samedi 2 janvier 2010

RECUEIL DE TEXTES POUR LES SERIES TECHNOLOGIQUES.

A – VÉRITÉ – RAISON – CROYANCE

A1 – La vérité a-t-elle assez de force pour persuader par elle-même ?
GORGIAS1 : Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer ou le feu, et là où les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur lui sera préféré si cela lui plaît. Il en serait de même en face de tout autre artisan : c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut. [...] L’orateur n’est pas l’homme qui fait connaître aux tribunaux ou à toute autre assemblée ce qui est juste et ce qui est injuste [...] de toute façon il ne pourrait pas, dans le peu de temps qu’il a, informer pareille foule et l’amener à connaître des questions si fondamentales. [...] La rhétorique n’a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle ; elle a découvert un procédé qui sert à persuader ; de­vant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs.
Platon – Gorgias

A2 – La raison est-elle la seule source de vérité ?
Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, es­saye de les combattre. Les pyrrhoniens2, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par la raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimen­sions dans l’espace et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit le double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certi­tude, quoique par différentes voies.
Pascal – Pensées

A3 – Les croyances religieuses sont-elles déraisonnables ?
Quand on parle de religion, on emploie des expressions telles que "je crois que telle ou telle chose va arri­ver", mais cet emploi est différent de celui que nous en faisons dans les sciences. Toutefois, la tentation est grande de penser que nous employons ces expressions de cette dernière façon. Parce que nous parlons de preuves, parce que nous parlons de preuves par expérience. Nous pourrions même parler d’événements historiques. On a dit que le christianisme repose sur une base historique. Des milliers de fois des gens intelligents ont dit que dans ce cas il ne suffit pas que la base soit indubitable. Quand bien même il y aurait autant de preuves que pour Napoléon. Parce que ce caractère indubitable ne suffirait pas pour me faire changer ma vie tout entière. Le christianisme ne repose pas sur une base historique au sens où ce serait la croyance normale aux faits historiques qui pourrait lui servir de fon­dement [...]. Dirais-je que [les croyants] sont déraisonnables ? Non je ne les appellerais pas ainsi. Je ne dirais pas pour autant qu’ils sont raisonnables, c’est évident. Car pour tout le monde "déraisonnable" implique blâme [...]. Vous diriez qu’ils raisonnent faux dans le cas où ils raisonneraient d’une manière semblable à la nôtre et feraient ce qui pour nous correspondrait à une faute [...] : tel coup est une faute dans un jeu particulier et non dans un autre.
Wittgenstein – Leçons et Conversation


B – VÉRITÉ – EXPÉRIENCE

B1 – Y a-t-il une vérité de l'expérience sensible ?
Voici le recensement de tous les actes de notre entendement qui nous permettent de parvenir à la connais­sance des choses, sans aucune crainte de nous tromper. Il n’y en a que deux à admettre, savoir l’intuition et la dé­duction. Par intuition, j’entends non la confiance flottante que donnent les sens ou le jugement trompeur d’une ima­gination aux constructions mauvaises3, mais le concept que l’intelligence pure et attentive forme avec tant de facili­té et de distinction qu’il ne reste absolument aucun doute sur ce que nous comprenons. Ou bien, ce qui est la même chose, le concept que forme l’intelligence pure et attentive, sans doute possible, concept qui naît de la seule lumière de la raison et dont la certitude est plus grande, à cause de sa plus grande simplicité, que celle de la déduction elle-même […]. Maintenant, on peut se demander pourquoi nous avons ajouté ici à l’intuition un autre mode de connaissance consistant dans la déduction, par laquelle nous entendons toute conclusion nécessaire tirée d’autres choses connues avec certitude. Il a fallu le faire parce qu’on sait la plupart des choses sans qu’elles soient évi­dentes, pourvu seulement qu’on les déduise de principes vrais et connus, et au moyen d’un mouvement continu et sans aucune interruption de la pensée qui voit nettement par intuition chaque chose en particulier.
Descartes – Règles pour la Direction de l’Esprit

