mardi 11 novembre 2008

L'ART N'EST-IL QU'UNE AFFAIRE D'HABILETE TECHNIQUE ?

D1 – L’art n’est-il qu’une affaire d’habileté technique ?


Il est facile maintenant de comprendre ce qui suit. 1° Le génie est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l’habileté qu’on peut montrer en faisant ce qu’on peut apprendre en suivant une règle ; par conséquent l’originalité est sa première qualité. 2° Comme il peut y avoir des extravagances origi­nales, ses productions doivent être des modèles, elles doivent être exemplaires et par conséquent originales elles-mêmes ; elles doivent pouvoir être proposées à l’imitation, c’est-à-dire servir de mesure ou de règle d’appréciation. 3° Il ne peut lui-même décrire ou montrer scientifiquement comment il accomplit ses productions, mais il donne la règle par une inspiration de la nature et ainsi l’auteur d’une production, en étant redevable de son génie, ne sait pas lui-même comment les idées se trouvent en lui ; il n’est pas en son pouvoir d’en former de semblables à son gré et méthodiquement, et de communiquer aux autres des préceptes qui les mettent en état d’accomplir de semblables productions.
Kant – Critique de la Faculté de Juger

Contexte : Kant est un philosophe allemand de la deuxième moitié du XVIII° siècle. Il a abordé un très grand nombre de sujets différents (on en a déjà parlé à propos du rôle des mathématiques dans les sciences dans le texte B3). Il est considéré comme l'un des chefs de file de la philosophie des Lumières et, comme nous allons le voir ici, un précurseur du courant romantique.

Dans ce texte, Kant s'oppose à l'idée, défendue depuis l'antiquité, selon laquelle il suffirait, pour être un artiste, d'être un habile technicien. Contre cela, il défend l'idée romantique que, pour être dit un artiste, il faut non pas tant avoir du génie, mais être un génie.

"Il est facile maintenant de comprendre ce qui suit. 1° Le génie est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l’habileté qu’on peut montrer en faisant ce qu’on peut apprendre en suivant une règle ; par conséquent l’originalité est sa première qualité."
Dans cette phrase, Kant établit d'emblée une distinction entre le génie artistique et l'habileté technique. Depuis l'antiquité (en particulier, depuis Aristote) l'art est défini comme une disposition productive accompagnée de justification. Faire preuve d'art, c'est, dans cette conception, être doté d'un talent productif dont on sait rendre raison en explicitant la (les) règle(s) qui a (ont) permis de mener la production à son terme. Cela ne veut pas dire que, avant Kant, on confond, comme l'étymologie nous y invite (en latin, "art" se dit ars, en grec tekhnè) l'artiste un simple technicien (que l'on appelle d'ailleurs ... "artisan"). Mais, entre le potier qui fait de bonnes poteries et celui qui fait de belles poteries, il n'y qu'une différence de degré, et non de nature : l'un est juste plus doué que l'autre. La conception de Kant est caractéristique d'un changement radical des mentalités à l'époque des Lumières.
En effet, à la suite de la première révolution industrielle, on s'est rendu compte que, pour fabriquer des objets artisanaux ou industriels, il suffisait, effectivement, d'être habile à appliquer des règles, tandis que cela n'était pas vrai lorsqu'il s'agissait de créer des oeuvres d'art. La preuve étant que l'art, contrairement à l'artisanat ou l'industrie, avait tendance à rester à l'écart du progrès technique (encore aujourd'hui, on considère que les meilleurs violons ont été construits par Stradivarius au ... XVI° siècle) permettant de produire plus en un temps moindre : dans l'art, on continue, après la révolution industrielle, à ne se préoccuper que de la qualité (le Beau) et non de la quantité (un seul exemplaire suffit). Voilà pourquoi, nous dit Kant, l'art n'est pas la technique : la technique nécessite de l'habileté, mais l'art a besoin de génie. Donc, le génie est un talent spécial, ce n'est pas "l’habileté qu’on peut montrer en faisant ce qu’on peut apprendre en suivant une règle". Cela vient de ce que l'artiste, contrairement à l'artisan, ne produit pas en série, mais que son oeuvre est unique : "l’originalité est sa première qualité". Dans ce cas, en effet, nul besoin de suivre une règle ou, en tout cas, de savoir quelle règle on suit, puisque ce qui est produit n'a plus vocation à être enseigné, donc reproduit.

