samedi 1 septembre 2007

SOCRATE, LA DEMOCRATIE, LA RHETORIQUE ET LA PHILOSOPHIE.

La tâche de l’histoire est de sauver les actions humaines de la futilité qui vient de l’oubli [...]. L'action, comme les Grecs ont été les premiers à s'en apercevoir, est en elle-même complètement fugace, elle ne laisse jamais un produit final derrière elle [...]. On a [donc] besoin de la mémoire des hommes pour continuer d’exister après la mort.1

Pour Hannah Arendt, qui revendique l’héritage de Thucydide et d’Hérodote, la tâche de l’histoire ne peut-être que de remémorer le cadre conceptuel d’un monde commun auquel les nouveaux venus vont être invités à apporter leur contribution, si modeste soit-elle, non par une production matérielle toujours peu ou prou liée à la contrainte biologique, mais par l’action libre. Un personnage historique, pour Arendt, est un être humain qui se sera manifesté par un comportement exemplaire au sens où ce comportement sera réputé, aux yeux des contemporains, comme une interprétation libre donc mémorable du cadre conceptuel reçu en héritage.

La liberté [...] est réellement la condition qui fait que les hommes vivent ensemble dans une organisation politique. Sans elle, la vie politique comme telle serait dépourvue de sens. La raison d'être de la politique est la liberté, et son champ d'expérience est donc l'action. Cette liberté, que nous prenons pour allant de soi dans toute théorie politique [...] est l'opposé même de la "liberté intérieure", cet espace intérieur dans lequel les hommes peuvent échapper à la contrainte extérieure et se sentir libres [...]. La liberté comme inhérente à l'action est peut-être illustrée le mieux par le concept machiavélien de virtù, l'excellence avec laquelle un homme répond aux occasions que le monde lui révèle sous la forme de la fortuna. Son sens est rendu de la meilleure façon par "virtuosité", c'est-à-dire la perfection que nous attribuons aux arts d'exécution (différents des arts créateurs de fa­brication) où l'accomplissement consiste dans l'exécution-même et non dans un produit fini qui survit à l'activité qu'elle a amené à l'existence.2

Or, Socrate, dans la mesure où il n’a jamais rien écrit, rien produit de durable, n’a laissé de traces de son existence que dans la mémoire de ses contemporains. De fait, tout ce que nous savons de Socrate nous est parvenu à travers les écrits de Xénophon, d’Aristophane et de Platon qui ont été les témoins directs de son existence. En ce sens, nous pouvons déjà dire que Socrate est parfaitement emblématique de ce qu’est un personnage historique au sens d’Hannah Arendt : c’est un homme qui n’a rien produit mais dont ses contemporains ont jugé les actions dignes d’être honorées par la mémoire des hommes. Xénophon consacre tout un ouvrage au récit de la vie de Socrate, ouvrage justement intitulé les Mémorables (Apomnèmoneumatôn, littéralement, "ce qui remonte à la mémoire"), Aristophane consacre une de ses comédies les plus grinçantes (les Nuées) au comportement d'un homme qu'il considère comme absurde et dangereux pour la Cité, et Platon consacre la quasi-totalité de ses ouvrages à mettre en scène un personnage auquel il confie le rôle d'instituteur de la philosophie. Donc, pour des raisons visiblement différentes, voire opposées, trois des plus éminents contemporains de Socrate rendent hommage à ce que Hannah Arendt appelle la virtuosité de l'homme libre qui s'inscrit parfaitement dans un cadre historico-politique déterminé.

Mais,

Pour que la philosophie apparaisse il faut la conscience de la liberté, et le peuple dans lequel la philosophie commence doit avoir la liberté comme principe ; pratiquement, cela est lié à l'épanouissement de la liberté réelle, la liberté politique [...]. Ainsi, l'aspect historique de la philosophie est nécessairement lié à l'histoire politique ; car, pour que l'on cultive la philosophie, il faut qu'un peuple ait atteint un certain degré de formation intellectuelle ; il faut être assuré contre le besoin, l'angoisse du désir a dû disparaître, le simple intérêt pour les choses finies a dû s'user à la peine et la conscience avoir progressé jusqu'au point de prendre de l'intérêt aux généralités. La philosophie est une manière libre d'agir (d'où le besoin de la philosophie). A cet égard on peut la considérer comme du luxe, car le luxe satisfait ce qui n'est pas dans la dépendance immédiate de la nécessité, ainsi on peut évidemment s'en passer [...]. Celle-ci commence seulement là où l'individu se sait comme individu pour soi, comme universel, comme essentiel, comme ayant une valeur infinie en tant qu'individu ; où le sujet a atteint la conscience de la personnalité, où donc il veut af­firmer sa valeur absolument pour soi. La libre pensée de l'objet y est incluse, — de l'objet absolu, universel, essentiel. Penser, cela veut dire mettre quelque chose dans la forme de l'universalité ; se penser veut dire se savoir comme universel, se donner la détermination de l'universel, se rapporter à soi. Là est contenu l'élément de la liberté pratique [...]. Dans l'­histoire la philosophie apparaît donc seulement là où et en tant que se forment de libres constitutions. L'Esprit doit se sépa­rer de son vouloir naturel, de son immersion dans la matière.3

On pourrait résumer le propos de Hegel en disant que l'apparition de la philosophie répond à deux conditions. Tout d'abord il faut qu'existe, à l'état latent, un besoin de philosophie comme d'un luxe nécessaire. Luxe dans la mesure où la communauté politique dans laquelle ce besoin se fait sentir doit évidemment avoir dépassé le stade de la simple survie matérielle pour dégager une liberté de penser susceptible de se sentir concernée par des problèmes intellectuels, de "prendre de l'intérêt aux généralités". Mais ce besoin resterait une pure abstraction et sa satisfaction resterait virtuelle s'il ne s'accompagnait d'une possibilité de s'incarner dans un (des) individu(s) qui se sent(ent) en quelque sorte investi(s) de la mission de donner à ce moment historique luxueux, un contenu concret et pratique. Dit d'une autre manière, pour se satisfaire, le besoin de liberté nécessite des hommes tout prêts à incarner cette liberté.

Or ces deux conditions sont manifestement satisfaites par et dans la Cité d'Athènes à la fin du V° et au début du IV° siècles av.J-C. Après avoir atteint son apogée durant le règne de Périclès, la guerre du Péloponnèse (431-404) va peu à peu émousser l'hégémonie athénienne, pour aboutir finalement à la soumission à Sparte. Bien que les premières années de la guerre fussent avantageuses pour Athènes (la paix dite de Nicias en 421 confirme la supériorité d'Athènes),l'expédition de Sicile conduite par Alcibiade s'avère être un désastre et, dès 412, un premier mouvement séditieux (le gouvernement dit des Quatre Cents) suspend la constitution démocratique de Clisthène. Même si l'oligarchie autoritaire est chassée et la démocratie restaurée dès 411, la crédibilité de celle-ci est fortement entamée aux yeux de certains athéniens. Et elle le sera encore plus après l'affaire des Arginuses. En 406, une bataille navale mettant aux prises, au large des îles Arginuses, Athènes et Sparte voit la défaite de celle-ci mais, au retour, les stratèges athéniens, au lieu d'être acclamés par l'Ekklèsia, sont au contraire condamnés à mort pour n'avoir pas pris soin des marins tombés au combat. Ce qui n'empêche pas l'assemblée populaire, sans doute prise de remords, de réhabiliter officiellement lesdits stratèges peut de temps après leur exécution ! Si l'on en croit Xénophon, un certain Socrate qui se trouve exercer les fonctions de prytane au moment de cette lamentable affaire, aurait été fortement impressionné par ce qu'il aurait considéré comme une inévitable dérive d'un système démocratique contre lequel il nourrissait déjà quelque méfiance. Le problème pour Socrate semble en effet être le suivant : comment un système politique qui se caractérise par une prise de décision majoritaire sur la place publique après débats publics dirigés par les plus habiles parmi les discoureurs pourrait-il ne pas être confisqué en fait, sinon en droit, par ces derniers ? Bref, comment s'étonner que ce qui paraît majoritairement vrai et juste un jour puisse sembler faux et injuste dès le lendemain ? Il est probable que, au-delà du crime imaginaire d'impiété que les accusateurs de Socrate s'emploieront laborieusement à lui imputer lors de son procès en 399, c'est le profond ressentiment qu'il aura fini par inspirer aux démocrates, notamment à la lumière du soutien qu'il aura apporté au gouvernement des Quatre Cents et, pire que cela, à la tyrannie des Trente en 404, qui lui vaudra d'être condamné à mort. Donc, si la critique de la démocratie athénienne devient un luxe tentant lors de la deuxième moitié de la guerre du Péloponnèse, il se trouve un certain Socrate pour avoir manifestement l'intention de se payer ce luxe. Ce citoyen athénien en effet y est prédisposé en ce que, d'une part il est partie prenante, en sa qualité de magistrat tiré au sort, des péripéties et des errements de la démocratie athénienne de cette époque, d'autre part il ne semble jamais avoir manifesté beaucoup de sympathie à l'égard de la démocratie (malgré des origines relativement modestes), d'autant que, si l'on en croit Platon, il a été persuadé par l'oracle du temple de Delphes d'être le plus sage de tous les hommes, au point de posséder un daïmôn, c'est-à-dire un genius, une intuition divine qui le guide à chaque instant :

Il y a bien des chances, [...] que le dieu soit réellement sage et que, par cet oracle, il veuille dire que la sagesse humaine n'est pas grand chose, ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé Socrate, il semble bien qu'il s'est servi de mon nom pour me prendre pour exemple.4

Socrate est donc, de toute évidence, conscient d'être investi d'une mission divine auprès de la Cité :

