samedi 4 octobre 2008

METHODE DE LA DISSERTATION (SUJET QUESTION, SUJET TEXTE).

La dissertation est, de l’avis même des observateurs étrangers, un exercice littéraire typiquement français, quelle que soit la discipline et quel que soit l’examen ou le concours. En philosophie, les "premiers principes" de la dissertation empruntent :
a - à Platon, l'idée qu'il s'agit de critiquer l'opinion supposée faible et superficielle, d'où, en particulier, l'interdiction qui vous est faite de donner des opinions (la vôtre ou celle de quiconque)
b - à Hegel, l'idée que cette critique n'est pas statique (définitive) mais dynamique (évolutive) et conflictuelle (critique), d'où l'obligation de répondre à la question en trois parties (analogiquement : le bouton, la fleur et le fruit)
c - à Pascal, Wittgenstein et Bourdieu, l'idée qu'on cherche à se distancier et à se distinguer de ceux qui parlent sans maîtriser les règles du jeu élémentaires et sans connaître les enjeux de la communication savante.

Nous allons commencer par faire l'inventaire des insuffisances les plus fréquentes constatées dans les copies de philo au baccalauréat, puis nous développerons une série de conseil et enfin une méthode destinés à pallier ces insuffisances.


I - Vos défauts les plus fréquents :

- a - vous êtes hors-sujet, c’est-à-dire que, faute d’avoir pris le temps de problématiser la question ou le texte, vous vous êtes précipité pour répondre ; résultat : vous ne traitez pas le sujet proposé, et, dans le meilleur des cas, vous en traitez un autre, dans le pire des cas vous n’en traitez aucun
- b - vous négligez l'orthographe, la grammaire, la logique, le vocabulaire, la mise en page, vous avez l'impression que l'important en philo, ce sont les idées ; le problème est que
           * premièrement, votre lecteur (le professeur dans l’année, le correcteur au bac) est un être humain comme les autres, il préfère être séduit que dégoûté ; donc si vous négligez tout ce qui contribue à rendre vos idées attrayantes, votre lecteur (qui a dans les 150 copies à lire, à comprendre, à annoter, à rectifier, à évaluer) aura hâte d'en finir avec la vôtre, ce qui ne présage rien de bon quant à la note
          * deuxièmement, vous oubliez que, comme le fait remarquer Bourdieu, la dissertation philosophique est un exercice élitiste à très haute valeur sélective
          * troisièmement, comme le souligne Spinoza, de même que l’esprit et le corps ne sont qu’une seule et même chose, les idées et leur présentation ne font qu’un
- c - vous ne voyez pas le rapport entre le sujet de dissertation qui vous a été donné et les cours qui l'ont précédé ; or il faut vous dire que ce lien doit exister, et que c'est même pour que vous fassiez ce lien qu'on vous a donné ce sujet (en latin, mettre en relation se dit intelligere, qui a donné intelligence) ; ou alors - c' - vous avez l'impression qu'on vous demande de "recracher" le cours ; dites-vous bien que connaître le cours est absolument nécessaire mais non suffisant, et, ce pour deux raisons : d'une part vous avez très peu de chance de tomber sur un sujet qui soit exactement le même que celui qui a été traité en cours (donc, si vous le "recrachez", vous serez hors-sujet), d'autre part, chacun a un style différent ("le style, c'est l'homme", disait Flaubert), et donc en "recrachant" exactement votre cours, ça se verra car vous manifesterez de la servilité plus que de la personnalité, ce qui est incompatible avec intro-c (seules les citations doivent être recopiées)
- d - vous croyez qu'en philo, on vous demande votre avis : ce n'est pas entièrement faux, à condition de ne pas confondre “avis” avec “opinion” (cf. II - A et B), car être avisé ("donner son avis"), c’est être conscient des règles du jeu (cf. III) ; en l’occurrence, en philosophie, “donner son avis”, c’est, d’une part traiter graduellement un problème de telle sorte que chaque étape de votre traitement corresponde à un stade de prise de conscience de ce problème, d’autre part argumenter à l’aide de vos connaissances philosophiques que vous vous serez préalablement appropriées
- e - vous pensez qu'en philo, il faut être "abstrait", alors qu'au contraire tous les philosophes, sans exception, ont condamné l'excès d'abstraction comme un bavardage prétentieux, et ont agrémenté leurs arguments d'exemples précis et concrets
- f - la plupart du temps, vous bâclez le travail, vous n’avez qu’une hâte : en avoir fini le plus vite possible : rassurez-vous, dans ce cas, le correcteur aussi a hâte d'en finir avec votre devoir !
- g - et surtout, en général, vous n'avez pas de méthode, de stratégie argumentative, on ne voit pas à quoi vous voulez en venir, vous juxtaposez les idées au lieu de les ordonner, de lier les arguments "par des arguments de fer et de diamant", comme dit Platon; or, si Descartes, par exemple, écrit en 1637 un Discours de la Méthode, c’est justement parce qu’il trouve que les hommes ne savent pas conduire avec ordre leurs pensées. Par analogie, on pourrait dire que, ayant appris à jouer aux échecs, vous vous contentez de "pousser les pièces" au lieu d'essayer de mater le roi adverse.


II - Mes conseils pour remédier à ces défauts :

A - répondez à la question posée (sujet-question) ou expliquez le texte (sujet-texte) : pour cela, il faut prendre le temps de penser (comme le disent Platon et Bourdieu, dans l’urgence, on ne pense pas, on réagit : on est donc condamné à l'opinion, c’est-à-dire à la vulgarité), voilà pourquoi il faut impérativement utiliser les quatre heures qui vous sont imparties (cf. II - F) ; concrètement, après avoir senti le problème (au sens de Pascal : avant de raisonner, il faut "sentir" quelque chose, si vous ne sentez rien, malheureusement, on ne peut rien pour vous !), il faut commencer par faire un brouillon sur lequel vous notez sans vous censurer toutes les réponses que vous autorisent vos connaissances philosophiques ; ce n'est qu'ensuite que vous organiserez ces réponses en en éliminant certaines, en ordonnant celles qui restent, de telle sorte qu'apparaisse la problématique de votre introduction, autrement dit votre stratégie argumentative (cf. II - G et III)

B - soignez ce que Bourdieu appelle "des signes extérieurs de richesse symbolique", dites vous bien que, en philo, tout compte : si c'est un D.M., écrivez lentement en vous appliquant, utilisez un dictionnaire pour chercher le sens d’un terme ou vérifier une orthographe incertaine (ou, si c'est un D.S. et, a fortiori, l'examen lui-même, faites un effort d'attention et de réflexion pour pallier l'absence du dictionnaire !), recopiez attentivement les citations et les termes difficiles du cours, allez à la ligne lorsque vous changez d’argument, sautez une ligne de temps en temps pour aérer la mise en page, etc. ; persuadez-vous que, dans un exercice de sélection sociale (et le bac en est un) l'apparence est primordiale (chez Mc Do, "venez comme vous êtes", chez Philo, "venez comme vous devez être" !)