"2° Comme il peut y avoir des extravagances origi­nales, ses productions doivent être des modèles, elles doivent être exemplaires et par conséquent originales elles-mêmes ; elles doivent pouvoir être proposées à l’imitation, c’est-à-dire servir de mesure ou de règle d’appréciation."
Pour autant, nous dit Kant, si l'originalité est une condition nécessaire à la définition moderne de l'oeuvre d'art, ce n'en est pas pour autant une condition suffisante : en d'autres termes, il ne suffit évidemment pas de produire quelque chose sans suivre une règle pour produire une oeuvre d'art ! L'artiste français du début du XX° siècle Marcel Duchamp disait que tout ce qui n'est choquant n'est pas de l'art. Mais il ne disait pas qu'il suffit de choquer pour faire de l'art ! Il s'agit donc d'être original, de choquer, si on veut, mais d'une certaine manière. Car, après tout, l'extravagance est aussi une manière d'être original, voire de choquer, mais cette manière-ci est loin d'être appréciée. Dorian Gray, dans le roman d'Oscar Wilde (le Portrait de Dorian Gray) est très original. Comme il est très beau, il voudrait bien que sa vie soit une oeuvre d'art et, à la suite d'une sorte de pacte avec le diable (variation sur le mythe, bien connu, de Faust), son apparence ne s'altère pas. En revanche, comme il est aussi extravagant et que ses extravagances sont cruelles et cyniques, c'est son portrait qui s'enlaidit chaque fois qu'il encourt un blâme ou une condamnation. Petit à petit, le portrait de Dorian Gray devient d'une laideur hideuse et insupportable. L'extravagance est peut-être bien une forme d'originalité, mais elle engendre la laideur et non la beauté propre à l'originalité artistique.
C'est pourquoi, ajoute Kant, les productions du génie, les oeuvres d'art originales, "doivent être exemplaires et par conséquent originales elles-mêmes". La différence essentielle entre la production extravagante et la production géniale, c'est donc que celle-ci qualifie l'oeuvre elle-même et non la personne de l'artiste : c'est Dorian Gray qui est extravagant, c'est l'oeuvre d'Oscar Wilde qui est géniale (ce qui n'empêche pas que bon nombre d'artistes, dans le même temps, produisent des oeuvres géniales et sont extravagants). Une oeuvre d'art, une production du génie, est donc, par elle-même, un exemple ou un modèle. Un modèle est un objet destiné à être montré à un public afin d'éduquer son goût, de l'aider à penser, à apprécier. C'est ce que dit Kant : les productions du génie artistique doivent "servir de mesure ou de règle d’appréciation", à la fois pour le grand public, pour les critiques professionnels et pour les futurs artistes. Pour ces derniers, les oeuvres d'art sont même des exemples destinés à être imités. Non pas reproduits puisque, comme on l'a dit, l'oeuvre d'art est originale, donc réputée non-reproductible (qu'on songe aux scandales que suscitent les faussaires ou les plagiaires), mais imités, c'est-à-dire considérés comme des sources d'inspiration possible pour d'autres génies. De fait, toute l'histoire de l'art montre que les artistes ne cessent de s'influencer les uns les autres. Tout cela permet de préciser l'explication de la première phrase : finalement, les règles de l'art existent bien, mais elles doivent être découvertes par le spectateur et non pas enseignées par l'artiste.