Je suis attaché aux Athéniens par la volonté des dieux pour les stimuler comme un taon stimulerait un cheval.5

Que Socrate ait été considéré comme un illuminé sur la santé mentale duquel planaient les plus extrêmes réserves, cela ne fait aucun doute et n'a sans doute pas peu contribué à entretenir la méfiance de ses concitoyens et des historiens à son égard. Par exemple, cinq siècle plus tard, Aulu-Gelle fera de Socrate un véritable mystique :
Parmi les travaux et les exercices volontaires par lesquels Socrate cherchait à s’aguerrir contre la souffrance, voici, dit-on, une des épreuves singulières qu’il s’imposa maintes fois : on prétend que souvent il restait debout dans la même attitude, la nuit, le jour, d’un soleil à l’autre, sans remuer les paupières, immobile à la même place, les regards dirigés vers le même point, plongé dans des pensées profondes, comme isolé de son corps par la méditation.6

Toujours est-il que l'insertion d'une personnalité hors du commun dans un contexte historico-politique propice à la critique intellectuelle d'institutions fragilisées que cette personnalité connaît bien au sein d'une civilisation consciente de sa supériorité culturelle, va engendrer une remarquable synthèse, d'une part en ce qu'elle va répondre à une nécessité historique au sens de Hegel, d'autre part en ce qu'elle va se caractériser par une mémorable virtuosité au sens d'Arendt. Et cette synthèse nécessaire et virtuose, c'est l'invention de la philosophie. Ce sont les aspects paradigmatiques de cette invention que nous voudrions à présent essayer d'évoquer.

Rappelons d'abord que, comme Socrate, en dépit des conditions favorables signalées supra, n'a laissé aucune trace écrite, il fallait bien, pour que la philosophie survécût à son fondateur, une tierce personne qui consignât par écrit cette activité nouvelle. Cette tierce personne, c'est Platon dont le début de l'activité littéraire correspond à la fois à la fin de la guerre du Péloponnèse en 404, au rétablissement de la démocratie à Athènes en 403 et à la mort de Socrate en 399. Platon est d'autant plus enclin à se faire le porte-parole, sinon le "metteur en scène" de Socrate7 qu'il partage la même méfiance à l'égard des institutions démocratiques, comme il le rappellera à la fin de sa vie :

Du temps de ma jeunesse, je ressentais en effet la même chose que beaucoup dans ce cas ; je m'imaginais qu'aussitôt devenu maître de moi-même, j'irais tout droit m'occuper des affaires communes de la cité. Et voilà comment le hasard fit que je trouvais les choses de la cité. Le régime d'alors étant en effet soumis aux violentes critiques du plus grand nombre, une révolution se produisit. […] Et moi, voyant donc cela, et les hommes qui s'occupaient de politique, plus j'examinais en profondeur les lois et les coutumes en même temps que j'avançais en âge, plus il me parut qu'il était difficile d'administrer droitement les affaires de la cité. Il n'était en effet pas possible de le faire sans amis et associés dignes de confiance -et il n'était pas aisé d'en trouver parmi ceux qu'on avait sous la main, car notre Cité n'était plus administrée selon les coutumes et les habitudes de nos pères.8

De fait, Platon n'aura de cesse, dans toute son oeuvre écrite, à l'exception de son dernier ouvrage (les Lois), de mettre en scène Socrate à qui il fait invariablement jouer le rôle du philosophe. Et c'est proprement à une mise en scène qu'on assiste puisque, hormis quelques lettres, tous les ouvrages écrits par Platon et qui nous soient parvenus sont des dialogues. La forme dialoguée que Platon donne à ses ouvrages n'est en rien contingente : d'abord parce qu'elle est apparentée au théâtre comme activité culturelle favorite des athéniens9, ensuite et corrélativement, parce que le dialogue philosophique se déploie dia tou logou, "à travers le discours", à travers les échanges verbaux de protagonistes qui s'écoutent et se répondent, et sa raison d'être c'est dia ton logon, "à cause du discours", en l'occurrence à cause du discours comme institution démocratique de base. Dans tous les dialogues de Platon, nous allons donc assister à un échange d'arguments entre le philosophe (Socrate) et ses contradicteurs (en général des citoyens athéniens reconnaissables par l'activité qu'ils pratiquent ou les thèses qu'ils défendent), échange qui, pour Platon, doit aboutir à montrer la supériorité de l'argumentation du philosophe dont la méthode consistera invariablement à user de maïeutique et d’ironie :

SOCRATE : j'ai d'ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu'on m'a fait souvent d'interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n'ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité.10

La maïeutique (maïeutikè tekhnè, "art de l'accouchement"11) va consister, pour le philosophe, à diriger le dialogue avec son interlocuteur jusqu'à ce que celui-ci accouche du problème dont la prise de conscience est, du point de vue du philosophe, l'objet et le but de l'entretien. Sauf que, pour parvenir à ses fins, le philosophe devra habilement feindre l'impartialité et l'ignorance, en dissimulant donc ses intentions maïeuticiennes nécessairement nourries d'un savoir préalable, car, comme Platon le fera dire à Socrate, dans le Ménon, comment chercher quelque chose si on n'a pas déjà a priori quelque idée sur ce qu'on cherche. Aussi, le philosophe fera-t-il naturellement preuve d'ironie (eïrônéïa, du verbe eïrônéuomaï, "dissimuler") : il dissimulera à son interlocuteur tout ce qu'il sait et tout ce qu'il veut, bref, il le prendra un peu pour un imbécile12. Platon finira par forger l'adjectif dialektikos, "dialectique", pour qualifier l'essence même de la méthode maïeutique ironique propre à la philosophie :

La dialectique est la seule méthode qui, rejetant les suppositions s’élève jusqu’au principe même pour établir solide­ment ses conclusions.13

Autrement dit, le philosophe va nécessairement, par et dans le dialogue, s'appuyer sur les arguments de ses interlocuteurs en leur faisant graduellement prendre conscience de la nécessité de réfuter et de dépasser les thèses dont ils sont les porteur. La dialectique, comme le montreront plus tard Hegel, Marx, Bachelard, etc., n'est donc rien d'autre que le chemin qui va de l'erreur à la vérité. D'emblée, le philosophe s'assigne donc l'ambition14 de rechercher la vérité.

Voyons pour finir comment fonctionne cette méthode dialectique en analysant l'exemple du dialogue intitulé Gorgias composé vers 387-386, c'est-à-dire au milieu de la carrière de Platon. Son titre exact est Gorgias hè péri rhétorikès, anatreptikos, autrement dit "Gorgias ou sur la rhétorique, genre réfutatif". Le thème de ce dialogue est donc ce qui, pour Socrate et Platon, constitue le problème central de la démocratie : la rhétorique (ou la sophistique15), c'est-à-dire l'art de discourir de manière persuasive pour emporter une décision dans un débat. Et le genre que Platon lui-même lui assigne, c'est l'anatreptique, la réfutation, sans qu'on sache vraiment, une fois terminée la lecture de l'ouvrage, si c'est le philosophe qui a réfuté le rhéteur ou si c'est au contraire le rhéteur qui a réfuté le philosophe. Tout au long du dialogue, Socrate va être confronté successivement à trois promoteurs de la rhétorique : Gorgias, Pôlos, Calliclès.

D'abord, Socrate discute avec Gorgias. Gorgias de Léontion est un orateur réputé non seulement pour la qualité de ses discours mais encore par la qualité pédagogique de son enseignement : non seulement il est habile à parler, mais il enseigne aussi, non sans quelque succès commercial, comment être habile à parler en public. Socrate, qui sait qu'il a affaire à un spécialiste, commence donc par demander audit spécialiste de définir son activité :

Eh bien voyons. Donc toi, Gorgias, qui connais l'art de la rhétorique, tu prétends en outre pouvoir former un orateur. Mais la rhétorique, sur quoi porte-t-elle ? Quel est son objet ?16

Ce que demande là Socrate à Gorgias est paradigmatique de l'exigence philosophique numéro un : toi qui prétends savoir quelque chose, donne-nous donc une définition de ce en quoi consiste ton savoir. Et, en effet, tout au long des dialogues platoniciens, Socrate pose inlassablement la même question préjudicielle : ti esti ? "qu'est-ce que c'est ?". "Qu'est-ce que c'est que le courage ?" demande-t-il à Lachès, le valeureux général professionnel du courage, "Qu'est-ce que la piété ?" s'enquiert-il auprès d'Eutyphron, le prêtre, forcément spécialiste de la piété, etc. Pour Socrate et pour Platon, la capacité à fournir une définition est le critère qui va permettre de faire le partage entre celui qui sait vraiment ce dont il parle et celui qui ne possède qu'une opinion, c'est-à-dire une connaissance de seconde main à laquelle il n'a fait qu'opiner, le plus souvent pour la simple raison que l'objet de cette opinion lui a été présenté de manière persuasive par un orateur habile. La portée de cette exigence de définition comme indice irréfutable de la connaissance vraie est si importante que
SOCRATE : tant que les philosophes ne seront pas rois dans les Cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes, […] il n’y aura de cesse aux maux de la Cité , [car] les vrais philosophes sont ceux qui aiment le spectacle de la vérité.17

Preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de l'enjeu indiscutablement politique de l'apparition de la philosophie. La direction de la Cité doit être confiée à ceux qui sont animés de l'amour de la vérité (hè philia tès sophias), c'est-à-dire ceux qui, sans posséder nécessairement cette vérité, ont néanmoins le souci et la faculté de la rechercher. A contrario, ceux qui n'ont pas le souci de ce qu'il en est vraiment de l'être des choses et des affaires humaines, ceux qui se contentent de l'apparence des choses et des affaires humaines, et qui, de plus, ont été élevés à la magistrature sur la foi de ces fragiles apparences, ceux-là sont des imposteurs. Et, pour Socrate, l'imposture commence par l'incapacité de tels individus à prendre conscience de leurs limites. D'ailleurs, de l'aveu même de Gorgias, cela n'a aucune importance :

