324 et schéma) : « la religion est une conscience renversée du monde [...]. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la reli­gion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique  »(Marx, Critique de la Philosophie de Hegel). Bref, pour Marx, il faut guérir la société de la maladie de l'inégalité, et non se contenter de lui administrer un calmant (la religion).

(C112) La partie la plus fondamentale de notre personnalité, c’est le ça, dont la fonction est de satisfaire toutes les excitations provenant du corps (pulsions) par du plaisir (cf. schéma). Le principe de fonctionnement du ça est donc le principe de plaisir, principe inconscient qui gouverne la totalité du monde animal. Le problème est que mon ça, s’il n’était livré qu’au simple principe de plaisir, serait insatiable et entrerait nécessairement en conflit avec tous les autres ça qui, étant plus nombreux, auraient toujours le dessus. C’est pourquoi le ça inconscient a besoin d’une sorte d’ambassadeur conscient auprès des autres ça afin de tenter de satisfaire les pulsions du ça, mais d’une manière qui soit compatible avec les exigences de tous les autres ça. Cet ambassadeur conscient, c’est le moi qui doit envisager les moyens les plus efficaces pour que les pulsions du ça soient satisfaites, non selon le simple principe de plaisir, mais selon le principe de réalité consistant en ce que certaines pulsions (notamment les pulsions agressives et les pulsions sexuelles) ne seront satisfaites que de manière différée, à la fois dans le temps (la pulsion ne se satisfait pas forcément à l’instant même où elle se manifeste) et dans la manière (une pulsion sexuelle ou agressive ne sera pas forcément satisfaite de manière sexuelle ou agressive). Or, pour que le moi conscient puisse remplir correctement sa fonction, il doit obéir non seulement au ça, mais également au surmoi qui est l'intériorisation psychique, à la suite du processus d'éducation, de toutes les normes sociales. En effet, c'est le surmoi qui censure les pulsions du ça et qui, le cas échéant, les refoule (B224) lorsqu'elles sont incompatibles avec les normes sociales, ou qui autorise certaines des pulsions qui ont été préalablement refoulées à être satisfaites de manière différée, enfin qui, lorsqu'il ne trouve pas de solution pour satisfaire indirectement les pulsions refoulées, est responsable des névroses, c'est-à-dire de ces pathologies pour lesquelles on ne décèle aucune cause organique. Parmi celles-ci, il en existe une qui est tout à fait caractéristique de la période infantile : la névrose obsessionnelle infantile qui consiste en ce que « des ef­forts toujours re­nouvelés sont nécessaires afin de lutter contre les pulsions interdites : de là les interdits qui sont des dé­fenses contre les tentations et les actes cérémoniels qui sont des protections contre un malheur at­tendu »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Cette névrose se manifeste donc par un besoin impérieux de rituels destinés à apaiser l'angoisse de l’enfant, à le rassurer. « [De même], le cé­rémonial religieux consiste en petits actes […] qui sont toujours exécutés de la même manière, ou bien d’une fa­çon qui varie suivant des règles données »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). On a donc l'analogie suivante : la névrose obsessionnelle est à l'enfant ce que la religion est à la société. D'où la définition que Freud donne de la religion : « la religion serait donc la névrose obsessionnelle universelle de l’humani­té »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Les croyances religieuses sont dont, pour Freud aussi, la manifestation d'une pathologie sociale qui, comme pour Marx, peut et doit être soignée, car, chez ces deux auteurs, la religion « [est une] illu­sion [...], la réalisation des dési­rs humains les plus anciens, les plus forts et les plus pressants. [Par là], nous faisons abstrac­tion de la réalité extérieure […] à la connaissance de laquelle seul le travail scientifique peut nous mener »(Freud, l’Avenir d’une Illusion, vi-viii). Pour Freud, une société adulte est une société qui se tourne vers la science, tandis qu’une société qui se contente de croyances religieuses trahit un comportement infantile.

Oui mais, si la maladie sociale dont les croyances religieuses sont la manifestation peuvent et doivent être dépassées par la science, ne peut-on pas soutenir que, tout en étant irrationnelles, les croyances religieuses sont néanmoins une étape nécessaire vers la rationalité ?