"Il ne peut lui-même décrire ou montrer scientifiquement comment il accomplit ses productions, mais il donne la règle par une inspiration de la nature et ainsi l’auteur d’une production, en étant redevable de son génie, ne sait pas lui-même comment les idées se trouvent en lui ; il n’est pas en son pouvoir d’en former de semblables à son gré et méthodiquement, et de communiquer aux autres des préceptes qui les mettent en état d’accomplir de semblables productions."
Bien que les oeuvres du génie soient des modèles voués à être montrés à l'humanité toute entière, voire même des exemples voués à être appréciés, imités, critiqués, par des spécialistes (amateurs, élèves, critiques) celui qui a du génie ne peut expliquer comment il s'y est pris pour accomplir son oeuvre. Ce qui est la conséquence directe de ce que l'artiste suit bien des règles, mais il ne sait pas quelles règles il suit. C'est pour cela que chacune des ses productions est originale.
Cela dit, si on demande à l'artiste ce qui a bien pu le pousser à créer son oeuvre originale, il répondra quelque chose. Il dira quelque chose comme : "j'ai été inspiré par la nature". Qu'est-ce que ça veut dire ? D'abord, il rend la nature responsable de sa création. Ce qui signifie que l'artiste avoue modestement que ce n'est pas sa volonté, mais une force absolument supérieure ("la nature") qui a dirigé ses mouvements. Autrement dit l'artiste, celui qui a du génie, se reconnaît être l'instrument de cette force supérieure. Et c'est pourquoi il dit avoir été inspiré. L'inspiration, au sens propre, c'est le fait de se remplir d'air, d'être gonflé par un souffle. Or le souffle, en latin, se dit spiritus, qui a donné "esprit". Donc, lorsque l'artiste dit avoir été inspiré par la nature, il veut dire qu'il s'est trouvé dominé par une force spirituelle supérieure qui l'a proprement envahi et dominé au point de ne pas pouvoir lui résister. C'est pour cela que les artistes reconnaissent souvent être dans un état second lorsqu'ils sont en période d'inspiration : ils ne sont plus eux-mêmes, ils sont possédés par cette force supérieure qui s'est emparée d'eux (ce qui explique aussi la tentation d'user de substances hallucinogènes pour, précisément, se mettre dans cet état second qui leur permet de créer).
Bref, l'artiste qui crée se trouve en quelque sorte être possédé par une divinité qui l'a choisi et dont il ne peut se défaire. Une sorte de divinité de la création. Or, en latin, on appelle genius, qui a donné "génie", la divinité qui préside à la création, à la naissance. Aussi, lorsqu'on dit qu'un artiste a été inspiré par la nature, on veut dire que ce n'est pas vraiment lui qui a créé son oeuvre mais qu'il a été visité par une force divine, le génie, et que c'est celui-ci qui a pris le contrôle des opérations. Donc, finalement, plutôt que de dire "Mozart, Michel-Ange, etc... ont du génie", on devrait dire "le génie s'est emparé de Mozart, de Michel-Ange, etc.". Et comme le génie s'empare de l'un, ou de l'autre, à un moment ou à un autre, comme ça, sans raison, alors forcément, le pauvre artiste ne sait pas dire comment il s'y est pris pour créer, et, a fortiori, il ne peut pas enseigner son art à quiconque, il ne sait même pas si son génie va revenir le visiter un jour !
Il n'en fallait pas plus pour que la création artistique fût considérée comme une activité extraordinaire, presque surhumaine, bref, de nature divine ! Ce n'est pas un hasard si l'expression "création artistique" date aussi de cette époque : le génie "crée" son oeuvre, tout comme Dieu "crée" le monde ! On a là, typiquement, la conception romantique de l'activité artistique complètement opposée à la conception antique ou classique : c'est la nature profonde (un don) de l'artiste qui, de façon tout à fait irrationnelle, peut seule expliquer la production du génie. Conception qui nous est, encore aujourd'hui, familière.

samedi 4 octobre 2008

METHODE DE LA DISSERTATION (SUJET QUESTION, SUJET TEXTE).

La dissertation est, de l’avis même des observateurs étrangers, un exercice littéraire typiquement français, quelle que soit la discipline et quel que soit l’examen ou le concours. En philosophie, les "premiers principes" de la dissertation empruntent :
a - à Platon, l'idée qu'il s'agit de critiquer l'opinion supposée faible et superficielle, d'où, en particulier, l'interdiction qui vous est faite de donner des opinions (la vôtre ou celle de quiconque)
b - à Hegel, l'idée que cette critique n'est pas statique (définitive) mais dynamique (évolutive) et conflictuelle (critique), d'où l'obligation de répondre à la question en trois parties (analogiquement : le bouton, la fleur et le fruit)
c - à Pascal, Wittgenstein et Bourdieu, l'idée qu'on cherche à se distancier et à se distinguer de ceux qui parlent sans maîtriser les règles du jeu élémentaires et sans connaître les enjeux de la communication savante.

Nous allons commencer par faire l'inventaire des insuffisances les plus fréquentes constatées dans les copies de philo au baccalauréat, puis nous développerons une série de conseil et enfin une méthode destinés à pallier ces insuffisances.