GORGIAS : qu'un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider le­quel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur lui sera préféré si cela lui plaît. Il en serait de même en face de tout autre artisan : c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut.18

Donc le premier critère discrimant entre la philosophie et la rhétorique va être l'incapacité pour cette dernière de rien définir, à commencer par l'incapacité à se définir. Ce dont, encore une fois, Gorgias convient sans difficulté :
SOCRATE : la rhétorique n'a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle. Simplement, elle a découvert un procédé qui sert à convaincre, et le résultat est que, devant un public d'ignorants, elle a l'air d'en savoir plus que n'en savent les connaisseurs.
GORGIAS : mais la vie n'en est-elle pas beaucoup plus facile, Socrate ? Il n'y a aucun art à apprendre, sinon un seul, la rhétorique, et on n'est pas moins fort qu'un spécialiste !19

Gorgias ayant fini par abonder dans le sens de Socrate, le flambeau de la défense et l'illustration de la rhétorique est bientôt repris par un autre fameux orateur, Pôlos d'Agrigente. La discussion reprend donc là où Gorgias l'avait laissée : quid de l'utilité de la rhétorique ? Car après tout, à défaut d'une vérité difficile d'accès, il vaut peut-être mieux, à titre provisoire, comme le dira plus tard Pascal, une fausseté commune qui fasse consensus ? Bref, n'y a-t-il pas un bon usage (provisoire) possible de la rhétorique ? A Pôlos qui s'évertue à vanter l'extraordinaire puissance de la rhétorique et donc sa possible mise au service du bien, là encore la réponse de Socrate est tout à fait significative de ce qu'exige la philosophie, tant dans son contenu que dans sa méthode. Dans son contenu, Socrate répond qu'il ne peut exister de bien apparent ou de bien provisoire. En effet, dire que quelqu'un cherche à faire le bien, c'est une tautologie : nous faisons toujours ce qui, de notre propre point de vue, nous paraît être un bien. Mais c'est justement cela le problème : si le gouvernement de la Cité doit être confié au philosophe, c'est que, comme cela sera repris et développé dans la République,

L’idée du bien est l’objet de connaissance le plus sublime, que la justice et les autres vertus qui réalisent cette idée, empruntent d’elle leur utilité et tous leurs avantages.20

Or nous avons défini les philosophes comme les amoureux de la vérité et les contempteurs de l'opinion. On doit donc en déduire que les faiseurs d'opinions que sont les rhéteurs (les philodoxes, hoï philoï tès doxas, "ceux qui aiment l'opinion", comme Platon les appellera dans la République) ignorent au contraire tout du bien et que, dans le meilleur des cas, ils peuvent certes, faire plaisir (faire de la démagogie, ton dèmon ageïn, "flatter le peuple") mais non pas faire le bien. On a là l'idée fondamentale selon laquelle la philosophie est une recherche du bien vivre, ambition qui ne se justifie qu'à condition de distinguer, d'une part la volonté d'une âme consciente, exigeante et rigoureuse, d'autre part le désir d'un corps inconscient, paresseux et fluctuant. C'est l'idée que nul ne fait le mal volontairement : quand on veut, on veut nécessairement le bien, et si cela se révèle ne pas êtrele cas, c'est la preuve qu'on n'a pas de volonté suffisante et qu'on est le jouet des ses désirs. Voilà donc un nouveau critère de distinction entre la philosophie et la rhétorique : la philosophie entend éduquer la volonté là où la rhétorique se contente d'être esclave des désirs, la philosophie se soucie de l'âme, là où la rhétorique ne prend soin que des corps.

Du point de vue de la méthode, le passage suivant offre deux exemples intéressants de procédés philosophiques appelés à un bel avenir, la dichotomie et l'analogie :

SOCRATE : il y a deux genres de choses et je soutiens qu'il y a deux formes d'arts21. L'art qui s'occupe de l'âme, je l'appelle politique. Pour l'art qui s'occupe du corps, [...] j'affirme que tout l'entretien du corps forme une seule réalité composée de deux parties : la médecine et la gymnastique. Or, dans le domaine de la politique, l'institution législative correspond à la gymnastique et l'institution juridique à la médecine [...]. Existent donc quatre formes d'arts qui ont soin, les unes du plus grand bien du corps, les autres du plus grand bien de l'âme. La flatterie l'ayant bien compris [...], sans s'y connaître, elle a visé juste et s'est divisée en quatre activités, elle s'est subrepticement glissée sous chacune de ces quatre disciplines et elle a pris le masque de l'art sous lequel elle se trouvait : [...] ainsi, le maquillage est à la gymnastique ce que la cuisine est à la médecine, [...] et encore ce que la sophistique est à la l'institution législative et [...] ce que la rhétorique est à l'institution juridique.22

Voilà qui semble un peu compliqué mais qui en fait très simple. Socrate commence par faire des dichotomies : il fait des distinctions conceptuelles à deux termes qui opposent le corps à l'âme, l'art à la flatterie, la prévention à la guérison. Cette manière de procéder consiste, pour le philosophe, à faire apparaître un problème en montrant qu'il y a deux réalités là où l'opinion n'en voit qu'une, ou, pour parler comme Descartes, à faire apparaître comme clair et distinct ce qui, auparavant, demeurait obscur et confus. Ensuite, Socrate établit des analogies du genre A est à B ce que C est à D. La fonction de ce procédé est d'isoler l'un des quatre termes (celui qui pose problème et qu'il convient d'expliquer), en le mettant en relation avec les trois autres qui sont supposés plus faciles à appréhender. Par exemple, ici, Socrate isole l'activité du rhéteur, puis celui du sophiste en disant : la rhétorique est à l'institution juridique ce que la cuisine est à la médecine, c'est-à-dire une pure flatterie qui fait croire qu'elle va guérir mais qui ne fait qu'empirer l'état du malade. Comprenons bien la portée du propos de Socrate : avoir recours à la rhétorique dans la défense de ses affaires privées devant un tribunal (Gorgias de Léontion passait effectivement pour former d'excellents avocats), c'est comme manger encore plus lorsqu'on est malade au lieu de se soigner. Avoir recours à la sophistique pour promouvoir un projet politique sur la place publique (Protagoras d'Abdère était réputé former ce qu'on appellerait aujourd'hui d'excellents communiquants politiques), c'est comme maquiller son corps pour éviter d'en montrer la laideur au lieu de le fortifier par des exercices physiques appropriés. Dans tous les cas, on se sent mieux parce qu'on s'est fait plaisir, mais, à terme, l'état du corps ou celui de l'âme23 se détériore. Ce procédé va connaître un énorme succès philosophique dont le plus célèbre est sans doute le suivant : 
 
Ce que le bien est à la sphère intelligible par rapport à l’intelligence et à ses objets, le soleil l’est dans la sphère vi­sible par rapport à la vue et à ses objets.24

On a là, en effet, rien moins que la clé d'une transition analogique entre le soleil dans les religions polythéistes (Appolon, Râ, etc.) et le principe du bien (Dieu) dans les religions monothéistes.

Après donc que Socrate a montré que le spécialiste de la rhétorique est incapable de définir son activité et que la rhétorique n'est pas un moindre mal mais un mal tout court, il semble que l'on a tout dit et que la philosophie a définitivement triomphé de son adversaire en prouvant son inconsistance et sa nocivité. De fait, la troisième partie du Gorgias n'apporte rien de philosophiquement nouveau, si ce n'est une terrible menace. Témoins, ces deux extraits du discours de Calliclès.25A Socrate qui, au fond, vient d'expliquer à Pôlos que, de même que la meilleure des choses qui puisse arriver au malade est de se soigner, de même le meilleur des sorts possibles pour l'injuste est de subir le juste châtiment infligé par l'institution judiciaire, Calliclès répond : 
 
La justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon, le plus fort ait plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c'est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines et dans toutes les Cités. Si le plus fort domine le moins fort et s'il est supérieur à lui, c'est là le signe que c'est juste. De quelle justice Xerxès s'est-il servi lorsque, avec son armée, il attaqua la Grèce, ou son père lorsqu'il fit la guerre aux Scythes ? Et encore, ce sont là deux cas parmi des milliers d'autres à citer !26

Et à Socrate qui, sur la forme, vient de faire reconnaître leurs torts à Gorgias puis à Pôlos, Calliclès réplique :

Gorgias [...] devait craindre qu'on ne se fût indigné de sa réponse s'il avait dit le contraire ... Et c'est à cause de l'acquiescement que Gorgias t'a donné qu'il a été forcé de se contredire, voilà qui te fait plaisir ! [Et Pôlos] dès qu'il t'a accordé cela, tu l'as fait s'empêtrer dans ce qu'il disait et tu lui as cloué le bec, tout cela parce qu'il a eu honte de dire ce qu'il pensait. Mais tu sais, Socrate, réellement, ces questions que tu rabâches, ce sont des inepties, des chevilles d'orateur populaire, oui, toi qui prétends chercher la vérité ! [...] La philosophie, oui, bien sûr, Socrate, c'est une chose charmante, à condition de s'y attacher modérément, quand on est jeune. Mais si on passe plus de temps qu'il ne faut pour philosopher, c'est une ruine pour l'homme.27