II - Cependant, les croyances religieuses ont indéniablement joué un rôle important dans l'émergence de la rationalité économique capitaliste, ce qui ferait de l'irrationalité des croyances religieuses une sorte de "ruse" de la raison.

(C121) Pour Weber, en revanche, les croyances religieuses n'ont rien de pathologique. Certes, elles sont complètement irrationnelles, mais cette irrationalité est, en quelque sorte, un mal nécessaire dans la mesure où elles sont une étape dans le développement de la rationalité : « parmi les éléments qui ont façonné la conduite rationnelle de la vie, on trouve toujours, dans le passé, les puissances magiques et religieuses, ainsi que les idées éthiques de devoir qui sont ancrées dans la croyance en ces puissances »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Et, pour illustrer son propos, il donne l'exemple de la rationalité économique moderne qu'il fait reposer sur l'irrationalité de la croyance proprement calviniste (une branche de la confession protestante de la religion chrétienne) en la prédestination. Les calvinistes, en effet, croient que chacun est, de toute éternité, prédestiné par Dieu à être damné (en enfer) ou à être sauvé (au paradis) après la mort terrestre. Dès lors, « pour le calviniste, bien que les bonnes œuvres ne puissent donner accès à la vie éternelle, puisque cha­cun est prédestiné de toute éternité, elles sont cependant indispensables comme signes d’élection divine afin de s’affran­chir de l’an­goisse du salut »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Le calviniste, angoissé par son devenir post mortem, va être attentif, au quotidien, aux signes d'élection (la réussite de son activité) et aux signes de damnation (l'échec de son activité). Et c’est pour cela qu’il va chercher à faire le bien (réussir) et non pas pour accéder à la vie éternelle, puisque celle-ci ne dépend pas de lui mais de Dieu. Ainsi, à partir du XVI° siècle, en Angleterre, aux Pays-Bas, puis dans les colonies britanniques d'Amérique, les calvinistes, s'inscrivant dans un processus mondial de développement de l'industrie et du commerce, vont fonder des entreprises et, bien entendu, mettre tous les atouts de leur côté pour tenter de réussir, réussite qu'ils prendront comme des signes d'élection divine et qu'ils attribueront à leur mérite créé et confirmé par Dieu. Finalement, nous dit Weber, non seulement l'irrationalité de cette pensée magique (la croyance en la prédestination) ne fut pas un obstacle à l'éclosion de la rationalité, comme Marx et Freud le disent, mais ce fut exactement le contraire : « logiquement, le fatalisme devrait être la conséquence de la prédestination ; l’introduction de l’idée de confirmation l’amena cependant à produire l’effet exactement inverse : [...] parce qu’ils étaient conscients que la transfor­mation de leur conduite était rendue possible par une force vive qui les poussait à augmenter la gloire de Dieu, qu’elle n’était pas seulement voulue par Dieu, mais surtout le fruit de leur action, les calvinistes accédaient au bien suprême visé par cette forme de religiosité : la certitude du salut »(Weber, l’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme). Bref, l'entreprise capitaliste est l'exemple même de ce que peut produire une croyance religieuse irrationnelle : dans un premier temps, glaner des indices de la bonne volonté divine à l’égard de l’entrepreneur, dans un second temps, célébrer la gloire de Dieu et de l’entrepreneur en même temps en faisant tout pour anticiper, i.d. rationaliser, un comportement de réussite. Comme pour Pascal (A223), donc, la rationalité peut parfaitement naître de l'irrationalité.