B2 – Les propositions mathématiques sont-elles vraies ?
Dire qu’une proposition est vraie ou fausse, à proprement parler, cela veut dire seulement qu’il faut qu’il y ait possibilité de décider en sa faveur ou contre elle. [Or, par exemple], je ne peux pas me tromper au sujet de la proposition "12.12=144". Mais on ne peut pas opposer la certitude des mathématiques au manque de certitude des propositions empiriques. En effet, la proposition mathématique a été obtenue par une série d’actions qui ne se dif­férencient d’aucune façon du reste des actions de la vie et qui sont tout aussi sujettes à l’oubli, l’inadvertance et l’illusion. [Plutôt], le tampon de l’incontestabilité est en quelque sorte officiellement apposé sur la proposition ma­thématique. C’est comme si on disait : "Disputez d’autre chose, quant à ceci, c’est intangible, c’est un point fixe sur lequel votre dispute peut tourner." […] Cette proposition, je ne peux pas la mettre en doute sans renoncer à tout jugement. [Elle fait partie] de cette image du monde que je possède, non pas parce que je suis convaincu de sa rectitude, mais plutôt parce qu’elle constitue l’arrière-plan dont j’ai hérité et sur le fond duquel je peux distinguer le vrai du faux. Les propositions qui décrivent cette image du monde [...], leur rôle est semblable à celui des règles d’un jeu. [Aussi, si je me trompe], ce ne sera pas une erreur qui a pour ainsi dire sa place dans le jeu, mais une infraction complète aux règles, ce qui ne peut apparaître qu’exceptionnellement.
Wittgenstein – de la Certitude

B3 – Quel est le rôle des mathématiques dans la connaissance scientifique ?
Une science proprement dite [...] exige une partie pure sur laquelle se fonde la partie empirique et qui re­pose sur la connaissance a priori des choses de la nature. Or, connaître une chose a priori signifie la connaître d’a­près sa simple possibi­lité4. [...] Ainsi, connaître la possibilité de choses naturelles déterminées [...] a priori, exige que l’intuition sensible correspon­dant au concept soit donnée a priori, c’est-à-dire que leur concept5 soit construit. Or la connaissance rationnelle par la construction des concepts, c’est la mathématique. En conséquence [...] une pure théorie de la nature concernant des choses déterminées de la nature n’est possible qu’au moyen de la mathé­matique. [...] Par suite, tant qu’on n’aura pas trouvé de concept se rapportant aux actions chimiques6 des matières les unes sur les autres, qui puisse se construire, [...] la chimie ne saurait être qu’une pratique systématique ou une théorie empirique, mais jamais une science à proprement parler.
Kant – Pre­miers Principes Métaphysiques de la Science de la Nature


C – CULTURE – ÉCHANGES

C1 – Quelles sont les parts du naturel et du culturel dans notre personnalité ?
Le ça est la partie obscure de notre personnalité, et le peu que nous en savons, nous l’avons appris en étu­diant l’élaboration du rêve et la formation du symptôme névrotique […]. Le ça tend seulement à satisfaire les be­soins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Les processus qui s’y déroulent n’obéissent pas aux lois logiques de la pensée : pour eux, le principe de contradiction n’existe pas, [aussi] le ça ignore-t-il les jugements de valeur, le bien, le mal, la morale […]. Le moi a pour mission d’être le représentant du monde extérieur aux yeux du ça, et pour le plus grand bien de ce dernier. En effet, sans le moi, le ça, aspirant aveuglément aux satisfactions des pulsions, viendrait imprudemment se briser contre cette force extérieure plus puissante que lui […]. Ainsi, le principe de plaisir, qui domine de façon absolue dans le ça, est-il détrôné par le principe de réalité, plus propre à as­surer sa sécurité et sa réussite […]. Donc le moi n’est qu’une partie du ça opportunément modifiée par la pression d’un monde extérieur menaçant. En somme, le moi doit réaliser les intentions du ça en parvenant à découvrir les circonstances favorables à leur réalisation. [Dans cette tâche, le moi est puissamment aidé par] le surmoi qui est le dépositaire de la conscience morale et qui dérive de l’influence exercée par les parents et les éducateurs.
Freud – Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse

C2 – Qu’échange-t-on lorsque l’on parle ?
Il est évident que la Cité est du nombre des choses qui sont dans la nature, que l’homme est naturelle­ment un animal politique destiné à vivre en société et que celui qui, par sa nature7 et non par l’effet de quelque cir­constance, ne fait partie d’aucune Cité, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme. Il mérite, comme dit Homère, le reproche sanglant d’être sans famille, sans lois, sans foyer ; car celui qui a une telle nature est avide de combats et, comme les oiseaux de proie, incapable de se soumettre à aucun joug. On voit d’une manière évidente pourquoi l’homme est un animal sociable à un plus haut degré que les abeilles et tous les animaux qui vivent réunis. La nature, comme nous disons, ne fait rien en vain. Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole ; le cri est le signe de la douleur et du plaisir et c’est pour cela qu’il a été donné à tous les animaux. Leur or­ganisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole8 a pour fonction de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste9. Or, avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une Cité.
Aristote – Politique