C - lisez et relisez votre cours, ce qui, au moment des révisions pour le baccalauréat, vous évitera de tomber dans le piège de la consommation hystérique de ces lamentables ouvrages (il sont aussi chers, mauvais et prétentieux les uns que les autres !) de soi-disant préparation à l'examen qui n'ont d'autre fonction que d'exploiter la légitime fébrilité des élèves et de leurs parents devant l'enjeu afin de faire réaliser des profits juteux aux maisons d'édition

D - soyez modeste, ne dites pas "je pense que" (quand vous pensez, cela se voit, inutile donc de dire que vous pensez), ne parlez pas de vous, au contraire glissez-vous dans la pensée des philosophes comme les (bons) acteurs de théâtre ou de cinéma se mettent dans la peau de leur personnage, et quand vous critiquez un philosophe (ce qui est nécessaire pour justifier les deuxième et troisième parties du plan dans un sujet-question et la confrontation dans un sujet-texte), critiquez-le philosophiquement, c'est-à-dire à partir du point de vue d'un ou de plusieurs autre(s) philosophe(s) et non pas en disant "d'après moi ..." (comme le dit Wittgenstein, il n'y a pas de réponse du sens commun à un problème philosophique)

E - soignez les exemples : d'abord ne confondez pas "exemple" et "cas particulier" : à propos d'un sujet sur le génie artistique, faire allusion à Mozart est un exemple, faire allusion à votre petit neveu est un cas particulier ; en donnant un exemple, ce que vous dites concernera aussi votre lecteur, en revanche, en faisant état d’un cas particulier, ce que vous dites n'aura de valeur que pour vous ; ensuite dites-vous bien que le choix des exemples va trahir votre culture générale ; d'une manière générale, avant de proposer un exemple, demandez-vous s'il est nécessaire d'être en classe de terminale et d'avoir étudié pour connaître cet exemple : si vous répondez non à l'une de ces questions, cherchez-en un autre (dites-vous que les exemples tirés de l’art – la littérature notamment - et de l’histoire sont particulièrement appréciés) ; l'exemple, contrairement au cas particulier, est un modèle, il a une valeur universelle, il sert à montrer ce qui ne peut être dit ; par conséquent, si dans un sujet-texte, l'auteur propose un ou plusieurs exemples, vous devez absolument l(es)' analyser soigneusement : ne pas le faire serait interprété, à la fois comme une marque de mépris pour l'auteur dont l'intention, en insérant cet exemple, était d'attirer votre attention sur un point précis de son argumentation, et à la fois comme la manifestation flagrante d'incompréhension du texte puisque, précisément, cet exemple avait pour fonction de souligner un point capital

F - maîtrisez l'espace et le temps : l'espace, c'est-à-dire, en moyenne, 6 à 8 pages manuscrites (avec une mise en page standard !), le temps, c'est-à-dire 4 heures le jour de l'examen (dont 1 heure à 1 heure et demie pour le travail au brouillon, cf. II - F - a) ; si votre travail est effectué en 3 h 45 et ne comporte que 5 pages et demie, pas d'affolement, en revanche, si vous rendez une copie de 3 pages au bout de 2 heures, ne vous étonnez pas d'avoir une (très) sale note ! « En philosophie, celui qui gagne la course est celui qui est capable de courir le plus lentement, ou encore, celui qui at­teint le but le dernier. Les philosophes devraient se saluer ainsi : "prends ton temps !" »(Wittgenstein, Remarques Mêlées, 34)

G - soyez scrupuleusement méthodique. Quelle que soit la méthode que vous appliquez (il n'y a pas de méthode parfaite, l'important c'est d'en avoir une et de montrer que vous l'avez), si vous la maîtrisez bien, votre travail sera apprécié. À l'inverse, quelle que soit la valeur intrinsèque de vos propos, s'ils ne sont pas exposés avec méthode, votre travail sera durement sanctionné. La philosophie n'est pas la littérature dans le sens où (à supposer que ce soit un critère important de la littérature, notamment contemporaine)  l'originalité n'y est nullement requise. Chaque fois qu'il vous est demandé de disserter, on vous demande (en tout cas, dans les examens et concours en France) de la rigueur argumentative, de sorte que votre travail gagne à  ressembler, s'il faut absolument faire un rapprochement, plutôt à une démonstration mathématique dans laquelle les conclusions partielles (cf. III - c6), les transitions (cf. III - c7) et, bien entendu, la conclusion finale (cf. III - d) découlent logiquement de votre argumentation. C'est la raison pour laquelle il est nécessaire de faire un plan en trois parties lorsque le sujet est un sujet-question fermée (cf. III - a1), c'est-à-dire une question à laquelle on doit répondre par oui ou par non (le plan en trois parties reste néanmoins conseillé aussi pour les questions ouvertes ; quant au sujet-texte, le nombre de parties du plan dépend de la structure du texte) : la problématique (cf. III - b) va vous amener à répondre, par exemple "oui" dans un premier temps puis "non" dans un second temps (ou l'inverse). Comment voulez-vous arriver à conclure, donc à donner une réponse satisfaisante à la question posée si, dans un troisième temps, vous ne dépassez pas l'opposition oui-non (pour ce qu'il faut entendre par "dépasser", cf. les exemples de traitement des sujets-question fermée dans les corrigés proposés dans ce blog) ?


III - Méthode de la dissertation.

Entendons-nous bien : des méthodes pour disserter, il en existe beaucoup. Mais il n'existe pas de méthode miracle qui puisse vous dispenser d'un gros effort personnel. Une "méthode" n'est pas une "technique" : une méthode, c'est, étymologiquement (en grec meta tou hodou) ce qui vous met "sur le chemin", ce n'est pas un moyen technique infaillible qui vous transporte jusqu'au terme de votre voyage. La méthode vous indique le chemin, maintenant c'est à vous d'avancer ! La méthode qui vous est présentée ici ne prétend donc être ni la seule possible, ni même la meilleure. C'est simplement celle qu'a perfectionnée, pratiquée et enseignée à ses élèves de Terminale pendant de nombreuses années un professeur de philosophie, aujourd'hui à la retraite et, ma foi, avec quelques résultats probants aux examens et concours.