On ne saurait dire si la réfutation de la philosophie par Calliclès avait, dans l'esprit de Platon, pour fonction de rendre hommage à Socrate, premier martyr de la philosophie, mis à mort par ceux-là même qu'il visait dans sa critique de la rhétorique démocratique, ou si son auteur pressentait déjà l'extraordinaire destin d'une discipline qui n'allait pas tarder à accueillir en son sein même tous les disciples de Calliclès. Dans un premier temps Diogène, Pyrrhon et Epicure28, puis, bien plus tard, les philosophies dites "du soupçon" des XIX° et XX° siècles (Marx, Nietzsche, Freud) qui, toutes, auront le point commun de soumettre la critique philosophique de la rhétorique à ... la critique rhétorique de la philosophie sans pour cela cesser d'être philosophiques ! C'est sans doute cela le véritable daïmon, l'authentique genius de Socrate : avoir inventé une discipline en un certain sens irréfutable dans la mesure où toute réfutation peut être considérée, ainsi que le montrera Hegel, comme un moment nécessaire de son affirmation. Et si, comme nous avons essayé de le montrer, la rhétorique, la critique philosophique de la rhétorique et la critique rhétorique de la philosophie ne peuvent se comprendre que dans un système politique démocratique qui accorde un statut privilégié à la parole, alors Alfred-North Whitehead n'a sans doute pas tort lorsqu'il dit :

The safest general characterization of Western thought is that it consists of a series of footnotes to Plato.29




1 Arendt, la Crise de la Culture, II, i, Folio-Essais, 1989.
2 Ibid., IV, i-ii
3 Hegel, Le­çons sur la Philosophie de l’Histoire, I, Vrin, 1963.
4Platon, l'Apologie de Socrate, 23b, GF-Flammarion, 1965.
5Ibid., 30e
6Aulu-Gelle, les Nuits Attiques, Belles Lettres, 1967.
7Nous n'avons pas les moyens, dans le cadre de cet article, de distinguer la part proprement socratique de l'apport platonicien dans l'invention de la philosophie. Aussi parlerons-nous de philosophie platonico-socratique, c'est-à-dire du contenu et de la méthode philosophiques que Platon attribue, à tort ou à raison, à Socrate dans ses ouvrages.
8Platon, Lettre VII, GF-Flammarion, 1987.
9Même s'il est peu vraisemblable que ces dialogues eussent, à l'époque de Platon, vocation à être joués sur scène (ne fût-ce que parce que le Socrate de Platon ne rate pas une occasion de fustiger cette fabrique d'illusions que constitue le théâtre), il est patent que leur représentation théâtrale est tentante et, apparemment, assez aisée (il existe, par exemple en France, une association nommée "les Amis de Platon" qui s'évertue à représenter, non sans un certain succès, chaque année un dialogue différent de Platon). Signalons également une excellente mise en scène cinématographique du Gorgias, dont il va être question plus bas, par Anne-Marie Miéville en 1997 sous le titre Nous sommes tous encore ici.
10Platon, Théétète, 149a, GF-Flammarion, 1967.
11Socrate fait allusion au métier de sa propre mère, Phénarète, qui était sage-femme (maïeuticienne).
12Il faudrait sans doute consacrer une longue étude comparative sur les styles ironiques des différents philosophes et sur l'impact négatif que l'air un rien condescendant, voire méprisant, de l'ironie philosophique n'a pas manqué d'avoir sur l'image de la philosophie à travers les âges.
13 Platon, République, VII, 533d, GF-Flammarion, 1966.
14Là encore, il faudrait approfondir le caractère démesuré, voire contradictoire, d'une telle ambition.
15"C'est la même chose, ou presque."(Gorgias, 520a, GF-Flammarion, 1987.)
16Ibid., 449d
17 Platon, République, V, 474c-475e, GF-Flammarion, 1966.
18 Platon, Gor­gias, 456c-d, GF-Flammarion, 1987.
19Ibid., 459b-c
20 Platon, République, VI, 505a, GF-Flammarion, 1966.
21 tekhnaï, c'est-à-dire "techniques", "savoir-faire".
22Platon, Gorgias, 464b-465c, GF-Flammarion, 1987.
23On remarquera que, chez les Grecs, c'est la politique qui doit prendre soin de l'âme. Ce qui renforce encore le lien historique entre la philosophie et la politique.
24Platon, République, VI, 508c, GF-Flammarion, 1966.
25Personnage dont l'histoire n'a gardé aucune autre trace.
26Platon, Gorgias, 483d-e, GF-Flammarion, 1987.
27Ibid., 482d-484c
28La naissance du cynisme, du scepticisme et de l'épicurisme sont contemporaines de celle de la philosophie platonico-socratique !
29 "La plus sûre description d'ensemble de la pensée occidentale est qu'elle consiste en une série d'an­notations à Platon."(Whitehead, Process and Reality, Free Press, 1979)

vendredi 1 juin 2007

HANNAH ARENDT : LIBERTE ET RESPONSABILITE.

Pour Hannah Arendt, agir, c'est prendre, grâce à la parole, des initiatives originales qui auront pour effet d'aménager l'espace politique du monde commun. L'action a donc, chez elle, un contenu étroitement "politique" (au sens de la définition aristotélicienne de l'homme comme zôon politikon, comme "animal qui vit dans une Cité"). C'est pourquoi, dans la pensée libérale (dont Hannah Arendt est l'un des plus remarquables promoteurs), action et responsabilité sont indissolublement liés comme deux aspects de la même réalité : la liberté. Si être libre, c'est être libre d'agir et qu'être libre d'agir, c'est être libre d'entreprendre du nouveau (dans le sens le plus général, pas nécessairement économique), il faut bien que l'entreprise d'un individu donné soit soumise, au moins virtuellement, à l'appréciation des autres individus dont l'entreprise (quelle qu'elle soit, encore une fois) risque de modifier les conditions d'existence, et, par conséquent aussi, les conditions d'exercice de leur propre liberté. En d'autres termes, le principe de responsabilité est le corrélat nécessaire du principe de liberté (de libre entreprise, ou pour Hannah Arendt, de libre action). Cela dit, il me semble que Hannah Arendt se démarque de l'héritage libéral en donnant au principe de responsabilité un contenu original en l'attachant non pas à la mémoire individuelle mais à la mémoire collective.

Comme le fait remarquer Locke, le principe de responsabilité n’a de signification que pour un être qui a de la mémoire :
"Partout où un homme découvre ce qu’il appelle “lui-même”, un autre homme, ce me semble, pourra dire qu’il s’agit de la même personne. C’est un terme du langage judiciaire qui assigne la propriété des actes et de leur valeur, et comme tel n’appartient qu’à des agents doués d’intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d’éprouver bonheur et malheur. C’est uniquement par la conscience que cette personnalité s’étend soi-même au passé par delà l’existence présente : par là elle de­vient soucieuse et comptable des actions passées, elle les avoue et les impute à soi-même, au même titre et pour les mêmes motifs que les actes présents. Tout ceci repose sur le fait qu’un souci pour son propre bonheur accompagne inévitablement la conscience, ce qui est conscient du plaisir et de la douleur désirant toujours aussi le bonheur du soi qui précisément est conscient. C’est pourquoi, s’il ne pouvait, par la conscience, confier ou approprier à ce soi actuel des actes passés, il ne pour­rait pas plus s’en soucier que s’ils n’avaient jamais été accomplis." (Locke, Essai Philosophique concernant l’Entendement Hu­main, II, xxvii, 26)

C’est-à-dire que je suis responsable si et seulement si je suis conscient de moi-même, autrement dit si et seulement si je suis capable de récapituler en première personne les actes et la valeur de ces actes qu’autrui m’a imputés par le passé comme étant ma propriété et qui, par conséquent, ont déjà suscité en moi du bonheur ou du malheur. Etre responsable, c’est donc, pour Locke, se souvenir en toute lucidité de son passé en tant en tant que ce souvenir est à lui-même sa propre sanction : lorsque je me rappelle un acte digne d’éloge (de blâme), je me rappelle aussi l’approbation (la désapprobation) dont j’ai été, ou j'aurais dû être l’objet de la part d’autrui (la conscience intériorise la représentation judiciaire au point que, pour la personne éduquée, la présence physique d'autrui n'est plus nécessaire), et je me rappelle par conséquent l’effet agréable (désagréable) que cette approbation réelle ou virtuelle a déjà suscité en moi. La responsabilité donc, pour le libéralisme historique dont Locke est le fondateur et le meilleur représentant, est la sanction morale immanente à la mémoire-conscience que l'individu a de son travail passé. Car, pour Locke, agir et travailler sont synonymes : "le travail qui est le mien, sortant les choses de l’état de communauté où elles étaient, a fixé ma propriété sur elles [...]. La propriété est fondée sur le travail" (Locke, Second Traité du Gouvernement, §§28, 40), le travail étant pour lui toute modification consciente imposée par un individu au monde commun. 