C3 – L'échange marchand tourné vers le profit est-il naturel ?
Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n’y a pour eux que deux sortes d’institutions : celles de l’artifice et celles de la nature. Par exemple, les institutions féodales sont artificielles, mais les institutions bourgeoises10 sont naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens pour qui toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une religion naturelle puisqu’elle émane de Dieu. En disant que les rapports sociaux actuels, ceux de la production capitaliste, sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature, selon des lois indépendantes de l’influence du temps. [Or] l’histoire montre qu’un mode de production, les rapports dans lesquels les forces productives se développent, ne sont pas des lois éternelles, mais qu’ils correspondent à un développement déterminé des hommes et de leurs forces productives, et qu’un changement survenu dans les forces productives des hommes amène nécessairement un changement dans leurs rapports de production [dans leurs rapports sociaux]. Mais comme il importe avant tout de ne pas être privé des fruits de la production, [la classe dominante] devient nécessairement conservatrice.
Marx – Misère de la Philosophie


D – CULTURE – ART – TECHNIQUE

D1 – L’art n’est-il qu’une affaire d’habileté technique ?
Il est facile maintenant de comprendre ce qui suit. 1° Le génie est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l’habileté qu’on peut montrer en faisant ce qu’on peut apprendre en suivant une règle ; par conséquent l’originalité est sa première qualité. 2° Comme il peut y avoir des extravagances origi­nales, ses productions doivent être des modèles, elles doivent être exemplaires et par conséquent originales elles-mêmes ; elles doivent pouvoir être proposées à l’imitation, c’est-à-dire servir de mesure ou de règle d’appréciation. 3° Il ne peut lui-même décrire ou montrer scientifiquement comment il accomplit ses productions, mais il donne la règle par une inspiration de la nature et ainsi l’auteur d’une production, en étant redevable de son génie, ne sait pas lui-même comment les idées se trouvent en lui ; il n’est pas en son pouvoir d’en former de semblables à son gré et méthodiquement, et de communiquer aux autres des préceptes qui les mettent en état d’accomplir de semblables productions.
Kant – Critique de la Faculté de Juger

D2 – L’artiste doit-il raconter ou imiter ?
SOCRATE : ne sais-tu pas que les premiers vers de l’Iliade dans lesquels le poète [Homère] raconte que Chrysès pria Agamem­non de lui rendre sa fille, que celui-ci s’emporta, et que le prêtre, n’ayant pas obtenu l’objet de sa demande, invoqua le dieu contre les Achéens ? [...] Tu sais donc que, jusqu’à ces vers, "il implorait tous les Achéens et sur­tout les deux Atrides, chefs des peuples", le poète parle en son nom11 et ne cherche pas à tourner notre pensée dans un autre sens, comme si l’auteur de ces paroles était un autre que lui-même. Mais, pour ce qui suit, il s’exprime comme s’il était Chry­sès12, et s’efforce de nous donner autant que possible l’illusion que ce n’est pas Homère qui parle, mais le vieillard, prêtre d’Apollon ; et il a composé à peu près de la même manière tout le récit des événements qui se sont passés à Ilion [Troie], à Ithaque et dans toute l’Odyssée. [...] Si donc un homme en apparence capable, par son habileté, de prendre toutes les formes et de tout imiter, venait dans notre Cité pour s’y produire, lui et ses poèmes, nous le saluerions bien bas comme un être sacré, étonnant, agréable. Mais nous lui dirions qu’il n’y a point d’homme comme lui dans la Cité et qu’il ne peut y en avoir. Puis nous l’enverrions dans une autre Cité après avoir versé la myrrhe sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes13.
Platon – la République

D3 – L’oeuvre d’art est-elle le fruit d’une intention consciente ?
Le royaume de l’imagination est une réserve organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. L’artiste, comme le névrosé14, s’est retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire ; mais, à l’inverse du névrosé, il s’entend à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, sont des satisfactions imaginatives de désirs inconscients, tout comme les rêves avec lesquels elles ont d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis destiné à éviter un conflit ouvert avec les puissances de refou­lement. Mais, à l’inverse des productions asociales et narcissiques du rêve, elles peuvent compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes aspirations à sublimer15 des désirs incons­cients.
Freud – ma Vie et la Psychanalyse


E – LIBERTÉ – BONHEUR

E1 – Le progrès entraîne-t-il liberté et bonheur pour tous ?
Si la machine est le moyen le plus puissant d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient, comme support du capital, dans les branches d’industries dont elle s’empare d’abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. Et tout d’abord le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur. Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leurs volontés. L’automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances. La facilité apparente du travail à la machine et l’élément plus maniable et plus docile des femmes et des enfants l’aident dans cette œuvre d’asservissement. [D’autre part] la machine produit une survaleur relative, non seulement en dépréciant directe­ment la force de travail et en la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun, mais en ce sens qu’elle transforme le travail employé par le possesseur de ma­chines en travail plus efficace. [...] Ainsi se vérifie la loi selon laquelle la survaleur provient non des forces de tra­vail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y emploie.
Marx – le Capital