(C122) Hegel généralise au plan métaphysique l'exemple sociologique donné par Weber. Pour lui aussi, contre Marx et Freud, les croyances religieuses sont loin de constituer des obstacles à l'avènement de la raison sans pour autant constituer le sommet de la rationalité. En effet, « [toute activité] constitue un moyen dont se sert l’Esprit du Monde pour parvenir à sa fin, [...] c’est une ruse de la Raison »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i), "toute activité", donc, en particulier l'activité religieuse. Les croyances religieuses sont donc pour Hegel, comme pour Weber, une "ruse de la raison", autrement dit un détour que fait la raison pour se développer. En effet, on se souvient que, pour Hegel, "parvenir à sa fin", pour l'Esprit du Monde, cela consiste à parvenir, étape par étape (A121), à l'Esprit Absolu, autrement dit à la rationalité absolue : « l'histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et réalise sa vérité. Tout ce qui est historique est une étape de cette Conscience de soi [...]. Les peuples historiques, les ca­ractères de leur éthique, de leur constitution, de leur art, de leur religion, de leur science, consti­tuent les confi­gurations de cette marche graduelle, [...] les moments de la poussée irrésistible de l'Esprit du Monde »(Hegel, la Raison dans l’Histoire, ii) (B313). Par où l'on voit que Hegel distingue trois étapes dans la marche de l'Esprit vers la Raison : l'art, la religion et ce que Hegel appelle "la science", c'est-à-dire, le savoir absolu qu'il nomme aussi la philosophie. La religion représente donc pour lui l'étape intermédiaire entre l'art et la philosophie. En effet, « si l’œuvre d’art représente la vérité, l’Esprit, sous la forme sensible, et voit dans cette re­présentation l’expression adéquate de l’Absolu, la religion ajoute le recueillement qui constitue l’at­titude intérieure à l’égard de l’objet ab­solu »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). C'est-à-dire que, dans l'oeuvre d'art, la communication du Vrai commence à s'universaliser, ce qui n'était pas possible à travers le seul langage, grâce à la forme extérieure d'un objet qui condense en lui une ou plusieurs idées : par exemple, le tableau de Delacroix, la Liberté guidant le Peuple, qui symbolise à lui tout seul les acquis de la Révolution Française (A323). Tandis que dans la religion, la vérité de l'Esprit s'intériorise en devenant subjective, au lieu de n'être qu'extérieure et objective comme dans l'art, mais c'est une subjectivité partagée avec la communauté : « le re­cueillement est le culte de la communauté sous sa forme la plus pure, la plus intime, la plus subjective »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). Cependant, « dans la religion, Dieu est d’abord pour la conscience un objet exté­rieur. [Or] dans la philosophie s’unissent l’objectivité de l’art et la subjectivité de la religion »(Hegel, l’Idée du Beau, I, i). Donc, pour Hegel, il manque encore à la religion la possibilité d'établir la relation entre l'intérieur et l'extérieur, le sujet et l'objet, pour atteindre l'universalité absolue et complète de l'Esprit qui ne peut se réaliser que dans et par la philosophie. Les croyances religieuses sont donc bien, pour Hegel comme pour Weber, une étape nécessaire vers la rationalisation de l'humanité.
Cependant, comme la raison scientifique ou philosophique n'a jamais fait disparaître l'irrationalité religieuse, ne peut-on pas soutenir que l'une et l'autre sont condamnées à coexister et donc que le défaut de rationalité de la religion est un faux problème ?

III - Cela dit, le paradoxe d'une irrationalité qui mènerait à la rationalité prouve qu'il n'y a pas de société sans croyances religieuses, et donc que le problème de l'irrationalité des croyances religieuses n'est qu'un faux problème d'origine métaphysique.