Or Hannah Arendt ne peut être d'accord avec l'assimilation lockienne de l'action et du travail. D'abord parce qu'elle se souvient que "l’institution antique de l’esclavage [...] fut une tentative pour éliminer le travail de la condition humaine : ce que les hommes partagent avec les animaux, on ne le considérait pas comme humain" (Arendt, Condition de l’Homme Moderne, iii), preuve pour elle que, contrairement à ce qu'affirme Locke, il n'est nullement nécessaire d'être humain, donc conscient, donc responsable pour travailler à satisfaire des besoins. Ensuite, parce qu'elle se rend bien compte de "la dégradation des hommes en marchandises, dans une société qui ne juge pas les hommes en tant que personnes mais en tant que producteurs" (Arendt, Condition de l’Homme Moderne, iv), preuve encore que, contrairement à ce qu'affirme Locke, il n'est nullement nécessaire d'être humain, donc libre, donc propriétaire de soi-même, donc responsable pour travailler à produire. C'est que la lecture d'Aristote et de Marx ont occasionné chez Hannah Arendt, une véritable liquidation de l'héritage libéral historique qui fonde la responsabilité humaine sur le travail. Le travail étant une marque de nécessité (naturelle au sens d'Aristote et sociale au sens de Marx) et non de liberté, les hommes ne peuvent pas plus être responsables de leur travail qu'un animal ou qu'une machine ne sont responsables de ce qu'ils engendrent. Pour Hannah Arendt, qui a retenu la les leçons, tout à la fois d'Aristote et de Marx,
"la liberté [...] est réellement la condition qui fait que les hommes vivent ensemble dans une organisation politique. Sans elle, la vie politique comme telle serait dépourvue de sens. La raison d'être de la politique est la liberté, et son champ d'expérience est l'action. Cette liberté, que nous prenons pour allant de soi dans toute théorie politique [...] est l'opposé même de la "liberté intérieure", cet espace intérieur dans lequel les hommes peuvent échapper à la contrainte extérieure et se sentir libres [...]. La liberté, envisagée dans ses rapports avec la politique, n'est pas un phénomène de la volonté. Nous ne traitons pas ici du liberum arbitrium, liberté de choix qui décide entre deux données, l'une bonne, l'autre mauvaise, et dont le choix est prédéterminé par un motif qui n'a pas besoin d'être exprimé pour commencer d'opérer [...]. La liberté comme inhérente à l'action est peut-être illustrée le mieux par le concept machiavélien de virtù, l'excellence avec laquelle un homme répond aux occasions que le monde lui révèle sous la forme de la fortuna. Son sens est rendu de la meilleure façon par "virtuosité", c'est-à-dire la perfection que nous attribuons aux arts d'exécution (différents des arts créateurs de fabrication) où l'accomplissement consiste dans l'exécution-même et non dans un produit fini qui survit à l'activité qu'elle a amené à l'existence [...]. Comme toute action comprend un élément de virtuosité, et puisque la virutosité est la perfection que nous attribuons aux arts d'exécution, la politique a souvent été définie comme un art." (Arendt, la Crise de la Culture, iv, 1-2)
Donc, pour Hannah Arendt est libre non pas l'homme qui choisit en toute conscience de s'approprier une part du monde commun et qui en jouit en son for intérieur, mais tout au contraire l'homme qui, tel le musicien virtuose qui exécute une partition ou l'acteur virtuose qui interprète un rôle, ne laissera aucune de trace de son action que ... dans la mémoire de ses concitoyens qui auront vu là une interprétation ou une exécution ... mémorable. En effet, il est facile de comprendre que si "l'action [...], comme les Grecs ont été les premiers à s'en apercevoir, est en elle-même complètement fugace, elle ne laisse jamais un produit final derrière elle" (Arendt, la Crise de la Culture, ii, 1), la sanction d'une telle forme de liberté ne va pas résider, comme pour Locke, dans l'obtention ou la privation d'une satisfaction intérieure corrélative de l'imputation par autrui d'un résultat tangible en matière d'amélioration ou de détérioration des conditions de vie. Pour Hannah Arendt, ce type de sanction, qui existe effectivement, n'est que du dressage animal (cf. Aristote) ou de l'entretien de la force de travail (cf. Marx), et n'est donc en rien un apprentissage de la responsabilité humaine. Bien plutôt, celle-ci, comme sanction spécifique de la liberté spécifiquement humaine d'apporter de la nouveauté sur la scène politique, sera aussi fragile, évanescente et imprévisible que l'action elle-même :  "l'action, dans la mesure où elle se consacre à fonder et à maintenir des structures politiques, crée la condition du souvenir, c’est-à-dire de l’Histoire" (Arendt, Condition de l’Homme Moderne, i).

L'Histoire, avec un grand H, comme on le voit, que Hannah Arendt, considère, comme tous les libéraux, comme la somme des biographies particulières, autrement dit des souvenirs d'actions individuelles dignes de figurer dans la mémoire collective des poliètéïs (les membres de la Cité, les citoyens). Voilà donc en quoi réside, pour Hannah Arendt, le principe de responsabilité : être responsable, c'est répondre de ses actions devant la mémoire collective et y être sanctionné soit par de la gloire, soit par de l'infamie, soit encore par de l'oubli.

jeudi 17 mai 2007

LE BLEU EN PEINTURE.

Il n'y a pas de pur "voir", de pur "percevoir", de pure faculté sensorielle débarrassée de toutes les pesanteurs sociales et historiques (cf. Sentir et Percevoir : une Distinction Problématique, ainsi que Quine, Durkheim et la "Perception" de Dieu). C'est faire de l'empirisme naïf que de croire que l'oeil, par exemple, n'est qu'une plaque photographique qui enregistre passivement des bombardements incessants de photons. Comme le dit Merleau-Ponty, "le monde est ce que nous voyons et que, pourtant, il faut apprendre à voir" (le Visible et l'Invisible). 

Prenons un exemple qui était familier à Merleau-Ponty : la Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves peinte par Cézanne en 1904. Si on demande aujourd'hui à un spectateur lambda éduqué sous nos latitudes quelle est la couleur dominante de ce tableau, la réponse sera probablement : le bleu. Or les touches de bleu, d'une part sont très minoritaires (il y a beaucoup plus de vert, de brun et de gris que de bleu), d'autre part sont disséminées un peu partout dans le tableau (il y en a un peu dans le ciel où il y a d'ailleurs beaucoup plus de vert et de blanc que de bleu, par contre la montagne est, quant à elle, composée de plus de bleu que de gris ou de brun). Pourquoi donc voit-on ce paysage bleu ? En réalité, nous ne le voyons pas bleu, plutôt nous le voyons "comme" bleu, pour parler comme Wittgenstein pour qui "le "voir comme" ne relève pas de la perception" (Recherches Philosophiques). Comment expliquer cette bizarrerie ? 

Disons d'abord que, influencé par les impressionnistes, Cézanne a peint, non pas des couleurs, mais un réseau inextricable et mouvant de taches de couleurs qui crée l'illusion du mouvement de la lumière d'été qui se déforme en permanence sous l'effet de la chaleur de l'air. Cézanne ne peint pas ce qui existe, mais fait exister ce qu'il peint : ce que le spectateur a devant lui, ce n'est pas une figuration de la montagne Sainte-Victoire, c'est la montagne Sainte-Victoire elle-même qui n'est pas re-présentée mais bel et bien présentée, c'est-à-dire rendue présente. La couleur n'est plus un ornement, mais la substance, la "chair" même, pour parler comme Merleau-Ponty, du paysage provençal dans la campagne aixoise. Et cette "chair" n'est jamais, en réalité, faite de pur bleu (sauf parfois le ciel par jour de grand mistral), ne fût-ce que parce qu'il y a quelque paradoxe à rendre la chaleur d'été par une couleur froide. Pourquoi, dans ces conditions le voyons-nous "comme" bleu alors ?
"Nombre de gens vivent encore avec l’idée que la psychologie expliquera un jour tous nos jugements esthétiques, et ils entendent par là la psychologie expérimentale. C’est vraiment une drôle d’idée. Il ne me semble pas y avoir la moindre liaison entre ce dont s’occupent les psychologues et le jugement qui porte sur une œuvre d’art. Pourquoi ne pas examiner ce que pourrait bien être cette chose que nous appellerions explication d’un jugement esthétique ? [...] Ce n'est pas seulement difficile de décrire en quoi consiste l'appréciation, c'est impossible. Pour décrire en quoi elle consiste, nous devrions décrire tout son environnement [...]. Les mots que nous appelons expressions de jugement esthétique jouent un rôle très compliqué, mais aussi très défini, dans ce que nous appelons la culture d'une époque. Pour décrire leur emploi, ou pour décrire ce que nous entendons par le goût, vous avez à décrire une culture : décrire un ensemble de règles esthétiques de façon complète signifie en fait que l'on décrive la culture de toute une période."(Wittgenstein, Leçons et Conversations)

Une première réponse à la question pourrait consister à s'intéresser à des mécanismes psychologiques dont l'analyse permettrait, dans l'idéal, d'expliquer pourquoi telle nuance chromatique prend subjectivement l'importance qu'elle n'a pas objectivement. Mais on ferait fausse route : substituer un mécanisme psychique profond à un mécanisme empirique superficiel, ce serait rester dans le mécanisme et déplacer le problème de la réalité objective à la réalité subjective, ce serait déplacer le problème de la couleur réelle de l'objet à l'image mentale de l'objet. Mais, derechef, on n'expliquerait nullement pourquoi cette image mentale nous "apparaît comme" bleue. De même, nous dirait Wittgenstein, on pourra donner toutes les descriptions psycho-physiologiques que l'on voudra, cela ne rendra jamais compte du caractère mélancolique d'un lied de Schubert. Entendre une mélodie "comme" mélancolique ou voir un paysage "comme", cela ressortit au même problème. Bref, on tourne en rond.