E2 – Peut-on être heureux sans être libre ?
Les hommes se croient libres parce qu'ils ont conscience de leurs désirs et qu'ils ne pensent pas aux causes qui les disposent à désirer, parce qu'ils les ignorent [...]. Le corps humain est affecté d'un très grand nombre de façons par les corps extérieurs, et lui-même est disposé à affecter les corps extérieurs d'un très grand nombre de façons16. Or [...] l'esprit et le corps sont une seule et même chose conçue tantôt sous l'attribut de la pensée, tantôt sous l'attribut de l'étendue. Ni le corps ne peut déterminer l'esprit à penser ni l'esprit ne peut déterminer le corps au mouvement ou au repos. Donc l'esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses et d'autant plus apte que son corps est disposé d'un plus grand nombre de façons. [Cependant] de ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie la puissance d'agir de notre corps, l'idée augmente ou diminue, aide ou contrarie la puissance de penser de notre esprit. [De sorte que] plus nous sommes affectés d'une plus grande joie, plus nous passons à une perfection plus grande, c'est-à-dire plus nous participons de la nature divine : [...] plus nous comprenons de choses singulières, plus nous comprenons [...] cet être éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature.
Spinoza Éthique

E3 – La liberté suffit-elle au bonheur ?
Si l’on recherche en quoi précisément consiste le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à deux objets principaux, la liberté et l’égalité : la liberté parce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de l’État ; l’égalité parce que la liberté ne peut subsister sans elle. J’ai déjà dit ce que c’est que la liberté civile17 : à l’égard de l’égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes ; mais que, quant à la puissance, elle soit au-dessus de toute violence et ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang et des lois, et, quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre. Ce qui suppose, du côté des grands, modérations de biens et de crédit, et, du côté des petits, modération d’avarice et de convoitise. Cette égalité, disent-ils, est une chimère de spéculation qui ne peut exister dans la pratique. Mais si l’a­bus est inévitable, s’ensuit-il qu’il ne faille pas au moins le régler ? C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.
Rousseau – du Contrat Social


F – LIBERTÉ – JUSTICE – LOI

F1 – Est-ce l'injustice des hommes qui fait l'inefficacité des lois ou le contraire ?
Le meilleur État [...] est celui où les hommes vivent dans la concorde et où la législation nationale est proté­gée contre toute atteinte. En effet, il est certain que les séditions, les guerres, l’indifférence systématique ou les in­fractions effectives aux lois sont bien plus imputables aux défauts d’un État donné qu’à la méchanceté des hommes. Car les hommes ne naissent point membres de la société mais s’éduquent à ce rôle ; d’autre part les senti­ments humains naturels sont toujours les mêmes18. Au cas donc où la méchanceté régnerait davantage et où le nombre de fautes commises serait plus considérable dans une certaine nation que dans une autre, une conclusion évidente ressortirait d’une telle suite d’événements : cette nation n’aurait pas pris de dispositions suffisantes en vue de la concorde et sa législation n’aurait pas été instituée dans un esprit suffisant de sagesse19.
Spinoza – Traité Politique

F2 – Une justice universelle est-elle envisageable ?
Sur quoi [le souverain] la fondera-t-il l’économie du monde20 qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore. Certainement, s’il la connaissait, il n’au­rait pas établi cette maxime21, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti22 tous les peuples et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et des Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat [...]. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Py­rénées, erreur au-delà. De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur, l’autre la commodité du souverain, l’autre la coutume présente. Et c’est le plus sûr : rien selon la seule raison n’est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l’anéantit.
Pascal – Pensées

F3 – Une décision légale est-elle toujours juste ?
La loi est toujours quelque chose de général et il y a des cas d’espèce pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique avec rectitude. Dans les matières, donc, où on doit nécessairement se bor­ner à des générali­tés, et où il est impossible de le faire correctement, la loi ne prend en considération que les cas les plus fréquents, sans ignorer d’ailleurs les erreurs que cela peut entraîner. La loi n’en est pas moins sans reproche, car la faute n’est pas à la loi, ni au législateur, mais tient à la nature des choses, puisque par leur essence même, la matière des choses de l’ordre pratique revêt ce caractère d’irrégularité. Quand, par la suite, la loi pose une règle gé­nérale et que là-dessus survient un cas en de­hors de la règle générale, [le juge] est alors en droit, là où le législateur a omis de prévoir le cas et a péché par excès de simplifi­cation, de corriger l’omission et de se refaire l’interprète de ce qu’eût dit le législateur lui-même s’il avait été présent à ce moment et de ce qu’il aurait porté dans sa loi s’il avait connu le cas en question. Ce qui fait que tout ne peut s'exécuter dans la Cité par le seul moyen de la loi. [Car] la nature de la justice équitable est en effet de compléter ou de rectifier la justice légale là où la loi est insuffisante à cause de la forme générale qu'elle doit toujours prendre. 
Aristote – Éthique à Nicomaque