Quel que soit le type de sujet (sujet-question ou sujet-texte : je traite les deux types de sujet en parallèle pour bien montrer que les exigences sont, au fond, les mêmes), pour disserter, vous devez procéder

- a - à un travail préalable d'ANALYSE DU SUJET
          - a1 - pour le sujet-question, à répondre dans un premier temps à la question posée du point de vue de chacun des philosophes étudiés en cours d'année (ou ceux que vous vous rappelez) et qui semblent contribuer à vous apporter des éléments de réponse ; puis, dans un second temps, vous faites une sélection en éliminant les points de vue qui vous paraissent inutiles ou bien que vous ne vous sentez pas capables de développer, et vous déterminez l’ordre dans lequel vous allez exposer ces points de vue (un critère : on met en premier ceux qui vous paraissent le plus critiquables, et en dernier ceux qui vous paraissent le moins critiquables donc les plus solides ; autre critère : dans les questions fermées - oui/non -, on alterne point de vue positif / point de vue négatif)
          - a2 - pour le sujet-texte, dans un premier temps, vous cherchez la question centrale à laquelle semble répondre le texte (pour l'instant, c'est une simple hypothèse de travail susceptible d’être modifiée, donc rien ne vous empêche d'en écrire plusieurs) ; dans un second temps, pour chaque phrase (ou partie de phrase si la phrase est trop longue, ou groupe de phrases si les phrases sont trop courtes), vous vous lancez dans une paraphrase ("l'auteur nous dit que ..." en veillant à ne pas plagier, c'est-à-dire répéter bêtement la phrase mais au contraire en montrant que vous "sentez" - cf. II - A - ce qui est important dans cette phrase) que vous prolongez par un commentaire (vous développez la paraphrase par la connaissance que vous avez de la pensée de l'auteur du texte), et que vous achevez, éventuellement, par une confrontation (vous mettez votre commentaire en relation avec d'autres points de vues philosophiques qui le réfutent, le nuancent, le complètent, etc.) ; enfin, dans un troisième temps, après avoir choisi définitivement la formulation de la question centrale, il vous faut distinguer les étapes de l'argumentation (comment s'articule le raisonnement de l'auteur) qui constitueront les 2, 3 ou 4 parties de votre explication

- b - dans tous les cas, à une INTRODUCTION sous forme de la question centrale suivie d'une problématique puis d'une annonce de plan (à noter que l'introduction n'est pas le lieu où l'on définit les termes du sujet : si l'on définit les termes dès l'introduction, il n'y a plus de problème à résoudre et donc plus de dissertation !) ; la question centrale est celle qui est posée explicitement dans les sujets-questions ou bien celle qui semble être posée implicitement par l’auteur dans le sujet-texte et que vous avez choisie dans la phase III - a2 ; la problématique consiste à poser autant de questions que c'est nécessaire (une règle : les questions sont toujours formulées de façon interro-négative par rapport à la réponse à venir : "le travail est-il une aliénation ?" suppose la réponse "non, le travail n'est pas une aliénation", inversement, "le travail n'est-il pas une aliénation" implique "oui, le travail est une aliénation") pour à la fois montrer la difficulté (impossibilité de faire une réponse courte et simple) de la question centrale et à la fois introduire les réponses que vous vous avez préparées sur votre brouillon et que vous allez développer ultérieurement ; l'annonce du plan consistera donc en une réponse détaillée (une autre règle à retenir : la question est courte, la réponse est longue) à chacune des questions problématiques posées : chaque réponse sera en quelques sorte le titre de chaque partie du développement