I - Vos défauts les plus fréquents :

- a - vous êtes hors-sujet, c’est-à-dire que, faute d’avoir pris le temps de problématiser la question ou le texte, vous vous êtes précipité pour répondre ; résultat : vous ne traitez pas le sujet proposé, et, dans le meilleur des cas, vous en traitez un autre, dans le pire des cas vous n’en traitez aucun
- b - vous négligez l'orthographe, la grammaire, la logique, le vocabulaire, la mise en page, vous avez l'impression que l'important en philo, ce sont les idées ; le problème est que
           * premièrement, votre lecteur (le professeur dans l’année, le correcteur au bac) est un être humain comme les autres, il préfère être séduit que dégoûté ; donc si vous négligez tout ce qui contribue à rendre vos idées attrayantes, votre lecteur (qui a dans les 150 copies à lire, à comprendre, à annoter, à rectifier, à évaluer) aura hâte d'en finir avec la vôtre, ce qui ne présage rien de bon quant à la note
          * deuxièmement, vous oubliez que, comme le fait remarquer Bourdieu, la dissertation philosophique est un exercice élitiste à très haute valeur sélective
          * troisièmement, comme le souligne Spinoza, de même que l’esprit et le corps ne sont qu’une seule et même chose, les idées et leur présentation ne font qu’un
- c - vous ne voyez pas le rapport entre le sujet de dissertation qui vous a été donné et les cours qui l'ont précédé ; or il faut vous dire que ce lien doit exister, et que c'est même pour que vous fassiez ce lien qu'on vous a donné ce sujet (en latin, mettre en relation se dit intelligere, qui a donné intelligence) ; ou alors - c' - vous avez l'impression qu'on vous demande de "recracher" le cours ; dites-vous bien que connaître le cours est absolument nécessaire mais non suffisant, et, ce pour deux raisons : d'une part vous avez très peu de chance de tomber sur un sujet qui soit exactement le même que celui qui a été traité en cours (donc, si vous le "recrachez", vous serez hors-sujet), d'autre part, chacun a un style différent ("le style, c'est l'homme", disait Flaubert), et donc en "recrachant" exactement votre cours, ça se verra car vous manifesterez de la servilité plus que de la personnalité, ce qui est incompatible avec intro-c (seules les citations doivent être recopiées)
- d - vous croyez qu'en philo, on vous demande votre avis : ce n'est pas entièrement faux, à condition de ne pas confondre “avis” avec “opinion” (cf. II - A et B), car être avisé ("donner son avis"), c’est être conscient des règles du jeu (cf. III) ; en l’occurrence, en philosophie, “donner son avis”, c’est, d’une part traiter graduellement un problème de telle sorte que chaque étape de votre traitement corresponde à un stade de prise de conscience de ce problème, d’autre part argumenter à l’aide de vos connaissances philosophiques que vous vous serez préalablement appropriées
- e - vous pensez qu'en philo, il faut être "abstrait", alors qu'au contraire tous les philosophes, sans exception, ont condamné l'excès d'abstraction comme un bavardage prétentieux, et ont agrémenté leurs arguments d'exemples précis et concrets
- f - la plupart du temps, vous bâclez le travail, vous n’avez qu’une hâte : en avoir fini le plus vite possible : rassurez-vous, dans ce cas, le correcteur aussi a hâte d'en finir avec votre devoir !
- g - et surtout, en général, vous n'avez pas de méthode, de stratégie argumentative, on ne voit pas à quoi vous voulez en venir, vous juxtaposez les idées au lieu de les ordonner, de lier les arguments "par des arguments de fer et de diamant", comme dit Platon; or, si Descartes, par exemple, écrit en 1637 un Discours de la Méthode, c’est justement parce qu’il trouve que les hommes ne savent pas conduire avec ordre leurs pensées. Par analogie, on pourrait dire que, ayant appris à jouer aux échecs, vous vous contentez de "pousser les pièces" au lieu d'essayer de mater le roi adverse.


II - Mes conseils pour remédier à ces défauts :

A - répondez à la question posée (sujet-question) ou expliquez le texte (sujet-texte) : pour cela, il faut prendre le temps de penser (comme le disent Platon et Bourdieu, dans l’urgence, on ne pense pas, on réagit : on est donc condamné à l'opinion, c’est-à-dire à la vulgarité), voilà pourquoi il faut impérativement utiliser les quatre heures qui vous sont imparties (cf. II - F) ; concrètement, après avoir senti le problème (au sens de Pascal : avant de raisonner, il faut "sentir" quelque chose, si vous ne sentez rien, malheureusement, on ne peut rien pour vous !), il faut commencer par faire un brouillon sur lequel vous notez sans vous censurer toutes les réponses que vous autorisent vos connaissances philosophiques ; ce n'est qu'ensuite que vous organiserez ces réponses en en éliminant certaines, en ordonnant celles qui restent, de telle sorte qu'apparaisse la problématique de votre introduction, autrement dit votre stratégie argumentative (cf. II - G et III)

B - soignez ce que Bourdieu appelle "des signes extérieurs de richesse symbolique", dites vous bien que, en philo, tout compte : si c'est un D.M., écrivez lentement en vous appliquant, utilisez un dictionnaire pour chercher le sens d’un terme ou vérifier une orthographe incertaine (ou, si c'est un D.S. et, a fortiori, l'examen lui-même, faites un effort d'attention et de réflexion pour pallier l'absence du dictionnaire !), recopiez attentivement les citations et les termes difficiles du cours, allez à la ligne lorsque vous changez d’argument, sautez une ligne de temps en temps pour aérer la mise en page, etc. ; persuadez-vous que, dans un exercice de sélection sociale (et le bac en est un) l'apparence est primordiale (chez Mc Do, "venez comme vous êtes", chez Philo, "venez comme vous devez être" !)