1 Célèbre rhéteur (orateur) de la Grèce du IV° siècle av.J-C., connu pour la qualité de ses discours et pour l'efficacité de son enseignement.
2 Courant philosophique (aussi appelé sceptique) fondé par Pyrrhon d’Elis qui soutient qu’on doit suspendre son jugement car on ne peut jamais rien savoir avec certitude.
3 "Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? […] Il n’y a point d’indices concluants ni de marques assez certaines par où on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, j’en suis tout étonné, et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors."(Descartes - Méditations Métaphysiques)
4 "Ce qui possible est déterminé a priori comme objet d’une expérience possible en général."(Kant - Critique de la Rai­son Pure)
5 On dirait aujourd'hui "leur hypothèse".
6 Au moment de la rédaction de ce texte (fin du XVIII° siècle), la chimie comme discipline scientifique autonome n’existe pas encore.
7 "La nature d'un être, ce vers quoi il tend [...], c'est la forme qui est tirée de sa matière."(Aristote - Physique)
8 En grec, logos, qui signifie à la fois "parole" et "raison".
9 "La vie se divise en labeur et loisir [...] en ce qui est indispensable et en ce qui est bon."(Aristote - Politique)
10 Les institutions féodales correspondent au système économique qui s'est développé au Moyen-Âge et qui était fondé sur le servage (esclavage). En revanche, les institutions bourgeoises ou capitalistes sont celles du système économique né de la révolution industrielle, fondé sur l'échange marchand et tourné vers le profit individuel.
11 Il fait une diègèsis, une narration.
12 Il fait une mimèsis, une imitation.
13 Honneurs réservés aux hôtes prestigieux dans la civilisation grecque.
14 "Le névrosé est attaché à un moment de son passé où son désir n’était pas privé de satisfaction [et il] reproduit inconsciemment cette satisfaction de la première enfance ; mais sous l’effet du conflit avec le moi, cette satisfaction est à la fois déformée et douloureuse."(Freud - Introduction à la Psychanalyse)
15 "Dans la sublimation, entre en considération notre évaluation sociale : les forces psychiques des pulsions agressives et sexuelles refoulées sont détournées vers d’autres buts."(Freud - Culture et Morale Sexuelle)
16 "La puissance qui permet aux choses singulières de conserver leur être, est la puis­sance même de Dieu, c’est-à-dire de la Nature."(Spinoza - Éthique)
17 "Je ne connais de liberté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a le droit d’opposer de la résistance [...]. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction [...]. Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois."(Rousseau - Lettres écrites de la Montagne).
18 "Donc, pour que les hommes puissent vivre dans la concorde et se venir en aide, il est nécessaire qu’ils renoncent à leur droit de Nature et s’assurent réciproquement qu’ils ne feront rien qui puisse faire du mal à autrui. [Et comme] nul senti­ment ne peut être contrarié que par un sentiment plus fort et opposé au sentiment à contrarier, chacun s’abstiendra de faire un mal par crainte d’un mal plus grand et accomplira un bien par espoir d’un bien plus grand."(Spinoza - Éthique)
19 "La raison ne demande dont rien contre la Nature, elle demande que chacun s'aime soi-même, qu'il cherche ce qui lui est réellement utile et qu'il désire ce qui conduit réellement l'homme à une plus grande perfection."(Spinoza - Éthique)
20 L'organisation de la société.
21 Le principe.
22 L'éclat de la véritable justice se serait imposé à tous les peuples.

dimanche 27 décembre 2009

REFERENCES DES RENVOIS (D111 - D326 - DMD)