- c - à un DÉVELOPPEMENT en autant de parties qu'il en faut pour justifier chacune des réponses données dans l'annonce du plan (3 dans le sujet-question, 2, 3 ou 4 dans le sujet-texte) et dans lesquelles il vous est demandé, quel que soit le type de sujet, de faire référence aux idées des philosophes (c'est-à-dire, comme dirait Wittgenstein, de jouer le "jeu de langage" de chacun des philosophes) qui ont été étudiés dans le cours, en veillant aux relations complexes qu'entretiennent entre elles les idées des différents philosophes (méfiez-vous des arguments consistant à dire, par exemple, "donc là on voit que Kant contredit Descartes" ou bien au contraire "donc là on voit que Kant dit la même chose que Descartes" : l'important, ce n'est pas tant de dire cela que de le montrer dans le détail) ; le développement doit, de toutes façons, comporter pour chaque partie 
          - c1 - un titre (cf. annonce du plan phase III - b) ; à noter que, pour chaque sous-partie du sujet-texte, vous devez annoncer le passage du texte que vous entendez expliquer soit en le copiant intégralement s'il est assez court, soit en indiquant le début et la fin du passage séparés par des points de suspension si ce passage vous paraît trop long à copier ; dans tous les cas, vous aurez soin de respecter les règles de la citation (cf. III - c3)
          - c2 - une amorce ou entrée en matière qui consistera
                  ¤ pour la première partie du sujet-question, à amener la référence à l'auteur que vous avez choisi (ne commencez pas en disant abruptement : "Selon Descartes, il faut douter de ses sens, etc." ; dites plutôt : "Tout le monde a été, un jour ou l'autre, victime d'une illusion d'optique. On croit voir là-bas quelqu'un assis, alors que ce n'est finalement qu'un panneau routier. Or, justement, Descartes fait remarquer que nos informations sensibles sont à peu près aussi fiables que nos rêves, etc.") ; pour la seconde et la troisième partie du sujet-question, l'amorce consistera à critiquer brièvement la partie précédente en montrant bien l'insuffisance de son argumentation ("Nous venons de voir avec Platon que .... Mais, si ce que dit Platon est vrai, alors se pose le problème suivant : ...")
                     ¤ pour chaque sous-partie du sujet-texte, à paraphraser ce qui, dans le passage que vous allez expliquer, doit retenir notre attention (exemple : "Dans cette phrase, Rousseau nous dit que ...") ; bien entendu, il ne s'agit pas de plagier ou répéter ce que dit l'auteur en changeant simplement l'ordre des termes ou en en supprimant quelques-uns (ceux qui vous gênent, par exemple !) mais plutôt de reformuler la phrase pour montrer que vous la comprenez et comment vous la comprenez (souvenez-vous que la paraphrase est l'amorce du commentaire, cf. III - a2)
          - c3 - des arguments primaires, c'est-à-dire
                ¤ des références philosophiques consistant à exposer ce que, d'après vous, aurait répondu au problème posé tel ou tel philosophe étudié en cours que vous avez sélectionné et duquel vous devez vous montrer familier en employant son vocabulaire spécifique sans toutefois donner l'impression que vous faites du copier-coller, autrement dit que vous récitez ce que vous avez appris : c'est vous qui faites la dissertation et qui serez évalué(e), ce n'est pas Descartes ou Aristote, il faut donc veiller à montrez que c'est vous qui dissertez (cf. I - c' et II - D) ; à noter qu'il vaut mieux éviter de multiplier les références philosophiques dans une même partie sous peine d'être incapable de les développer toutes et donc de rester très superficiel (règles : dans chaque partie du sujet-question un seul auteur à la fois ; dans chaque sous-partie du sujet-texte, l'auteur du texte pour le commentaire plus un ou deux auteurs pour la confrontation)
                ¤ des définitions chaque fois que vous employez un terme rare ("rhétorique" chez Platon), nouveau ("habitus" chez Bourdieu), ou dont le sens dans le jeu de langage de l'auteur n'est pas le sens banal ("coeur" chez Pascal) ; d'une manière générale, vous devez définir chaque fois que vous sentez qu'un terme ou une expression a un rôle capital dans l'argumentation (à noter que c'est tout au long du développement et non pas dans l'introduction que vous devez définir les termes importants, cf. III - b) ; et dites-vous bien que, dans une dissertation philosophique, ce que vous ne dites pas n'existe pas (ce n'est pas le correcteur qui doit se demander ce que vous avez voulu dire : si vous ne définissez pas un terme important, tout ce que vous direz en employant ce terme sera dénué de signification !)
                   ¤ des citations présentées ainsi : "blablabla ..." (Auteur, Ouvrage) ; celles-ci ont pour fonction à la fois de rendre hommage à un auteur en recopiant une phrase ou une formule significative de sa pensée et/ou de son style et à la fois de manifester que vous vous êtes familiarisé(e) avec cette pensée et/ou ce style d'un auteur qui vous a marqué
                  ¤ des exemple(s) afin d'illustrer des arguments difficiles et/ou paradoxaux (très fréquent en philosophie !) qui, sans cela, demeureraient abstraits (cf. I - e et II - E)
      - c4 - des arguments secondaires, c'est-à-dire, d'une manière générale, tout moyen argumentatif qui vous semblera nécessaire pour développer la pensée de l' (ou des) auteur(s) auquel (auxquels) vous faites référence ; à noter que l'absence d'arguments secondaires, sans être catastrophique, vous fait encourir le reproche d'être "trop superficiel" (le correcteur trouve intéressant ce que vous dites mais il eût souhaité quelques approfondissements)
       - c5 - entre vos différents arguments, des connecteurs logiques ("donc", "si ... alors", "cependant", "or", "bien que", "mais", etc.) et non pas des connecteurs temporels ("de plus", "d'autre part", "ensuite", "après", "enfin", "puis", etc.), car ces derniers contribuent à juxtaposer les arguments alors que vous devez les ordonner (cf. I - g)
     - c6 - à la fin de chaque partie pour le sujet-question et de chaque sous-partie pour le sujet-texte, un bilan, c'est-à-dire une conclusion partielle qui doit s'attacher à répondre explicitement et succintement à la question posée au tout début de l'introduction (cf. III - b) ; à noter que l'absence de cet élément est un témoignage presque irrécusable de hors-sujet
       - c7 - après le bilan et avant le titre de la partie ou de la sous-partie suivante, une transition, afin de montrer que vous ne faites pas des développements séparés mais bien un seul : vous devez montrer que la deuxième et la troisième partie (ou sous-partie pour le sujet-texte) ne sont pas une deuxième et une troisième dissertation, mais qu'il y a bien une unité dans votre dissertation : le défaut de transition détruit irrémédiablement la continuité argumentative en faisant apparaître votre développement comme un catalogue d'idées hétéroclites ; c'est pourquoi vous devez poser une question (interro-négative cf. III - b) qui fait rebondir le débat et dont la réponse va se trouver dans la partie suivante

- d - à une CONCLUSION : la conclusion, c'est le bilan général (à la fin de chaque partie ou sous-partie, vous avez fait un bilan partiel) de votre dissertation, ce n'est rien d'autre qu'une réponse claire et définitive à la question posée en introduction ; c'est pourquoi elle doit résumer en une phrase courte mais précise l'acquis essentiel de chaque grande partie à la fin du développement, en vous attachant à bien faire sentir par des connecteurs logiques appropriés, les transitions entre les arguments ou les parties ; et c'est tout (par pitié, pas d'"ouverture" : la difficulté en philosophie, ce n'est pas d'ouvrir mais plutôt de clore le débat !)

jeudi 11 septembre 2008

LA RAISON EST-ELLE SEULE SOURCE DE VERITE ?

A2- LA RAISON EST-ELLE SEULE SOURCE DE VERITE ?





Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, es­saye de les combattre. Les pyrrhoniens1, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par la raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimen­sions dans l’espace et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit le double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certi­tude, quoique par différentes voies.

Pascal – Pensées



1 - A quelle idée l'auteur s'oppose-t-il et quelle idée défend-il ?

L'auteur s'oppose à l'idée que la raison serait la seule voie d'accès possible à la vérité. Il défend l'idée qu'il existe une autre voie d'accès à la vérité : le coeur.



2 - Qui sont les pyrrhoniens et quels problèmes posent-ils à Pascal ?

Les pyrrhoniens (appelés aussi "sceptiques") sont des philosophes qui argumentent de la manière suivante. Soit un dialogue entre A et B. B est pyrrhonien ou sceptique. A : "j'affirme p" (p, q, r, ..., z sont des propositions quelconques). B : "je veux une preuve de p". A : "facile : p parce que q". B : "d'accord ; maintenant, je veux une preuve de q". A : "facile : q parce que r". B : "d'accord ; maintenant, je veux une preuve de r". A : "facile : r parce que s". B : "d'accord ; maintenant je veux une preuve de s" ... Et ainsi de suite jusqu'à ce que A ne puisse plus donner de preuve de ce qu'il avance. C'est alors que B triomphe : "si tu ne peux pas prouver z, c'est que y n'est pas certain, x non plus ... s non plus, r non plus, q non plus et donc tu ne peux pas affirmer p". En généralisant, il est facile de voir que le pyrrhonien refuse d'affirmer quoi que ce soit : on ne peut jamais être sûr de rien ("il faut suspendre son jugement"). Ce qui pose au moins deux problèmes à Pascal qui est un philosophe du XVII° siècle à la fois scientifique (il a découvert la pression atmosphérique, le calcul des probabilités et le calcul infinitésimal) et croyant (il a fait partie du mouvement janséniste et voulait écrire une apologie de la religion chrétienne) : si on suit les pyrrhoniens, il n'y a pas de vérité scientifique ni de foi religieuse possibles.