C - lisez et relisez votre cours, ce qui, au moment des révisions pour le baccalauréat, vous évitera de tomber dans le piège de la consommation hystérique de ces lamentables ouvrages (il sont aussi chers, mauvais et prétentieux les uns que les autres !) de soi-disant préparation à l'examen qui n'ont d'autre fonction que d'exploiter la légitime fébrilité des élèves et de leurs parents devant l'enjeu afin de faire réaliser des profits juteux aux maisons d'édition

D - soyez modeste, ne dites pas "je pense que" (quand vous pensez, cela se voit, inutile donc de dire que vous pensez), ne parlez pas de vous, au contraire glissez-vous dans la pensée des philosophes comme les (bons) acteurs de théâtre ou de cinéma se mettent dans la peau de leur personnage, et quand vous critiquez un philosophe (ce qui est nécessaire pour justifier les deuxième et troisième parties du plan dans un sujet-question et la confrontation dans un sujet-texte), critiquez-le philosophiquement, c'est-à-dire à partir du point de vue d'un ou de plusieurs autre(s) philosophe(s) et non pas en disant "d'après moi ..." (comme le dit Wittgenstein, il n'y a pas de réponse du sens commun à un problème philosophique)

E - soignez les exemples : d'abord ne confondez pas "exemple" et "cas particulier" : à propos d'un sujet sur le génie artistique, faire allusion à Mozart est un exemple, faire allusion à votre petit neveu est un cas particulier ; en donnant un exemple, ce que vous dites concernera aussi votre lecteur, en revanche, en faisant état d’un cas particulier, ce que vous dites n'aura de valeur que pour vous ; ensuite dites-vous bien que le choix des exemples va trahir votre culture générale ; d'une manière générale, avant de proposer un exemple, demandez-vous s'il est nécessaire d'être en classe de terminale et d'avoir étudié pour connaître cet exemple : si vous répondez non à l'une de ces questions, cherchez-en un autre (dites-vous que les exemples tirés de l’art – la littérature notamment - et de l’histoire sont particulièrement appréciés) ; l'exemple, contrairement au cas particulier, est un modèle, il a une valeur universelle, il sert à montrer ce qui ne peut être dit ; par conséquent, si dans un sujet-texte, l'auteur propose un ou plusieurs exemples, vous devez absolument l(es)' analyser soigneusement : ne pas le faire serait interprété, à la fois comme une marque de mépris pour l'auteur dont l'intention, en insérant cet exemple, était d'attirer votre attention sur un point précis de son argumentation, et à la fois comme la manifestation flagrante d'incompréhension du texte puisque, précisément, cet exemple avait pour fonction de souligner un point capital

F - maîtrisez l'espace et le temps : l'espace, c'est-à-dire, en moyenne, 6 à 8 pages manuscrites (avec une mise en page standard !), le temps, c'est-à-dire 4 heures le jour de l'examen (dont 1 heure à 1 heure et demie pour le travail au brouillon, cf. II - F - a) ; si votre travail est effectué en 3 h 45 et ne comporte que 5 pages et demie, pas d'affolement, en revanche, si vous rendez une copie de 3 pages au bout de 2 heures, ne vous étonnez pas d'avoir une (très) sale note ! « En philosophie, celui qui gagne la course est celui qui est capable de courir le plus lentement, ou encore, celui qui at­teint le but le dernier. Les philosophes devraient se saluer ainsi : "prends ton temps !" »(Wittgenstein, Remarques Mêlées, 34)