D111 « La puissance qui permet aux choses singulières, et par conséquent à l’homme, de conserver leur être, est la puis­sance même de Dieu, c’est-à-dire de la Nature. [Donc] l’essence de l’homme est une partie de la puissance infinie de Dieu ou de la Nature. D’autre part, s’il était possible que l’homme ne pût subir d’autres changements que ceux qui peuvent se com­prendre par la seule nature de l’homme lui-même, il suivrait qu’il ne pourrait dépérir, mais qu’il existerait nécessairement toujours. [Or] l’homme est nécessairement toujours soumis aux passions c’est-à-dire qu’il suit l’ordre commun de la Nature. »(Spinoza, Éthique, IV, iv)
D112 « L'instinct sexuel [Eros] et l'instinct de mort [Thanatos] se comportent comme des instincts de conservation : ils tendent l'un et l'autre à ré­tablir un état qui a été troublé par l'apparition de la vie. L'apparition de la vie serait donc la cause aussi bien de la prolonga­tion de la vie que de l'aspiration à la mort et la vie elle-même apparaîtrait comme un compromis [...]. Aussi, tout ce qui vit retourne à l’é­tat inorganique : la fin vers laquelle tend toute vie est la mort, donc la mort est l’effet de causes internes. »(Freud, Essais de Psychana­lyse)
D113 « La lutte pour la reconnaissance est une lutte à la vie et à la mort [...]. Dans une lutte pour la reconnaissance [...] la lutte se termine tout d'abord, comme négation exclusive, par cette in­égalité que l'un des combattants préfère la vie et se conserve comme conscience de soi individuelle, mais renonce à être re­connu libre, tandis que l'autre maintient son rapport à lui-même et est reconnu par le premier qui lui est soumis ; c'est le rapport de la domination et de la servitude. »(Hegel, Encyclopédie des Sciences Philos­ophiques, §432)
D114 « Qu'on s'imagine nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec dou­leur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condi­tion des hommes [...]. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »(Pascal, Pensées, B199-347)
D115 « Les choses de la nature sont à jamais présentes, elles n’ont pas besoin de la mémoire pour continuer d’exister. [Or] voici la mortalité : se mouvoir en ligne droite dans un monde où tout [...] se meut dans un ordre cyclique. [Seuls] les mortels réussissent à doter de quelque permanence leurs œuvres, leurs actions et leurs paroles : la capacité hu­maine d’accomplir cela, c’est la mémoire [...]. Les choses qui doivent leur existence aux hommes sont contaminées par la mortalité de leurs auteurs. »(Arendt, la Crise de la Culture, II, i)
D116 « Ce qui définit la Cité, c'est la communauté vouée à la vie bonne [bios], et qui a pour fin une existence parfaite, se suffisant à elle-même. Ce n’est pas seulement en vue de vivre [zaô], mais en vue de vivre bien [bioô], qu’on s’assemble en une Cité, sinon il existerait aussi une Cité d’animaux [...]. C'est donc en vue d'actions bonnes que doit s'instituer la communauté politique. »(Aristote, Politique, III, 1280a-b)
D117 « Cette vie individuelle se distingue de toutes les autres choses par le cours rectiligne de son mouvement qui, pour ainsi dire, coupe en travers les mouvements circulaires de la vie biologique. Voici la mortalité : se mouvoir en ligne droite dans un univers où tout, pour autant qu’il se meut, se meut dans un ordre cyclique. Chaque fois que les hommes [oeuvrent, parlent ou agissent], ils coupent en travers un mouvement qui est sans but et qui tourne à l’intérieur de soi. »(Arendt, la Crise de la Culture, II, i)

D121 « Le travail qui est le mien, sortant les choses de l’état de communauté où elles étaient, a fixé ma propriété sur elles [...]. La propriété est fondée sur le travail. Certainement, c’est le travail qui met différents prix aux choses. Qu’on fasse ré­flexion à la différence qui se trouve entre un arpent de terre où l’on a planté du tabac ou du sucre, ou semé du blé ou de l’orge, et un arpent de la même terre qui est laissé commun, sans propriétaire qui en ait soin. Et l’on sera convaincu entière­ment que les effets du travail font la plus grande partie de la valeur. »(Locke, Traité du Gou­vernement Civil, §28-40)
D122 « L’esclavage [...] fut une tentative pour éliminer le travail, que les hommes partagent avec les animaux, de la condi­tion humaine : ce que les hommes ont de commun avec les animaux, on ne le considérait pas comme humain [...]. L’oeuvre et ses produits, le décor humain, confère une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie mortelle [...]. Par la parole, l’agent s’identifie comme acteur, annonçant ce qu’il fait, ce qu’il a fait, ce qu’il veut faire [...]. Toutefois, c’est l’ac­tion, qui se consacre à fonder et à maintenir des structures politiques en créant la condition du souvenir, qui est le plus étroitement liée à la condition humaine de natalité : le commencement inhérent à la naissance ne peut se faire sentir dans le monde que parce que le nouveau venu possède la faculté d’agir, d’entreprendre du nou­veau. »(Arendt, Condition de l’Homme Mo­derne, i-iii)
D123 « La loi est nécessairement générale. Or il est certains objets sur lesquels on ne saurait convenablement statuer par voie de dispositions générales. Là où il est précisément impossible de le faire, la loi ne saisit que les cas les plus fréquents. La faute n'en est pas davan­tage au législateur, mais elle est toute entière dans la particularité même de l'action à juger. [...] Ce qui fait que tout ne peut s'exécuter dans la Cité par le seul moyen de la loi. »(Aristote, Éthique à Nicomaque, 1137b)
D124 « Dans la mesure où toute action, bonne ou mauvaise [...] détruit nécessairement le cadre des structures prévision­nelles, le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont de trop [...]. La terreur totalitaire, dans sa pré­tention à instaurer le règne direct de la justice sur la terre, consiste à faire en sorte qu’aucune forme d’action humaine ne puisse y faire obstacle. »(Arendt, le Système Totali­taire, iv)