En fait, si nous voyons "comme" bleue la Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves, c'est que ... nous sommes familiarisés, à notre insu avec des jeux de langage qui nous inclinent à juger bleu un paysage provençal d'été. Mais, comme le fait remarquer Wittgenstein, il est impossible de dresser une liste exhaustive des conditions de ce "voir comme bleu", tant ce jeu de langage est profondément enraciné dans une culture dont il faut pourtant avoir été préalablement imprégné. Il faudrait, nous dit Wittgenstein, "décrire toute une culture". Il n'y a donc pas, à proprement parler de symbolisme du bleu, dans le sens où on pourrait décrypter de manière bi-univoque la mystérieuse signification de cette couleur, un peu comme la psychanalyse a parfois été tentée de le faire pour le rêve. Cela veut dire que nous (le peintre ou le spectateur placé dans un contexte culturel déterminé) ne voyons pas le bleu d'un objet, bien plutôt, nous voyons comme bleu cet objet. Ce qui explique que l'artiste, ou, plutôt le courant artistique, finisse toujours, en tant qu'institution culturelle, par modifier profondément ce "voir comme". Comme le dit Oscar Wilde, personne n'aurait jamais trouvé le moindre charme aux brouillards londoniens sans la peinture de Turner, Whistler ou Monet. C'est que, en effet,
"un grand artiste invente un type que la vie, comme un éditeur ingénieux, s’efforce de copier et de reproduire sous une forme populaire […]. Voilà ce qu’avait bien compris le vif instinct des Grecs, qui plaçaient dans la chambre conjugale une statue d’Hermès ou d’Apollon, pour que l’épouse donnât le jour à des enfants beaux comme l’œuvre d’art offerte à ses yeux aux heures de volupté et de souffrance. Ils savaient que la vie n’emprunte pas seulement à l’art la spiritualité, la profondeur de pensées ou de sentiments, le tourment ou la paix de l’âme, mais qu’elle peut façonner selon les lignes mêmes et les couleurs de l’art, mais qu’elle peut reproduire la majesté de Phidias, comme la grâce de Praxitèle. [...] La vie imite l’art beaucoup plus que l’art n’imite la vie"(Wilde, le Déclin du Mensonge).
 
Finalement, nous regardons les paysages (par exemple celui de la campagne aixoise) avec un regard profondément déterminé et conditionné par notre culture. Nous voyons comme bleu le tableau de Cézanne parce que, nous sommes profondément et inconsciemment influencés par l'histoire de l'art, notamment par le développement récent de l'impressionnisme. Et, bien entendu, Cézanne l'a été tout autant, sinon plus, que nous. Et dire cela n'enlève évidemment rien au génie de Cézanne. Bien au contraire, puisque, comme le dit Wilde, "l'artiste invente la vie". On pourrait aussi dire, par allitération, que l'artiste invente la vue. Dans le film de Robert Guédiguian la Ville est Tranquille, à un moment donné, le personnage interprété par Jean-Pierre Daroussin fait remarquer, à propos du quartier de l'Estaque où se passe une partie de l'action, que ses habitants habitent une oeuvre d'art. Encore une référence à Cézanne. Et un hommage à Oscar Wilde.

Par exemple, de même que le Quattrocento impose la perspective, la peinture byzantine impose la majesté du bleu. Pureté du bleu dans les fresques byzantines qui font du bleu-outremer l'attribut de la sainteté. C'est pourquoi cette couleur est souvent celle du vêtement de la Vierge Marie (par exemple l'admirable Vierge en Prière de l'abside de la basilique Santi Maria e Donato de Murano tout entière drapée et voilée de bleu rehaussé de parements dorés, le tout se détachant sur fond d'or). Cette tradition consistant à faire du bleu l'accompagnement (et non pas le symbole) de la majesté et de la virginité sera assumée bien au-delà de la période byzantine par les maîtres du gothique allemand, notamment Stephan Lochner qui associera cette couleur à l'innocence en peignant en bleu-outremer non seulement le manteau de la Vierge mais aussi les ailes des anges. Le trecento et le quattrocento italiens vont en quelque sorte consacrer cette tendance. D'abord en étendant cet attribut chromatique au vêtement du Christ (Masaccio), de Saint François (Giotto), de Saint Jérôme (le Corrège), puis à celui de personnages profanes (Botticelli) qui sont cependant toujours au premier plan et qui se signalent par leur majesté (par exemple le personnage de la Reine de Saba dans l'Adoration du Bois Sacré de Piero della Francesca) ou par leur légèreté (par exemple le personnage de Zéphyr dans le Printemps de Botticelli). 

Puis encore en assignant à la couleur bleue une fonction plus abstraite, connotant désormais non plus seulement la pureté morale, mais aussi la profondeur géométrique, voire métaphysique. Giotto invente en quelque sorte le ciel comme sujet à part entière et non plus comme arrière-plan neutre, et justement, il signale ce changement de paradigme en le peignant en bleu : c'est ainsi que la plupart de ses fresques incorporent un fond de ciel bleu et que le plafond de la nef de la chapelle Scrovegni (à Padoue) figure un ciel d'un bleu intense parsemé d'étoiles. Les peintres florentins généraliseront et banaliseront ensuite cette figuration du ciel, non sans avoir au passage fait pâlir sa tonalité, attachés qu'ils étaient à la forme et au dessin plus qu'à la substance chromatique proprement dite. Mais, tandis que, dans la Naissance de Vénus, le ciel est bleu et la mer presque blanche, il faudra attendre le XVII° baroque pour que la mer (Poussin, Lorrain) puis la nuit (la Fuite en Egypte d'Elsheimer) reçoivent à leur tour l'attribut de la profondeur. Car, comme le dit le poète, de la profondeur majestueuse et pure à l'abîme effrayant, il n'y a qu'un pas :
"Homme libre, toujours tu chériras la mer ! 
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme 
Dans le déroulement infini de sa lame, 
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer
(Baudelaire, les Fleurs du Mal).
Il est en effet particulièrement significatif que la période bleue du jeune Picasso soit, de l'aveu même de son auteur, consécutive au suicide de son cher Casagemas : dans la Mort de Casagemas et l'Enterrement de Casagemas, deux toiles peintes en 1901, c'est-à-dire l'année même de la mort de son ami, le bleu est la couleur de la nuit éternelle, tandis que dans la Vie, toile peinte deux années plus tard, le bleu symbolise le destin qui s'abat sur le couple formé par Casagemas et Germaine pour laquelle il s'est tué.

Enfin, si l'on admet que
"Cézanne disait qu'on voit le velouté, la dureté, la mollesse, et même l'odeur des objets. Ma perception n'est donc pas une somme de données visuelles, tactiles, auditives, je perçois d'une manière indivise avec mon être total, je saisis une structure unique de la chose, une unique manière d'exister qui parle a la fois à tous mes sens."(Merleau-Ponty, Sens et Non-sens)
on comprend alors mieux l'origine des expressions anglaises to have some blue devils, "avoir des idées noires", et to feel blue, "avoir du vague à l'âme" ("avoir le blues"), expressions qui auront fourni le nom de baptême d'un style musical né quelque part près de Memphis, Tenessee, dans les années 1910 et qui, à travers la recherche du vibrato et de la blue note célèbre la tristesse et la banalité de la vie des cueilleurs de coton. Bref, ainsi que nous le suggère un autre poète,
"La divinité nous guide, amicale
Avec du bleu pour commencer"
(Rainer Maria Rilke, la Promenade).

lundi 30 avril 2007

LE GENIE ARTISTIQUE : EXPLIQUER OU DECRIRE ?

Si l'on admet avec Wittgenstein que "la philosophie se contente de lutter contre l’ensorcellement de nos formes de pensée par notre langage" (Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §109), on peut dire que la philosophie a du travail, tant certains se prosternent encore et toujours devant les vieilles idoles idéalistes, mentalistes et mysticistes consistant à considérer, par exemple, que la création artistique est le résultat d'un genius entendu comme miracle divin s'emparant de l'un et négligeant l'autre, tout cela dans le plus grand mystère. Alors, essayons d'apporter un peu de clarté dans tout ça, notamment en faisant parler les philosophes et les historiens.

Prenons l'exemple significatif de Michelangiolo di Buonarotti, dit Michelange. Issu d'une illustre famille florentine à la fois aristocratique et bourgeoise, son éducation est confiée au grand humaniste Francesco da Urbino nourri, entre autres, des enseignements du philosophe néo-platonicien Marsile Ficin et de ceux du poète et grammairien Ange Politien. Mais, des revers de fortune dus à la prodigalité de son grand-père et de son père conduisent le jeune Michelange à entrer en apprentissage dans l'atelier de peinture des très célèbres et estimés frères Ghirlandajo auprès desquels il se révèle un élève doué (il dessine très bien) aussi bien que frondeur (au dessin, il préfère la taille de la pierre à laquelle il a été familiarisé dès son plus jeune âge par le mari de sa nourrice). Aussi quitte-t-il bientôt l'atelier des Ghirlandajo pour celui de Bertoldo di Giovanni, un sculpteur. A la fin de sa très longue vie (89 ans), Michelange confiera à son biographe Vasari avoir toujours été un sculpteur. Venant de celui qui a été le peintre du plafond de la chapelle Sixtine et l'architecte de la coupole de Saint-Pierre de Rome, cela a de quoi surprendre.

En fait, pas tant que ça si l'on se rappelle que le pape Jules II a proposé à Michelange la décoration de la chapelle sixtine en 1508 sur les conseils de ... Bramante, son ennemi juré et protecteur de Raphaël, qui, connaissant la préférence de Michelange pour la sculpture en même temps que son prestige auprès du pape (qui lui a déjà commandé l'édification d'un tombeau-mausolée), espérait secrètement lui nuire, d'autant plus qu'il s'agissait, en l'occurrence, d'y peindre à fresque, couché sur un échafaudage à 20 mètres du sol ! Quant aux plans de la coupole de Saint-Pierre, c'est le pape Paul IV (celui qui a institué l'index librorum prohibitorum et le Tribunal de la Sainte Inquisition !) qui les lui confiera en 1555 pour se faire pardonner auprès du monde intellectuel et auprès de l'artiste lui-même dont le prestige est immense (il a alors 80 ans) d'avoir fait voiler les ignudi, les quelques corps dénudés apparaissant sur la fresque de la chapelle Pauline le Jugement Dernier terminé quelques années plus tôt sous le règne de Paul III. Comment comprendre et apprécier l'oeuvre de Michelange en ignorant les conditions matérielles de possibilité de l'exercice de son génie ? Sans toutes ces considérables contraintes qui lui ont été imposées, dont la première est, soulignons-le, que toutes ses oeuvres sont des commandes, et que l'une des plus importantes aura été, suite aux déboires politiques de ses protecteurs florentins, les Médicis, l'obligation de quitter Florence pour Rome en 1495, en quoi aurait consisté son génie ? Bref, qu'est-ce que le génie de Michelange abstrait du génie des quattrocento et cinquecento ?