(C131) Wittgenstein distingue deux usages du verbe "croire" : l'usage scientifique et l'usage religieux. Dans l'usage scientifique (ex : "je crois que l'eau bout à 100°C"), la croyance est une hypothèse démontrée a priori et destinée à être vérifiée a posteriori. Si l'hypothèse se révèle fausse, alors le scientifique se posera effectivement le problème de la rationalité de sa croyance, il se demandera : "qu'est-ce qui ne va pas dans mon hypothèse ?". Pour résoudre ce problème, le scientifique refera alors ses calculs, testera ses instruments de mesure, etc., jusqu'à ce qu'il identifie la cause de son échec. Par opposition à cette forme rationnelle de croyance, dans l'usage religieux, il y a certes aussi une croyance (ex : "je crois qu'il y a une vie après la mort"). Mais une telle croyance n'est nullement une hypothèse à démontrer puis à vérifier, mais une foi qui n'a à être ni démontrée ni vérifiée : il n'y a pas de raisonnements, de calculs, d'instruments de mesure, etc. Bref, pour Wittgenstein, il n'y a aucun sens à se poser le problème de la rationalité de la croyance religieuse, parce que, à supposer qu'on se le pose, on n'aura aucun moyen de le résoudre. Bref, « quand on parle de religion, on emploie des expressions telles que "je crois que telle ou telle chose va arriver", mais cet emploi est différent de celui que nous en faisons dans les sciences. Toutefois, la tentation est grande de penser que nous employons ces expressions de cette dernière façon »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). Pour Wittgenstein, nous avons là deux "jeux de langage" différents, le jeu de langage scientifique et le jeu de langage religieux, qui se ressemblent en ce que l'un et l'autre font usage de termes communs ("je crois que ..."). Certes, il y a bien une analogie entre jeu de langage scientifique et jeu de langage religieux : on a envie de dire que la foi est à la religion ce que l'hypothèse est à la science. « Mais on ne peut rien constater de plus que cette analogie »(Wittgenstein, Remarques sur "le Rameau d'Or" de Frazer, 12)(B213). Et pourtant, nous sommes tentés d'aller plus loin et de penser que l'irrationalité est à la foi religieuse ce que la rationalité est à l'hypothèse scientifique. Erreur, « car pour tout le monde "déraisonnable" implique blâme. [Or] tel coup est une faute dans un jeu particulier et non dans un autre »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). En effet, ce n'est que dans le jeu de langage scientifique que l'on a le droit de parler d'irrationalité dans la phase de démonstration ou dans celle de vérification. Ce n'est donc dans la science qu'il peut y avoir de défaut de rationalité que l'on devrait réparer. Oui mais voilà, Marx et Freud, Weber et Hegel, ont été tellement fascinés par le jeu de langage scientifique, qu'ils ont tous commis l'erreur de juger les croyances religieuses au moyen des critères de rationalité des croyances scientifiques : Marx et Freud en considérant que la religion est un obstacle au développement de la science (comme si le jeu de dame pouvait être un obstacle au développement du jeu d'échecs !), Weber et Hegel en faisant de la religion une étape vers le développement de la science (comme s'il fallait d'abord apprendre le jeu de dame pour pouvoir ensuite jouer aux échecs !). Encore une fois : on a là des jeux (de langage) complètement différents : la preuve en est que la science donne naissance à des théories, tandis que « une croyance religieuse fait partie d'une pratique, non d'une théorie »(Witt­genstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). Dans la croyance scientifique, ce qui importe, c'est le contenu théorique de ce qui est dit et qui a vocation à devenir une loi à valeur universelle. Tandis que dans la croyance religieuse, ce qui est dit est indissociable de ce qu'on fait en le disant (prier, s'agenouiller, jeûner, faire la fête, etc.).

(C132) Lorsque Wittgenstein dit que « tous les rites sont des actions que l'on peut nommer instinctives et une explication historique [ou sociologique] est une supposition superflue qui n'explique rien. »(Wittgenstein, Remarques sur "le Rameau d'Or" de Frazer, 12)(B213), il veut dire que les rites (et les religions, avons-nous dit, sont avant tout des rites), n'ont pas à être expliqués, car il n'y a aucun sens à le faire. On ne peut que constater que « la seule raison qui conduise les hommes à vénérer une divinité, c’est le simple fait d'être unis dans une communauté de vie, […] le fait d’être nés ensemble [...]. Tout cela ne repose nullement sur la croyance : nous agissons ainsi et nous avons alors un sentiment de sa­tisfaction [...]. L’homme est un animal cérémoniel »(Witt­genstein, Remarques sur “le Rameau d’Or” de Frazer, 4-12). L'homme est un être qui a besoin de cérémonies. Un point. C'est tout. L'abus qu'ont donc commis la plupart des philosophes en prenant le parti de juger définitivement (Marx ou Freud) ou provisoirement irrationnelles (Hegel ou Weber) les croyances religieuses, c'est qu'ils ont cru pouvoir établir leur conclusion au moyen d'une démonstration a priori et/ou d'une vérification expérimentale. C'est toujours le même problème que soulève Wittgenstein : « les philosophes ont constamment à l’esprit la méthode scientifique et sont tentés de poser des questions et d’y répondre à la manière de la science : cette tendance est la vraie source de la métaphysique qui mène le philosophe en pleine obscurité »(Wittgenstein, le Cahier Bleu, 28-29)(B128). En s'imaginant pouvoir appliquer la méthode scientifique sans avoir les moyens de le faire, les philosophes se sont donc rendu coupables, une fois de plus, d'énoncer des propositions dénuées de sens, bref, de faire de la métaphysique. En d'autres termes, ils ont proféré des tautologies ("les croyances religieuses sont irrationnelles", "les croyances religieuses sont une étape nécessaire vers la rationalité") sans se rendre compte que « une tautologie n'est pas une proposition [vraie ou fausse] car elle est inconditionnellement vraie. La tautologie est donc vide de sens »(Wittgenstein, Tractatus, 4.003-5.525)(A232). Donc, d'une part, le rite d'adoption consistant, pour la mère adoptive, à faire passer l'enfant sous ses vêtements, ou le rite guerrier consistant à transpercer l'effigie de son ennemi avant de partir à la guerre, ne sont ni rationnels, ni irrationnels : « c’est en eux que les hommes s’accordent, mais cet accord n’est pas un consen­sus d’opi­nion mais de forme de vie »(Wittgenstein, Recherches Philoso­phiques, §23-570)(A333). Et d'autre part, fait remarquer Wittgenstein, ceux-là mêmes qui adoptent ces rituels sont parfaitement rationnels dans d'autres circonstances : la mère adoptive sait très bien en quoi consiste l'accouchement réel, le guerrier sait très bien qu'il faut se doter d'une stratégie d'attaque et de défense. D'ailleurs, dans notre culture, ne peut-on pas dans le même temps être un scientifique de haut niveau et croire en Dieu ?