G - soyez scrupuleusement méthodique. Quelle que soit la méthode que vous appliquez (il n'y a pas de méthode parfaite, l'important c'est d'en avoir une et de montrer que vous l'avez), si vous la maîtrisez bien, votre travail sera apprécié. À l'inverse, quelle que soit la valeur intrinsèque de vos propos, s'ils ne sont pas exposés avec méthode, votre travail sera durement sanctionné. La philosophie n'est pas la littérature dans le sens où (à supposer que ce soit un critère important de la littérature, notamment contemporaine)  l'originalité n'y est nullement requise. Chaque fois qu'il vous est demandé de disserter, on vous demande (en tout cas, dans les examens et concours en France) de la rigueur argumentative, de sorte que votre travail gagne à  ressembler, s'il faut absolument faire un rapprochement, plutôt à une démonstration mathématique dans laquelle les conclusions partielles (cf. III - c6), les transitions (cf. III - c7) et, bien entendu, la conclusion finale (cf. III - d) découlent logiquement de votre argumentation. C'est la raison pour laquelle il est nécessaire de faire un plan en trois parties lorsque le sujet est un sujet-question fermée (cf. III - a1), c'est-à-dire une question à laquelle on doit répondre par oui ou par non (le plan en trois parties reste néanmoins conseillé aussi pour les questions ouvertes ; quant au sujet-texte, le nombre de parties du plan dépend de la structure du texte) : la problématique (cf. III - b) va vous amener à répondre, par exemple "oui" dans un premier temps puis "non" dans un second temps (ou l'inverse). Comment voulez-vous arriver à conclure, donc à donner une réponse satisfaisante à la question posée si, dans un troisième temps, vous ne dépassez pas l'opposition oui-non (pour ce qu'il faut entendre par "dépasser", cf. les exemples de traitement des sujets-question fermée dans les corrigés proposés dans ce blog) ?


III - Méthode de la dissertation.

Entendons-nous bien : des méthodes pour disserter, il en existe beaucoup. Mais il n'existe pas de méthode miracle qui puisse vous dispenser d'un gros effort personnel. Une "méthode" n'est pas une "technique" : une méthode, c'est, étymologiquement (en grec meta tou hodou) ce qui vous met "sur le chemin", ce n'est pas un moyen technique infaillible qui vous transporte jusqu'au terme de votre voyage. La méthode vous indique le chemin, maintenant c'est à vous d'avancer ! La méthode qui vous est présentée ici ne prétend donc être ni la seule possible, ni même la meilleure. C'est simplement celle qu'a perfectionnée, pratiquée et enseignée à ses élèves de Terminale pendant de nombreuses années un professeur de philosophie, aujourd'hui à la retraite et, ma foi, avec quelques résultats probants aux examens et concours.

Quel que soit le type de sujet (sujet-question ou sujet-texte : je traite les deux types de sujet en parallèle pour bien montrer que les exigences sont, au fond, les mêmes), pour disserter, vous devez procéder

- a - à un travail préalable d'ANALYSE DU SUJET
          - a1 - pour le sujet-question, à répondre dans un premier temps à la question posée du point de vue de chacun des philosophes étudiés en cours d'année (ou ceux que vous vous rappelez) et qui semblent contribuer à vous apporter des éléments de réponse ; puis, dans un second temps, vous faites une sélection en éliminant les points de vue qui vous paraissent inutiles ou bien que vous ne vous sentez pas capables de développer, et vous déterminez l’ordre dans lequel vous allez exposer ces points de vue (un critère : on met en premier ceux qui vous paraissent le plus critiquables, et en dernier ceux qui vous paraissent le moins critiquables donc les plus solides ; autre critère : dans les questions fermées - oui/non -, on alterne point de vue positif / point de vue négatif)
          - a2 - pour le sujet-texte, dans un premier temps, vous cherchez la question centrale à laquelle semble répondre le texte (pour l'instant, c'est une simple hypothèse de travail susceptible d’être modifiée, donc rien ne vous empêche d'en écrire plusieurs) ; dans un second temps, pour chaque phrase (ou partie de phrase si la phrase est trop longue, ou groupe de phrases si les phrases sont trop courtes), vous vous lancez dans une paraphrase ("l'auteur nous dit que ..." en veillant à ne pas plagier, c'est-à-dire répéter bêtement la phrase mais au contraire en montrant que vous "sentez" - cf. II - A - ce qui est important dans cette phrase) que vous prolongez par un commentaire (vous développez la paraphrase par la connaissance que vous avez de la pensée de l'auteur du texte), et que vous achevez, éventuellement, par une confrontation (vous mettez votre commentaire en relation avec d'autres points de vues philosophiques qui le réfutent, le nuancent, le complètent, etc.) ; enfin, dans un troisième temps, après avoir choisi définitivement la formulation de la question centrale, il vous faut distinguer les étapes de l'argumentation (comment s'articule le raisonnement de l'auteur) qui constitueront les 2, 3 ou 4 parties de votre explication