D211 « Je compris que j'étais une substance dont toute l'es­sence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. De sorte que ce moi, l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne soit point, elle ne cesserait pas d'être tout ce qu'elle est. »(Descartes, Discours de la Méthode)
D212 « Parmi les corps naturels, cer­tains ont la vie (le fait de se nourrir, de croître et de dépérir par soi-même) et certains ne l’ont pas [...]. La vie, pour les vivants, c’est la forme et non la matière [...]. C'est cela qu'est l'âme de l’animal, car, l’âme disparue, il n’y plus d’animal, bien qu’il y ait en­core de la matière, de même que le bois n'est lit ou trépied que parce qu'il est déjà cela en puissance. »(Aristote, Parties des Animaux, I, i)
D213 « Le corps humain est affecté d'un très grand nombre de façons par les corps extérieurs, et lui-même disposé à af­fecter les corps extérieurs d'un très grand nombre de façons. Et tout ce qui arrive dans le corps humain, l'esprit humain doit le percevoir. [Bref], l'esprit et le corps sont une seule et même chose conçue tantôt sous l'attribut de la pensée [du point de vue de l'infinité dans l'espace et le temps], tantôt sous l'at­tribut de l'étendue [du point de vue de la limitation dans l'espace et le temps]. »(Spinoza, Éthique, III, 2)
D214 « Nous parlons d’esprit’, de ‘mental’ pour justifier que certains de nos jugements sont indéterminés, mais c’est cette indétermination qui explique l’utilisation de ces mots, et non l’inverse [...]. C’est à cause de notre désaccord sur les motifs, les croyances, les sentiments des gens que nous adhérons à l’image trompeuse de quelque chose qui est caché à l’intérieur de l’esprit. »(Wittgenstein, l’Intérieur et l’Extérieur)
D215 « Ces deux aspects de notre vie s'opposent donc l'un à l'autre comme le personnel à l'impersonnel [...]. D'une part, notre individualité, d'autre part, tout ce qui, en nous, exprime autre chose que nous-même. »(Durkheim, le Dua­lisme de la Nature Humaine et ses Conditions Sociales)
D216 « Le corps nous cause mille soucis par la nécessité où nous sommes de le nourrir, à cause des maladies qui sur­viennent, des innombrables sottises [qui] nous ôtent la possibilité de penser [...]. Aussi longtemps que notre âme sera mê­lée à cet élément mauvais, jamais nous ne pourrons posséder la vérité, [car] l’âme est vérita­blement enchaînée et soudée au corps et forcée de considérer les réalités à travers le corps comme à travers les bar­reaux d’un cachot. Mais, lorsqu’elle examine quelque chose seule et par elle-même, elle se porte là-bas vers les choses pures, éternelles, immuables. »(Platon, Phédon 66b-82e)
D217 « La division du monde en deux domaines comprenant, l’un ce qui est sacré, l’autre ce qui est pro­fane, tel est le trait distinctif de la pensée religieuse [...]. Est sacré ce que le profane ne doit pas, ne peut pas impunément toucher [...]. Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent ; les choses profanes, celles auxquelles ces inter­dits s'ap­pliquent et qui doivent rester à distance des premières. Une religion est donc un système de croyances et de pra­tiques rela­tives à des choses sacrées, c’est-à-dire sé­parées, interdites. »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Reli­gieuse, i)