Comme le dit Sartre, ce qui compte pour comprendre l'oeuvre d'un artiste
"ce n'est pas une nature, mais les situations dans lesquelles se trouve l'homme, c'est-à-dire non pas la somme de ses traits psychologiques, mais les limites auxquelles il se heurte de toutes parts, [...] telles que le fait d'être déjà engagé dans un monde qui comporte à la fois des facteurs menaçants et favorables, parmi d'autres hommes qui ont déjà fait des choix avant lui et qui ont décidé par avance du sens de ces facteurs. Il est confronté à la nécessité de travailler et de mourir."(Forger des Mythes in un Théâtre de Situations)

Travailler et mourir : voilà résumées la totalité des contraintes dont l'oeuvre de Michelange est en quelque sorte la synthèse originale, lui qui confiera à son biographe, au crépuscule de sa vie, n'avoir eu de cesse de sculpter la pensée de la mort ! Alors, bien sûr, n'importe qui, dans ce que Sartre appelle "la situation" de Michelange ne se serait pas comporté comme Michelange. Car en effet "l'auteur est en situation, comme les autres hommes, mais [son oeuvre], comme tout projet humain, enferme à la fois, précise et dépasse cette situation"(Sartre, qu'est-ce que la Littérature ?), mais c'est là, précisément que Freud peut utilement compléter Sartre dans cette entreprise de démythification et de démystification du génie artistique. Car, en effet, que dit Freud ?
"Le royaume de l’imagination est une réserve organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. L’artiste, comme le névrosé, s’est retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire ; mais, à l’inverse du névrosé, il s’entend à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, sont des satisfactions imaginatives de désirs inconscients, tout comme les rêves avec lesquels elles ont d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis destiné à éviter un conflit ouvert avec les puissances de refoulement. Mais, à l’inverse des productions asociales et narcissiques du rêve, elles peuvent compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes aspirations à sublimer des désirs inconscients."(Freud, ma Vie et la Psychanalyse)

De sorte que la géniale créativité de Michelange, donc de cet individu-ci, et pas d'un autre, peut et doit être mise en corrélation avec une sensualité aussi précoce que surabondante qui a dû être refoulée par une éducation très stricte, et notamment par l'inculcation d'une moralité exigeante. Vasari insistera dans sa biographie sur la fascination qu'exerçaient les sermons et prédications de Savonarole sur le jeune florentin. Comment ne pas voir, dans l'oeuvre de Michelange, des empreintes du rigorisme de ce surmoi (überIch), lieu de l'intériorisation de tous les interdits, nous dit Freud ? Lorsqu'on faisait remarquer à Michelange que sa Vierge de Bruges et sa Pietà donnent exactement la même apparence physique à la vierge Marie, alors même que la première est la toute jeune mère de l'enfant Jésus tandis que la seconde est la mère éplorée du Christ martyrisé trente-deux ans plus tard, l'artiste aurait répondu que le temps et les épreuves n'affectent pas les femmes chastes !
 
Pour autant, l'artiste n'est pas frustré. En tout cas, il ne l'est pas plus que le commun, bien au contraire, puisque sa frustration ne débouche pas sur une névrose dans la mesure où il est justement capable de sublimer les pulsions maintenues par son surmoi à l'état de refoulement en retirant une satisfaction directe de son acte de création, et une satisfaction indirecte de la sympathie sociale qu'il s'attire du fait de sa création. Car
"parmi les forces instinctives ainsi refoulées, les pulsions sexuelles jouent un rôle considérable : elles subissent une sublimation, c’est-à-dire qu’elles sont détournées de leur but sexuel et orientées vers des buts socialement supérieurs qui n’ont plus rien de sexuel."(Freud, Introduction à la Psychanalyse)

L'artiste n'est donc finalement, pour Freud, comme d'ailleurs pour Sartre, ni un névrosé, ni un rêveur, mais un individu dont la puissance d'agir dans le monde est, au contraire, tout à fait exceptionnelle. Mais pour des raisons contingentes qui tiennent aux conditions matérielles de son existence et nullement pour les obscures et confuses raisons dans lesquelles se complaît la vulgate idéo-psycho-mystique. 

Pour autant, ces conditions matérielles ne "produisent" pas mécaniquement du génie artistique, pas plus que d'autres produisent de grands criminels, des calculateurs prodiges, ou des footballeurs habiles. Parce qu'un homme ne se "produit" pas : on peut produire un organisme biologique, pas un homme, on peut produire la vie, pas l'existence. C'est le sens même de la démarche existentialiste : quelles que soient les déterminations qui pèsent sur l'existence humaine, celle-ci ne se laisse pas réduire à une somme d'influences causales (ce que Sartre appelle "la situation"). L'erreur que commet la vulgate idéo-psycho-mystique est de confondre déterminisme et causalité, situation et mécanisme. Or, comme le dit Sartre
"nous concevons sans difficulté qu’un homme, encore que sa situation le détermine totalement, puisse être un fac­teur d’indétermination irréductible. Ce secteur d’imprévisibilité qui se découpe dans le champ social, c’est ce que nous nommons la liberté et la personne n’est rien d’autre que la liberté. On ne fait pas ce qu’on veut, et cependant on est responsable de ce qu’on est. En ce sens, la liberté pourrait passer pour une malédiction, et elle est une malédiction."(Revue "les Temps Modernes", 1° oct. 1945)
voulant dire par là que la liberté (et celle de l'artiste est, à tort ou a raison, considérée comme paradigmatique), non seulement n'est pas incompatible avec les déterminations, mais va même jusqu'à se nourrir d'elles. Pour Sartre (comme d'ailleurs pour Spinoza) on est d'autant plus libre que l'on est plus déterminé : "si l'homme n'est pas originellement libre, on ne peut même pas concevoir ce que pourrait être sa libération [...] ce n'est pas sous le même rapport que l'homme est libre et enchaîné"(Matérialisme et Révolution). Bref, si l'on veut rendre compte du génie créateur de l'artiste, ou, si l'on préfère, des contributions extra-ordinaires qu'il apporte à l'édification du monde commun, il faut (bien qu'il ne suffise effectivement pas) commencer par décrire les déterminations dont il a dû faire une synthèse originale. Car la tâche du penseur-philosophe est moins d'expliquer que de décrire :
"Nous devons écarter toute explication et ne mettre à la place qu'une description. Et cette description reçoit sa lumière, c'est-à-dire son but, des problèmes philosophiques. Ces problèmes ne sont naturellement pas empiriques, mais ils sont résolus par une appréhension du fonctionnement de notre langage qui doit en permettre la reconnaissance en dépit de la tendance qui nous pousse à mal le comprendre. Les problèmes sont résolus, non par l'apport d'une expérience nouvelle, mais par une mise en ordre de ce qui est connu depuis longtemps. La philosophie n’apprend rien car elle ne recherche aucune loi ni aucun fait nouveau […] elle se contente de lutter contre l’ensorcellement de nos formes de pensée par notre langage."(Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §109)

Il s'agit en l'occurrence de lutter contre ces vieux rhumatismes linguistiques, ces tics de langage qui consistent à sur-humaniser donc à dés-humaniser, ou, ce qui revient au même, à diviniser l'artiste, en décrivant au contraire le plus précisément possible le contexte historico-socio-culturel humain bien trop humain, qui aura constitué ce que Sartre appelle "la situation" comme palette d'éléments matériels de base à partir de laquelle l'artiste va élaborer son oeuvre. Par exemple en faisant du Titien l'incarnation d'une riche tradition vénitienne privilégiant la couleur par opposition à Michelange comme héritier d'une coutume florentine qui donne la priorité au dessin. Mais laissons un instant l'exemple fascinant des peintres et intéressons-nous, pour finir, aux écrivains auxquels Sartre a voué une partie de son analyse philosophique :
"De ces hommes qui ont vécu, souffert, lutté sous la Restauration et qui, pour finir, ont renversé le trône, aucun n'eût été tel ou n'eût existé si Napoléon n'eût fait son coup d'Etat : que devient Hugo si son père n'est pas un général d'Empire ? Et Musset ? Et Flaubert ?" (Sartre, Questions de Méthode, iii)

Tout le monde sait que, dans Baudelaire (1947), dans Saint Genet, Comédien et Martyr (1952) à, et surtout dans l’Idiot de la Famille (1971), Sartre s'est livré, de son aveu même, à "une psychanalyse existentielle" de l'oeuvre respectivement de Baudelaire, Genêt et Flaubert. Ce qui, de la part de Sartre, pourrait apparaître comme un hommage du vice (la psychanalyse qu'il a vertement déconsidérée dans l'Etre et le Néant) à la vertu (l'existentialisme) révèle au contraire un parti pris méthodologique : décrire un extérieur objectif et public (l'histoire, les rapports sociaux, la famille) pour éclairer un génie que l'opinion assigne indéfectiblement à un intérieur subjectif et privé (la volonté, la sensibilité, l'imagination, la souffrance, etc.). Et en effet, Sartre décrit un Flaubert fasciné par les mots au motif que ceux-ci le dominent par famille interposée, des mots qui s'imposent à Genet par l'intermédiaire des condamnations morales dont il est précocement l'objet ("tu n'es qu'un voleur !") et qui, pour Baudelaire, sont l'expression même de la rigueur militaire dont son beau-père sera la figure honnie. Sartre lui-même raconte, dans son auto-analyse les Mots (1964), comment dans son enfance il a été touché par la confusion entre les mots et les choses qui était le fait de son entourage.