3 - Expliquer "quelque impuissance où nous soyons de le prouver par la raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent". Tous les philosophes partagent-ils le point de vue de Pascal sur la faiblesse de la raison ?

Pascal est d'accord avec les pyrrhoniens sur un point : en effet, on ne peut pas tout prouver par le raisonnement (dans le dialogue entre A et B, il y a forcément un moment où A n'a plus d'argument à avancer). Mais il s'oppose à eux sur la conséquence à en tirer : pour les pyrrhoniens, si on ne peut pas tout prouver par le raisonnement, c'est que toutes nos connaissances sont donc incertaines ; pour Pascal, en revanche, si on ne peut pas tout prouver par le raisonnement, c'est qu'il y a des vérités qui se prouvent autrement que par le raisonnement. La différence entre Pascal et les pyrrhoniens, c'est que pour ces derniers, comme la plupart des philosophes depuis Platon, le raisonnement, la démonstration, la déduction étant les seuls moyens de ne pas se laisser distraire par ce que l'on sent ou ressent, et donc de ne pas se laisser manipuler par les apparences (on se souvient que, pour Platon, c'est là le danger numéro un de la rhétorique), c'est aussi le seul moyen d'atteindre la vérité. Pascal n'est pas d'accord. Il y en a un autre : ce que l'on ressent, au plus profond de soi-même, par le coeur.



4 - Donner un exemple de raisonnement qui s'appuie sur les "connaissances du cœur" (il y en a beaucoup dans votre cours de mathématiques).

N'importe quel théorème de mathématiques commence par des prémisses indémontrables qu'on appelle des axiomes (ou des postulats), des définitions, etc. Votre professeur de mathématiques vous donne aussi parfois des formules ... à apprendre par coeur ! Autrement dit, même en mathématiques (qui est quand même l'activité humaine qui fait le plus souvent appel au raisonnement), le raisonnement est impossible sans "connaissances du coeur", comme dit Pascal. Pascal, qui a beaucoup travaillé sur la géométrie d'Euclide sait très bien, par exemple, qu'on ne peut pas tracer de figure plane si on ne sent pas (par le coeur) que, par un point extérieur à une droite, il ne passe qu'une seule parallèle à cette droite.



5 - Quelles sont les relations qu'entretiennent le cœur et la raison d’après Pascal ?

Il y en a trois : complémentarité, antériorité et subordination. Complémentarité : dans une argumentation quelconque, le coeur et la raison se complètent harmonieusement (il faut reconnaître qu'il y a des vérités que l'on sent sans pouvoir les prouver). Antériorité : dans une argumentation quelconque (cf. l'exemple des mathématiques que nous avons pris ci-dessus), on commence toujours par les connaissances du coeur sans lesquelles aucun raisonnement n'est possible. Subordination : la raison a toujours besoin du coeur, mais non réciproquement (on peut imaginer une culture dans laquelle toutes les vérités se sentent intuitivement, mais non une culture où on peut tout prouver par le raisonnement).



6 - En vous appuyant sur vos connaissances en mathématiques, développer l'avant-dernière phrase.

Soit à démontrer algébriquement que, x et y étant deux nombres entiers quelconques, x2 2y2 ("il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit le double de l'autre"). En effet, supposons que x2 = 2 y2. On aurait alors x2 = √(2 y2), soit x = √2 y. Or √2 n'est pas un nombre entier (√2 1,414...). Donc √2 y non plus et x non plus. Ce qui contredit notre hypothèse de départ ( x et y doivent être deux nombres entiers). Donc, effectivement, x2 2y2. C'est facile à démontrer. Oui mais, pour y parvenir, nous avons besoin d'admettre, comme nous l'avons fait, que x et y sont deux nombres entiers (deux "nombres carrés" dit Pascal) quelconques. Autrement dit, nous ne pouvons raisonner que pour tout x et tout y, quels qu'ils soient. Bref, comme le dit Pascal, pour pouvoir développer ce raisonnement, il faut que "le cœur sent[e] ... que les nombres sont infinis". Si, maintenant, nous voulons faire une démonstration non pas algébrique mais géométrique, cette fois, ce n'est pas plus compliqué, mais à condition que "le cœur sent[e] qu’il y a trois dimen­sions dans l’espace". Conclusion : "c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours".



7 - En vous appuyant sur cet autre texte de Pascal, donner une définition de ce que Pascal appelle le cœur : "Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu'esprit ; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elle incline l'automate, qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense"(Pascal, Pensées).

Le coeur n'est que l'autre nom de la coutume, c'est-à-dire ce que nous apprenons, dès notre plus tendre enfance, sans nous en rendre compte. "Nous sommes automate autant qu'esprit", dit Pascal. Eh oui. Il nous invite à une modestie dont les philosophes ont tendance à nous éloigner : nous ne sommes pas de purs esprits capables de prouver rationnellement tout ce que nous tenons pour vrai. Cela rappelle cette autre citation de Pascal : "le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point". Le coeur ne fonctionne pas comme la raison : il sent les choses. Nous sentons que les nombres sont infinis, que Dieu existe (ou n'existe pas), que nous sommes amoureux, etc. Et d'où vient que nous le sentons ? Eh bien c'est comme ça. C'est la coutume. C'est en faisant des mathématiques que nous sentons les vérités mathématiques, c'est en priant Dieu que nous sentons la présence de Dieu, c'est en aimant l'être cher que nous sentons que nous sommes amoureux, etc. Il est inutile et ridicule de demander une autre explication.


1 Courant philosophique (aussi appelé sceptique) fondé par Pyrrhon d’Elis qui soutient qu’on doit suspendre son jugement car on ne peut jamais rien savoir avec certitude.

mercredi 10 septembre 2008

LA VERITE A-T-ELLE ASSEZ DE FORCE POUR PERSUADER PAR ELLE-MÊME ?