- b - dans tous les cas, à une INTRODUCTION sous forme de la question centrale suivie d'une problématique puis d'une annonce de plan (à noter que l'introduction n'est pas le lieu où l'on définit les termes du sujet : si l'on définit les termes dès l'introduction, il n'y a plus de problème à résoudre et donc plus de dissertation !) ; la question centrale est celle qui est posée explicitement dans les sujets-questions ou bien celle qui semble être posée implicitement par l’auteur dans le sujet-texte et que vous avez choisie dans la phase III - a2 ; la problématique consiste à poser autant de questions que c'est nécessaire (une règle : les questions sont toujours formulées de façon interro-négative par rapport à la réponse à venir : "le travail est-il une aliénation ?" suppose la réponse "non, le travail n'est pas une aliénation", inversement, "le travail n'est-il pas une aliénation" implique "oui, le travail est une aliénation") pour à la fois montrer la difficulté (impossibilité de faire une réponse courte et simple) de la question centrale et à la fois introduire les réponses que vous vous avez préparées sur votre brouillon et que vous allez développer ultérieurement ; l'annonce du plan consistera donc en une réponse détaillée (une autre règle à retenir : la question est courte, la réponse est longue) à chacune des questions problématiques posées : chaque réponse sera en quelques sorte le titre de chaque partie du développement