(C133) Dès lors, l'erreur la plus grave qu'aient commise tout à la fois Marx et Freud, Weber et Hegel, c'est de penser que les croyances irrationnelles de la foi religieuse sont destinées à disparaître pour laisser place aux croyances rationnelles de l'hypothèse scientifique. Or, à supposer, comme on aime à le penser dans notre culture, que le principe du libre examen, de la libre décision de chacun, indépendamment de toute influence religieuse (ce qu'on appelle justement, depuis Victor Hugo, la "libre-pensée"), soit considéré comme le sommet de la rationalité, nous aurions encore là une croyance religieuse, nous dit Durkheim : « même aujourd’hui, si grande que soit la liberté que nous nous accordons les uns aux autres, un homme qui nierait to­talement le progrès, qui bafouerait l’idéal humain auquel les sociétés modernes sont attachées, ferait l’effet d’un sacrilège. Il y a tout au moins un principe que les peuples les plus épris de libre examen tendent à mettre au dessus de la discussion et à regarder comme intangible, c’est-à-dire comme sacré : c’est le principe même du libre examen »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, i). Et comme le principe du libre examen est un principe sacré, au-dessus de tous les autres, il est donc, nolens volens, une croyance religieuse. En effet, qu'est-ce qu'une religion ? « Une religion est un système de croyances et de pra­tiques rela­tives à des choses sacrées, c’est-à-dire sé­parées des choses profanes, interdites »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, i). L'individualisme athée, qui prétend s'affranchir de toute croyance religieuse, est donc bien lui-même une religion qui repose sur la croyance en la supériorité absolue (sacrée) de l'individu. Et on pourrait multiplier les exemples : religieux est celui qui met au dessus de tout le principe du libre marché, ou celui de l'intervention planificatrice de l'État, ou celui qui est prêt à "supporter" son équipe favorite dans n'importe quelle circonstance, ou celui qui ne conçoit pas de vivre sans travailler, etc. Pour Durkheim comme pour Wittgenstein, il ne peut donc exister de société sans croyances religieuses et sans rites religieux. Donc, de même que, la lumière et l'ombre étant indissociables, il est dépourvu de sens de se demander s'il y a de l'obscurité dans l'ombre, de même, puisque la religion et la science sont indissociables, il n'y a aucun sens à se demander si la religion est irrationnelle.

Nous avons donc vu que, apparemment, les croyances religieuses sont des manifestations de pathologies sociale et/ou psychiques qui entravent la recherche de la vérité en se substituant à elle. Toutefois, l'exemple du rôle joué par les croyances calvinistes dans l'émergence de la rationalité capitaliste montre que l'irrationalité religieuse peut être une étape historique nécessaire au développement de la rationalité scientifique. Cela dit, il est illusoire de croire que les religions sont destinées à disparaître au profit de la science et donc absurde de juger la valeur des croyances religieuses à l'aune de la rationalité scientifique.