A1- LA VERITE A-T-ELLE ASSEZ DE FORCE POUR PERSUADER PAR ELLE-MÊME ?





GORGIAS1 : Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer ou le feu, et là où les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur lui sera préféré si cela lui plaît. Il en serait de même en face de tout autre artisan : c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut. [...] L’orateur n’est pas l’homme qui fait connaître aux tribunaux ou à toute autre assemblée ce qui est juste et ce qui est injuste [...] de toute façon il ne pourrait pas, dans le peu de temps qu’il a, informer pareille foule et l’amener à connaître des questions si fondamentales. [...] La rhétorique n’a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle ; elle a découvert un procédé qui sert à persuader ; de­vant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs.

Platon – Gorgias



Contexte : Platon est un philosophe grec du IV° siècle av. J.-C. Bien qu'il y ait eu des "sages" avant lui (notamment Socrate dont il est l'élève) et ailleurs qu'en Grèce (en Perse, en Inde, en Chine, etc.), il est considéré comme le premier des "philosophes". Pourquoi ? C'est ce que nous allons essayer de comprendre en expliquant ce texte.



Dans ce texte, extrait d'un dialogue, la parole est laissée à un certain Gorgias, qui, à l'époque de Platon, est une immense vedette. C'est en effet un rhéteur (ou orateur) célèbre dont les discours font merveille, notamment en ce qui concerne leur force de persuasion. À travers ce texte, Platon (en laissant parler Gorgias) veut montrer que, la plupart du temps, on ne persuade pas en disant la vérité mais en manipulant son auditoire. D'où la nécessité, pense Platon d'inventer une discipline (qu'on appellera "philosophie") qui ne se préoccupe que de la vérité du discours.



"Il m'est maintes fois arrivé ... par le seul art de la rhétorique"

D'entrée de jeu, Gorgias se vante de réussir à persuader là où d'autres échouent, et ce, même lorsque l'enjeu de cette persuasion est vital (il s'agit de persuader le malade de se laisser opérer), et même lorsque celui qui tente de persuader est intelligent, respecté et admiré (un médecin, ce n'est pas n'importe qui). Notons que la tâche du médecin n'est pas facile : s'il opère, il le fera "par le fer ou le feu" (à l'époque, on ne connaît ni l'anesthésie ni l'asepsie !). De sorte que le médecin va peut-être convaincre son malade. C'est-à-dire que celui-ci finira peut-être par dire : "oui, bien sûr, docteur, vous avez raison". Mais il ajoutera aussitôt, effrayé par la perspective de souffrir horriblement : "mais malgré tout, je refuse de me faire opérer". Voilà le problème : le médecin, qui est savant, dit la vérité au malade et le convainc mais ne le persuade pas, c'est-à-dire ne le fait pas passer à l'acte. Or, c'est bien cela qu'il faut arriver à faire, si l'on veut sauver le malade. Eh bien, nous dit Gorgias, "par le seul art de la rhétorique", autrement dit sans avoir aucune connaissance médicale, mais avec des techniques efficaces de persuasion, lui y parvient.



"Qu'un orateur et un médecin ... lui sera préféré si cela lui plaît"

Première généralisation de Gorgias, pour bien faire comprendre la puissance de la rhétorique : non seulement, l'orateur (le rhéteur) est plus fort que le médecin pour persuader un malade isolé dans sa chambre, mais il est aussi plus fort que lui devant une assemblée qui doit trancher qui, de l'orateur ou du médecin est le meilleur ... médecin ! Bref, l'orateur qui, rappelons-le, ne possède aucune connaissance médicale, non seulement persuadera mieux que celui qui possède cette connaissance, mais c'est lui qui, au bout du compte, aura l'air d'être le vrai médecin ! C'est hallucinant, ça : l'orateur réussira à se faire passer pour le médecin qu'il n'est pas, donc à mystifier une foule entière, "si cela lui plaît", fanfaronne cyniquement Gorgias.



"Il en serait de même ... ce qu'est la rhétorique et ce qu'elle peut"

Deuxième généralisation de Gorgias : ce qui vaut pour la profession médicale vaut, d'une manière générale, pour toutes les professions. C'est-à-dire que, s'il sait y faire, s'il use habilement de quelques techniques de persuasion dont il a le secret, l'orateur surpassera toujours "n'importe quel homme de métier, quel qu'il soit". Ce qui explique, évidemment, le succès des orateurs (des rhéteurs) auprès du public : ce sont de véritables magiciens, de véritables prestidigitateurs, puisqu'ils sont capables, malgré leur ignorance, de réaliser ce que les savants ne peuvent pas faire, à savoir faire passer à l'acte tout un auditoire. Il est clair que ce que dit Gorgias est terriblement actuel : les avocats, les publicitaires, les communicants politiques, aujourd'hui, ne font pas autre chose. Leur tâche consiste bien à persuader, à faire passer à l'acte (acquitter un prévenu, acheter un produit, voter pour un candidat), et non pas à convaincre qu'ils disent la vérité. "Voilà ce qu'est la rhétorique et ce qu'elle peut". C'est d'autant plus terrifiant que l'histoire récente, celle de l'Allemagne nazie, par exemple, montre sans ambiguïté de quoi est capable un orateur habile qui sait flatter démagogiquement les instincts d'une foule qui ne demande qu'à être persuadée en faisant le moins possible d'efforts pour comprendre (l'ouvrage de Gustave le Bon intitulé Psychologie des Foules était le livre de chevet d'Adolphe Hitler).



"L'orateur n'est pas l'homme ... plus que n'en savent les connaisseurs"

La Grèce des V° et IV° siècles av. J.-C. a inventé la démocratie (étymologiquement, "le pouvoir du peuple"), notamment dans la Cité d'Athènes dont Platon est originaire et où se déroulent la plupart de ses dialogues. Or la démocratie est un système d'organisation politique qui se caractérise par l'existence d'un débat puis d'un vote publics préalables à toute décision importante concernant la communauté. En laissant parler Gorgias, Platon souligne deux risques : d'une part que la décision majoritaire ne soit que l'option la mieux défendue par les orateurs et non pas la meilleure pour la collectivité, d'autre part que le pouvoir politique soit confisqué par les orateurs pour leur propre compte (de fait, l'histoire des Cités grecques fait apparaître une succession de périodes de démocratie et de tyrannie). Et si tel est le cas, c'est que la démocratie ne peut fonctionner correctement que si et seulement si les citoyens sont capables de choisir en toute connaissance de cause. Or, nous dit honnêtement Gorgias, les citoyens, ou bien sont carrément ignorants des sujets sur lesquels on leur demande de se prononcer, ou bien n'ont pas le temps d'approfondir ces sujets, ils sont pressés, ils ont autre chose à faire. Voilà pourquoi, en démocratie, la rhétorique est dangereuse : "de­vant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs". Et voilà pourquoi Platon se propose d'opposer à la manipulation rhétorique en démocratie une activité qui ne se préoccupera que de la seule vérité des discours : la philosophie (étymologiquement, "amour de la vérité"). Platon va même jusqu'à n'entrevoir de solution définitive aux problèmes que connaissent les sociétés humaines qu'à condition de confier le pouvoir politique à ... des philosophes !