- c - à un DÉVELOPPEMENT en autant de parties qu'il en faut pour justifier chacune des réponses données dans l'annonce du plan (3 dans le sujet-question, 2, 3 ou 4 dans le sujet-texte) et dans lesquelles il vous est demandé, quel que soit le type de sujet, de faire référence aux idées des philosophes (c'est-à-dire, comme dirait Wittgenstein, de jouer le "jeu de langage" de chacun des philosophes) qui ont été étudiés dans le cours, en veillant aux relations complexes qu'entretiennent entre elles les idées des différents philosophes (méfiez-vous des arguments consistant à dire, par exemple, "donc là on voit que Kant contredit Descartes" ou bien au contraire "donc là on voit que Kant dit la même chose que Descartes" : l'important, ce n'est pas tant de dire cela que de le montrer dans le détail) ; le développement doit, de toutes façons, comporter pour chaque partie 
          - c1 - un titre (cf. annonce du plan phase III - b) ; à noter que, pour chaque sous-partie du sujet-texte, vous devez annoncer le passage du texte que vous entendez expliquer soit en le copiant intégralement s'il est assez court, soit en indiquant le début et la fin du passage séparés par des points de suspension si ce passage vous paraît trop long à copier ; dans tous les cas, vous aurez soin de respecter les règles de la citation (cf. III - c3)
          - c2 - une amorce ou entrée en matière qui consistera
                  ¤ pour la première partie du sujet-question, à amener la référence à l'auteur que vous avez choisi (ne commencez pas en disant abruptement : "Selon Descartes, il faut douter de ses sens, etc." ; dites plutôt : "Tout le monde a été, un jour ou l'autre, victime d'une illusion d'optique. On croit voir là-bas quelqu'un assis, alors que ce n'est finalement qu'un panneau routier. Or, justement, Descartes fait remarquer que nos informations sensibles sont à peu près aussi fiables que nos rêves, etc.") ; pour la seconde et la troisième partie du sujet-question, l'amorce consistera à critiquer brièvement la partie précédente en montrant bien l'insuffisance de son argumentation ("Nous venons de voir avec Platon que .... Mais, si ce que dit Platon est vrai, alors se pose le problème suivant : ...")
                     ¤ pour chaque sous-partie du sujet-texte, à paraphraser ce qui, dans le passage que vous allez expliquer, doit retenir notre attention (exemple : "Dans cette phrase, Rousseau nous dit que ...") ; bien entendu, il ne s'agit pas de plagier ou répéter ce que dit l'auteur en changeant simplement l'ordre des termes ou en en supprimant quelques-uns (ceux qui vous gênent, par exemple !) mais plutôt de reformuler la phrase pour montrer que vous la comprenez et comment vous la comprenez (souvenez-vous que la paraphrase est l'amorce du commentaire, cf. III - a2)
          - c3 - des arguments primaires, c'est-à-dire
                ¤ des références philosophiques consistant à exposer ce que, d'après vous, aurait répondu au problème posé tel ou tel philosophe étudié en cours que vous avez sélectionné et duquel vous devez vous montrer familier en employant son vocabulaire spécifique sans toutefois donner l'impression que vous faites du copier-coller, autrement dit que vous récitez ce que vous avez appris : c'est vous qui faites la dissertation et qui serez évalué(e), ce n'est pas Descartes ou Aristote, il faut donc veiller à montrez que c'est vous qui dissertez (cf. I - c' et II - D) ; à noter qu'il vaut mieux éviter de multiplier les références philosophiques dans une même partie sous peine d'être incapable de les développer toutes et donc de rester très superficiel (règles : dans chaque partie du sujet-question un seul auteur à la fois ; dans chaque sous-partie du sujet-texte, l'auteur du texte pour le commentaire plus un ou deux auteurs pour la confrontation)
                ¤ des définitions chaque fois que vous employez un terme rare ("rhétorique" chez Platon), nouveau ("habitus" chez Bourdieu), ou dont le sens dans le jeu de langage de l'auteur n'est pas le sens banal ("coeur" chez Pascal) ; d'une manière générale, vous devez définir chaque fois que vous sentez qu'un terme ou une expression a un rôle capital dans l'argumentation (à noter que c'est tout au long du développement et non pas dans l'introduction que vous devez définir les termes importants, cf. III - b) ; et dites-vous bien que, dans une dissertation philosophique, ce que vous ne dites pas n'existe pas (ce n'est pas le correcteur qui doit se demander ce que vous avez voulu dire : si vous ne définissez pas un terme important, tout ce que vous direz en employant ce terme sera dénué de signification !)
                   ¤ des citations présentées ainsi : "blablabla ..." (Auteur, Ouvrage) ; celles-ci ont pour fonction à la fois de rendre hommage à un auteur en recopiant une phrase ou une formule significative de sa pensée et/ou de son style et à la fois de manifester que vous vous êtes familiarisé(e) avec cette pensée et/ou ce style d'un auteur qui vous a marqué
                  ¤ des exemple(s) afin d'illustrer des arguments difficiles et/ou paradoxaux (très fréquent en philosophie !) qui, sans cela, demeureraient abstraits (cf. I - e et II - E)
      - c4 - des arguments secondaires, c'est-à-dire, d'une manière générale, tout moyen argumentatif qui vous semblera nécessaire pour développer la pensée de l' (ou des) auteur(s) auquel (auxquels) vous faites référence ; à noter que l'absence d'arguments secondaires, sans être catastrophique, vous fait encourir le reproche d'être "trop superficiel" (le correcteur trouve intéressant ce que vous dites mais il eût souhaité quelques approfondissements)
       - c5 - entre vos différents arguments, des connecteurs logiques ("donc", "si ... alors", "cependant", "or", "bien que", "mais", etc.) et non pas des connecteurs temporels ("de plus", "d'autre part", "ensuite", "après", "enfin", "puis", etc.), car ces derniers contribuent à juxtaposer les arguments alors que vous devez les ordonner (cf. I - g)
     - c6 - à la fin de chaque partie pour le sujet-question et de chaque sous-partie pour le sujet-texte, un bilan, c'est-à-dire une conclusion partielle qui doit s'attacher à répondre explicitement et succintement à la question posée au tout début de l'introduction (cf. III - b) ; à noter que l'absence de cet élément est un témoignage presque irrécusable de hors-sujet
       - c7 - après le bilan et avant le titre de la partie ou de la sous-partie suivante, une transition, afin de montrer que vous ne faites pas des développements séparés mais bien un seul : vous devez montrer que la deuxième et la troisième partie (ou sous-partie pour le sujet-texte) ne sont pas une deuxième et une troisième dissertation, mais qu'il y a bien une unité dans votre dissertation : le défaut de transition détruit irrémédiablement la continuité argumentative en faisant apparaître votre développement comme un catalogue d'idées hétéroclites ; c'est pourquoi vous devez poser une question (interro-négative cf. III - b) qui fait rebondir le débat et dont la réponse va se trouver dans la partie suivante

- d - à une CONCLUSION : la conclusion, c'est le bilan général (à la fin de chaque partie ou sous-partie, vous avez fait un bilan partiel) de votre dissertation, ce n'est rien d'autre qu'une réponse claire et définitive à la question posée en introduction ; c'est pourquoi elle doit résumer en une phrase courte mais précise l'acquis essentiel de chaque grande partie à la fin du développement, en vous attachant à bien faire sentir par des connecteurs logiques appropriés, les transitions entre les arguments ou les parties ; et c'est tout (par pitié, pas d'"ouverture" : la difficulté en philosophie, ce n'est pas d'ouvrir mais plutôt de clore le débat !)