Comme on le voit, la méthode psychanalytique qu'adopte Sartre (et qu'adopteront d'autres philosophes non-freudiens, voire carrément anti-freudiens), méthode qui se caractérise par la description des contraintes sociales constitutives du processus d'éducation et qui, intériorisées par le surmoi, permet d'éclairer, entre autres, les actes créateurs du génie artistique.
en termes de renoncement plus ou moins définitif à des pulsions incompatibles avec ces contraintes. Et ce, sans avoir recours à de mystérieuses entités métaphysiques, en particulier, comme le dit Spinoza, sans "se réfugier dans la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance" (Ethique, I, app.).

samedi 14 avril 2007

MYTHE ET HIERARCHIE DES CULTURES.

Comme le disent Marx et Engels,
"à toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes. Autrement dit la classe qui est la puis­sance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu’en général elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l’expression des rapports sociaux, qui font justement d’une classe la classe dominante, donc les idées de sa suprématie [...]. De sorte que, à l’intérieur de cette classe, l’une des parties présente ses penseurs attitrés, les idéologues actifs et conceptifs dont la principale activité consiste à entretenir l’illusion que cette classe nourrit à son propre sujet."(Marx et Engels, l’Idéologie Allemande)

Dit d'une autre manière, ne doit-on pas considérer la soi-disant hiérarchie des cultures (variante : des civilisations, des modes de vie, des traditions, des coutumes, etc.)(1) comme un symptôme de la pensée dominante de la société capitaliste actuelle, pensée caractérisée, entre autres, par l'obsession de la comparaison compétitive de la part de classe bourgeoise dominante ? Ce qui importe toujours, au premier chef, aux "idéologues actifs et conceptifs" dont parlent Marx et Engels, c'est de créer et de nourrir l'illusion que la classe dominante entretient sur son propre statut : à savoir que sa domination ne doit rien à l'historicité de rapports de force toujours aléatoires dans leur survenance et précaires dans leurs résultats (ce qui est le comble de la contingence et de l'arbitraire), mais que sa position hiérarchique dominante est, au contraire,
nécessaire et fondée en raison. Si la bourgeoisie est en position dominante, c'est parce que, sans cela, il n'y aurait point de création de richesse(s). Et comme, de surcroît, il faut légitimer non seulement la domination de la bourgeoisie en tant que classe, mais la domination des plus riches au sein même de cette classe, on se prévaut des vertus de la concurrence : la compétition économique sélectionne, dans une sorte de darwinisme miraculeusement dénaturalisé, non pas les plus forts, cela va de soi, mais les meilleurs.


Mais si l'on y regarde de plus près, en remplaçant "bourgeoisie" par "sexe masculin" ou par "X (n'importe quel nom d'entité régionale fera l'affaire)" ou par "civilisation occidentale", nous avons là les fondements de tout sexisme, de toute xénophobie, de tout racisme. Certes, aujourd'hui, le sexisme, la xénophobie et le racisme ont mauvaise presse. De telles attitudes sont souvent moralement condamnées par la bonne conscience et parfois légalement poursuivies par la bonne justice. Pour ne rien dire de la lutte des classes qu'on n'a même plus besoin de condamner tant elle paraît absurde et inconcevable. Mais il reste, fort heureusement, la notion d'inégalité des cultures, de clash of civilizations. Pourquoi vouloir mettre en concurrence des Lebensformen, pour parler comme Wittgenstein, c'est-à-dire des "formes de vie" correspondant à des déterminations socio-historiques complétement différentes et, partant, mutuellement incommensurables, sinon pour légitimer la supériorité de l'une d'elle à l'aune, bien entendu, de ses propres critères ? A contrario, que perdrait-on si on les étudiait pour elles-mêmes, sans se sentir obligé d'établir ces improbables relations de préséance, notamment, cela va de soi, à l'égard des formes de vie occidentales ? On y perdrait tout un discours de légitimation de l'arrogance cynique des dominants et de l'exploitation humiliante des dominés (que ceux-ci ou ceux-là soient des individus, des classes sociales, des Etats, des civilisations ou quoi que ce soit d'autre ne change rien à la nature du problème). 

Il est clair, pour prendre un exemple limite, que cette représentation implicite des formes de vie par l'image d'une sorte d'arbre dont les racines seraient une sorte d'Ursprünglichkeit (état de pureté originel) indo-européenne, n'est qu'un mythe, et non pas une connaissance positive. Et le propre du mythe, c'est d'avoir commerce avec les passions (voire les pulsions) immémoriales plutôt qu'avec la rationalité scientifique ou historique. Comme le souligne Freud, les mythes sont analogues aux "souvenirs d'enfance" de l'humanité. Sauf que
"les prétendus souvenirs d’enfance ne sont pas des traces brutes d’événements réels, mais une élaboration de ces traces qui a dû s’effectuer sous l’influence de différentes forces psychiques ultérieures ; […] de tels “souvenirs” présentent une remarquable analogie avec les souvenirs d’enfance des peuples, tels qu’ils sont figurés dans les mythes et les légendes." (Freud, Psychopathologie de la Vie Quotidienne)

Il n'est évidemment pas question de dénigrer la spécificité et l'utilité du mythe en le subordonnant stupidement à la rationalité du logos. Simplement, il s'agit de ne pas laisser insensiblement dériver celui-là vers un substitut de celui-ci, en d'autres termes, vers une apparence de connaissance positive. Wittgenstein fait justement remarquer que "l'on adopte nombre d'explications parce qu'elles ont un charme singulier"(Leçons et Conversations), et il n'est peut-être pas inutile de rappeler le "charme singulier" qu'a pu revêtir ce mythe de l'Ursprünglichkeit, ce soi-disant état de pureté originelle, dans l'émergence de la version la plus extrême de hiérarchie des modes de vie qu'ait connu l'histoire de l'humanité, en l'occurrence le racisme nazi.

En effet, le mythe des origines indo-européennes, ce soi-disant berceau de l'aryanité, est un pur produit européen et non pas indo-européen. C'est un pur produit de l'activité intellectuelle occidentale, plus précisément des activités de recherche linguistiques et anthropologiques européennes du XIX° et du début du XX° siècles. L'adjectif "indo-européen" fut d'ailleurs introduit pour la première fois dans un article de l'égyptologue britannique Thomas Young en 1813 pour qualifier un hypothétique lien de parenté linguistique existant entre la plupart des langues européennes et ce, afin de les distinguer, entre autres, des langues d'origine sémitiques (arabe, hébreu, araméen, etc.). A cet égard, les connotations mystiques de la sagesse hindoue (dont on se souvient notamment à quel point elles obsédaient le  Reichsführer Heinrich Himmler) ont été purement et simplement instrumentalisées parce qu'elles se trouvaient être associées à la langue archaïque sanskrit en quoi Young et ses épigones ont voulu voir un trésor de racines lexicales dont la dérivation aurait fourni la base des langues européennes. 



Or, ce qui aurait pu demeurer, sinon l'une des découvertes, en tout cas l'une des hypothèses les plus fécondes de notre temps dans le domaine de la linguistique, s'est trouvé habilement accommodé par la magie de cet "art [tekhnè] unique qui s'applique à tout ce qu'on dit, qui rend capable d'imiter [mimèsthaï] n'importe quoi [...], et qui conduit insensiblement les autres, de ressemblance en ressemblance, [...] à louer l'ombre d'un âne sous le nom de "cheval"."(Platon, Phèdre, 260a-262b). Le "cheval" étant la soi-disant découverte ("soi-disant" parce que la pression idéologique était à l'époque et reste encore très largement aujourd'hui, incompatible avec l'objectivité scientifique) de la pureté originelle du sanskrit  comme source (Ursprung) des langues européennes. L'"âne" étant en l'occurrence l'exploitation par Arthur de Gobineau, dans son Essai sur l'Inégalité des Races Humaines (1855) de cette "découverte" afin de "démontrer" que les Aryens avaient originellement constitué une race pure, blanche et blonde ayant vécu en Asie. On connaît la suite.

Finalement, le problème d'une hiérarchie des valeurs culturelles en fonction de leur plus ou moins grande proximité d'une soi-disant "pureté originelle", et, en particulier, la recherche d'une commune ascendance indo-européenne à toutes les formes de l'humaine sagesse est probablement le type même du faux problème, c'est-à-dire de ce qui a l'air d'être une profonde question mais qui n'est en réalité que le symptôme  d'un profond malaise :


"cette idée se révèle être une superstition (et non une erreur) elle même suscitée par des illusions grammaticales. Et tout le pathos retombe alors sur ces illusions-là, sur ces problèmes. Les problèmes qui proviennent d'une fausse interprétation des formes de notre langage ont le caractère de la profondeur. Ce sont de profondes inquiétudes qui sont enracinées en nous aussi profondément que les formes de notre langage, et dont la signification est aussi importante que celle de notre langage."(Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §§110, 111)
 Il est clair que ce que les discours signifient explicitement, ce qu'ils disent, est important. Mais le malaise qu'ils signifient implicitement, le symptôme qu'ils montrent, est parfois grave. Et d'autant plus grave que c'est "en fixant de force ses adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire collectif"(Freud, Malaise dans la Culture) qu'ils manifestent parfois l'arrogance cynique mais néanmoins inquiète des idéologues qui les tiennent.

 (1) Dans cet article, je n'entends pas faire de distinction conceptuelle entre culture  et civilisation. J'emprunte volontairement la polysémie du terme allemand die Kultur, qui fait traduire le titre original de l'ouvrage de Freud das Unbehagen in der Kultur, tantôt par Malaise dans la Culture, tantôt par Malaise dans la Civilisation.