1 Célèbre rhéteur (orateur) de la Grèce du IV° siècle av.J-C., connu pour la qualité de ses discours et pour l'efficacité de son enseignement.

dimanche 20 janvier 2008

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE vs PHILOSOPHIE CONTINENTALE (UN EXEMPLE).

Je me propose ici de montrer par un exemple à la fois ce que fait la philosophie analytique et ce que sont ses relations avec la philosophie dite "continentale". Cet exemple est tiré de l'ouvrage paru aux éditions de Minuit sous le titre la Philosophie Analytique qui n'est rien d'autre que le compte-rendu d'une rencontre qui a eu lieu dans l'enceinte de l'abbaye de Royaumont en 1958 et qui a permis à quelques représentants des deux courants de "débattre" (je mets entre "..." car quiconque a ce compte-rendu sous les yeux peut constater qu'il s'est agi d'un dialogue de sourd !). Mon exemple va consister à résumer la conférence donnée à cette occasion par Bernard Williams ("the most brilliant and most important British moral philosopher of his time", pouvait-on lire dans The Times du 14 juin 2003, quelques jours après sa mort) sur le thème : "la certitude du cogito". 

Williams commence par rappeler l'une des formulations les plus classiques du cogito cartésien :
"Et remarquant que cette vérité "je pense donc je suis" était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeais que je pouvais la recevoir sans scrupules pour le premier principe de la philosophie que je cherchais." (Descartes, Discours de la Méthode, iv)

Ce qui importe à Williams ici, c'est la nature de l'inférence logique qui justifie la présence du connecteur logique "donc" dans "je pense donc je suis".

Première hypothèse, on pourrait penser qu'il y a dans cette formule la mineure et la conclusion d'un syllogisme dont la majeure serait sous-entendue. Ce syllogisme aurait alors la forme suivante :
- majeure (implicite) : tout ce qui pense est
- mineure (explicite) : or je pense (le je pense)
- conclusions (explicite) : donc je suis (le je est).

 Mais, précise Williams, "pour pouvoir affirmer que tout ce qui pense existe, il faudrait, en toute rigueur, que je connusse l'existence d'au moins une chose pensante. Or c'est précisément ce que je suis censé découvrir dans le cogito" (la Certitude du Cogito, in la Philosophie Analytique). Et en effet, "tout ce qui pense est" s'analyse en "pour tout x, si x pense alors x est" qui est donc de la forme "p implique q" (cf. http://phiphilo.blogspot.com/2011/10/la-theorie-russellienne-des.html). Or, si p n'est pas assertée, l'implication est dépourvue de signification (comme disaient les scolastiques : ex falso quodlibet sequitur). Et, justement, il y a là deux problèmes. D'abord, par la méthode du doute radical, Descartes a exclu, par principe, que quoi que ce soit existât : "Je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes" (Descartes, Discours de la Méthode, iv). Ensuite, et, par voie de conséquence, il s'agit de passer au crible toutes les existences réelles ou possibles pour, éventuellement, constater que certaines d'entre elles seraient nécessaires dans le sens où elles échapperaient au doute : "Il fallait que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable" (Descartes, Discours de la Méthode, iv). Et la première vérité hors de doute à quoi aboutit le raisonnement de Descartes, c'est (reprenant Augustin dans la Cité de Dieu, XI, 26) : si fallor sum, "si je me trompe, j'existe", sous-entendu, il y a au moins une chose qui existe, c'est moi-en-tant-que-je-me-trompe. En toute rigueur pyrrhonienne, on ne voit pas très bien pourquoi celui qui se trompe devrait exclure du champ de ses illusions l'existence qui s'attache au fait de se tromper, sauf à l'admettre comme majeure implicite. Mais alors, comme le dit Williams, on ne peut pas prétendre conclure une proposition ("j'existe comme être pensant") déjà présupposée en prémisse. Bref, sauf à admettre que Descartes commet une grossière pétition de principe, la formulation cartésienne du cogito ne recèle aucun syllogisme latent dans la mesure où la fameuse "majeure cachée" (tout ce qui pense est) n'est pas établie.

Deuxième hypothèse, celle que fait Kant : "
le "je pense", comme on l'a déjà dit, est une proposition empirique et renferme la proposition "j'existe". Mais je ne puis pas dire : tout ce qui pense existe, car alors la propriété de la pensée ferait de tout être qui la possède un être nécessaire" (Kant, Critique de la Raison Pure, III, 274 n.). Dans ce cas, le "donc" de "je pense donc je suis" signifierait ou bien "je pense donc je suis-nécessairement", ou bien "je me sens penser donc-nécessairement je suis". Or, souligne Williams, Kant commet coup sur coup deux erreurs. 

Première erreur, en disant "je ne puis pas dire : tout ce qui pense existe, car alors la propriété de la pensée ferait de tout être qui la possède un être nécessaire", Kant passe abusivement de la forme "il est nécessaire que [si p alors q]" ("il est nécessaire que si quelque chose pense, alors cette chose existe") à la forme "si p [alors il est nécessaire que q]" ("si une chose pense il est nécessaire que cette chose existe"). Or, comme Quine l'a montré ces deux formes ne sont pas équivalentes. Exemple "il est nécessaire que si un nombre de planètes est égal à 9, alors ce nombre est égal à 9" n'équivaut pas à "si un nombre de planètes est égal à 9 (e.g. celui du système solaire), alors il est nécessaire qu'il en soit ainsi", la première proposition étant tautologique, et la deuxième tout bonnement fausse (cf. les débats qui ont eu lieu en 2006 et qui ont porté sur la question de savoir si Pluton devait être considérée comme la neuvième planète du système solaire). Bref, en toute rigueur logique, "je pense donc je suis" n'encourt pas le risque de faire des êtres pensants des êtres dont l'existence est nécessaire car "je pense donc je suis " ne sous-entend pas "je pense donc je suis- nécessairement".

Deuxième erreur de Kant : si, comme il le dit, "le "je pense" [...] est une proposition empirique et renferme la proposition "j'existe"", alors, nous dit Bernard Williams "une inférence serait possible de ego sum cogitans à ego sum par une inférence analogue à celle que l'on pourrait faire entre ego sum ambulans à ego sum"(Williams, la Certitude du Cogito, in la Philosophie Analytique). Ce qui, bien entendu, est totalement opposé à la démarche de Descartes : il ne suffit pas de constater empiriquement que x est A (A étant un attribut quelconque) pour avoir le droit de conclure que x est. Bien au contraire puisque Descartes a bien pris soin préalablement d'user de l'arme pyrrhonienne que constitue l'argument du rêve pour mettre en doute définitivement tous les attributs empiriques qui, putativement, "sont non plus vrais que les illusions de mes songes"(Discours de la Méthode, iv). L'hypothèse kantienne selon laquelle le cogito cartésien serait une sorte de chimère logique qui serait à la fois nécessaire et empirique ne semble donc pas non plus devoir être retenue. Non. "Je pense donc je suis" veut bien dire, comme l'explique Descartes, "je pense, donc-nécessairement je suis" et non pas "je pense donc je suis-nécessairement", ni, encore moins, "je me sens penser donc-nécessairement je suis".

Bernard Williams propose alors deux clés interprétatives concernant la nature de l'inférence logique constitutive du
cogito cartésien.

Première clé, le "donc" serait un connecteur de présupposition et non d'implication :
"Si l'on a une proposition de la forme F(a) F représente le prédicat et a représente un nom propre, un pronom ou une paraphrase descriptive [...], la proposition F(a) présuppose dans une certaine mesure qu'il existe quelque chose qui corresponde à ce a. La relation de présupposition paraît différente de la relation d'implication en ceci : si p implique q et si q est faux, alors p est également faux ; mais si p présuppose q et si q est faux, alors p n'est ni vrai ni faux." (Williams, la Certitude du Cogito, in la Philosophie Analytique)

En effet, si je dis que la présence d'un carré implique la présence d'un quadrilatère et que je ne me trouve pas en présence d'un quadrilatère, alors je n'aurai, a fortiori, pas non plus affaire à un carré. Mais si je dis qu'un contrat présuppose le libre consentement du signataire et qu'il s'avère que ce libre consentement a fait défaut, alors le contrat n'est ni valide ni invalide, il est réputé n'avoir jamais existé (il est "nul et non-avenu" comme on dit en l'occurrence). Il en va de même pour le cogito cartésien. On a vu plus haut que "je pense donc je suis" ne peut pas vouloir dire "je pense implique que je suis", car cette proposition jouerait le rôle de la majeure d'un syllogisme implicite, hypothèse que nous avons écartée. Tandis que si "je pense donc je suis" signifie "je pense présuppose que je suis", alors, si par extraordinaire je n'étais point, la proposition "je pense" serait non pas fausse (ce qui, on l'a vu, viderait l'inférence de toute signification), mais inexistante, "nulle et non-avenue". Et il n'est pas du tout interdit de croire que c'est ce que voulait dire Descartes lorsqu'il écrit : "Je pris garde que, pendant que je voulais penser que tout était faux, il fallait bien que moi qui le pensais fusse quelque chose" (Descartes, Discours de la Méthode, iv). Effectivement, Descartes à l'air de dire que je ne peux pas ne pas être, parce que, si tel était le cas, "je pense" ne serait non pas faux (dans le sens où, à la place de penser, je pourrais v-er, v étant le radical d'un verbe quelconque), mais proprement inconcevable : "je pense présuppose que je suis" parce que si je ne suis pas, non seulement je ne pense pas, mais la pensée elle-même n'existe pas faute de substrat.

Deuxième clé, le mot "je" commun à "je pense" et à "je suis", n'est pas, contrairement aux apparences, un pronom personnel :
"Il faut remarquer l'ambiguïté qui plane autour du mot "je" quand nous lisons Descartes, et que nous retrouvons, chez tous les philosophes qui posent des questions du genre "que sais-je ?". Le "je" dans des phrases de ce genre est presque un tour de passe-passe stylistique, il est souvent pris dans un sens impersonnel et général." (Williams, la Certitude du Cogito, in la Philosophie Analytique)

Autrement dit, le "je" de "je pense donc je suis" ne réfère à aucun individu en particulier, ni à Descartes, ni à personne d'autre. Ce serait alors un "tour de passe-passe stylistique" qui consisterait à énoncer avec les règles d'expression que connaît Descartes, la proposition canonique suivante : "pour tout x, x pense présuppose que x existe". Ce qui est une proposition générale qui peut se paraphraser de la façon suivante : si x n'existe pas, la fonction F(x) est inconcevable (exemple : "pour tout x appartenant à l'ensemble des réels positifs, si x n'existe pas dans l'ensemble des réels positifs, la fonction <<racine carrée de x>> est inconcevable dans l'ensemble des réels positifs). Finalement, dire "je pense donc je suis", cela équivaut à dire que "il existe au moins un x (un être, quelque chose) dont on peut affirmer avec vérité qu'il pense", car si tel n'était pas le cas, il n'y aurait point de pensée. Or il y a bien de la pensée : la preuve, c'est que je (René Descartes) me trompe, etc.

Notons au passage que cette reformulation générale et impersonnelle qu'opère Bernard Williams ici du "je pense donc je suis" est conforme à l'un des paradigmes fondateurs de la philosophie analytique qui refuse, à la suite d'ailleurs de Kant, de considérer l'existence comme un prédicat mais la requalifie en connecteur logique (par exemple, pour reprendre un exemple cher à Russell, "Dieu existe" se paraphrase désormais par "il existe un x et un seul tel que cet x est appelé Dieu", ou encore, comme l'a dit Frege, dire qu'une chose existe, c'est nier le nombre zéro). 

Voilà un exemple du modus operandi qui caractérise, en général, la philosophie analytique et qui la distingue de la philosophie dite "continentale" (sous-entendu "qui a cours sur le vieux continent"). Personnellement, j'ai l'habitude de dire : lorsque le sage philosophe continental montre la lune (l'Être), le naïf philosophe analytique regarde le doigt (le langage).