D221 « Si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique [...]. Mais il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'ima­gination à la­quelle ils ont affaire [...]. Voilà à peu près les effets de cette faculté trom­peuse. »(Pascal, Pensées, B82)
D222 « Tout se passe comme si les hommes étaient réellement transportés dans un monde spécial, peuplé de forces ex­ceptionnellement intenses qui les envahissent et les métamorphosent. Comment les cérémonies rituelles de la vie sociale, ne laisseraient-elles pas l’impres­sion qu’il existe effectivement deux mondes hétérogènes et incomparables entre eux ? L’un est celui où l’on traîne, languis­sant, sa vie quotidienne ; au contraire, on ne peut pénétrer dans l’autre sans entrer aussitôt en rapport avec des puissances extraordinaires. »(Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, iii)
D223 « C'est parce qu’il est le plus intelligent des êtres que l'homme a des mains. [Aussi est-il] à la fois conforme à la nature et avantageux que le corps soit commandé par l’âme, [car] la matière est à la forme ce que la femelle est au mâle dans la génération. »(Aristote, Parties des Animaux, 687a)
D224 « La division du travail n’acquiert son vrai caractère qu’avec la division du travail matériel et du travail intellectuel. A cette occasion, la classe dominante commence toujours par se dispenser du travail manuel [...]. A toute époque, les idées de la classe dominante sont donc les idées dominantes [...] : les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l’expression des rapports so­ciaux. »(Marx, l’Idéologie Allemande)
D225 « Les catégories logiques sont d'abord des catégories sociales [...]. Aussi, l'homme n'est pas dupe d'une illusion, quand il se croit en relation avec une puissance supérieure qui lui est extérieure, en un sens, et d'où lui vient ce qu'il y a de meilleur en lui. Sans doute, il se représente d'une manière erronée cette réalité ; mais il ne se trompe pas sur le fait même de son existence. La raison d'être des conceptions religieuses, c'est de fournir un système de notions ou de croyances qui permette à l'individu de se représenter la société dont il fait partie, et les rapports obscurs qui l'unissent à elle [...]. En même temps qu'elle est transcendante par rapport à chacun d'entre nous, la société nous est immanente. »(Durkheim, Cours sur les Origines de la Vie Reli­gieuse)



D311 « L'homme se constitue pour-soi par son activité pratique, parce qu'il est poussé à se trouver lui-même, à se recon­naître lui-même [...] dans ce qui s'offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu'il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L'homme agit ainsi, de par sa li­berté de sujet. »(Hegel, Esthétique, 1)
D312 « Le souverain bien consiste en l'exercice de la vertu, ou (ce qui est le même) en la posses­sion de tous les biens dont l'acquisition ne dépend que de notre libre-arbitre [...]. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se tromper en se repaissant de fausses imaginations, car tout le plaisir qui en revient ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle sent une amertume intérieure. »(Descartes, Lettre à Élisabeth, 6 oct.1645)
D313 « Rien ne nous plaît que le combat, mais non la victoire [...]. Ainsi dans le jeu, dans la recherche de la vérité : on aime à voir, dans les disputes, le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire re­marquer avec plaisir, il faut la faire voir naître de la dispute. Nous ne cherchons jamais les choses mais la recherche des choses [...]. Ce n’est pas qu’il y ait du bonheur, ni que la vraie béatitude soit dans le lièvre qu’on court à la chasse : on n’en voudrait pas s’il était offert. »(Pascal, Pensées, B135-139)
D314 « L’homme est naturellement paresseux. On dirait qu'il ne vit que pour dormir, végé­ter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim [...]. Les passions qui rendent l'homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme. Ne rien faire est la première et la plus forte pas­sion de l'­homme après celle de se conserver. »(Rousseau, Essai sur l’Origine des Langues)
D315 « L’autarcie [autarkheïa] se trouve dans l'activité intellectuelle du sage [qui] est la seule qui soit aimée pour elle-même, car il ne résulte rien de cette vie que la science et la contemplation, tandis que dans toutes les autres activités, on poursuit tou­jours un résultat plus ou moins étranger à l’activi­té. On peut donc dire que le bonheur consiste dans le loisir [skholè] : on ne travaille que pour arriver au loisir, on ne fait la guerre que pour obtenir la paix. [...] Le bonheur est une activité de l’âme conforme à la [nature humaine] puisque le but principal de l’éducation est de devenir apte à mener une vie de loisir. »(Aristote, Éthique à Nicomaque, 1100-1337b)
D316 « Dire à un homme qu’il vive en repos, c’est lui dire qu’il vive heureux ; c’est lui conseiller d’avoir une condition tout heureuse qu’il puisse considérer à loisir sans y trouver sujet d’affliction. Ce n’est donc pas entendre la nature. Aussi les hommes, qui sentent naturellement leur condition, n’évitent rien tant que le repos, il n’y a rien qu’ils ne fassent pour chercher le trouble [...]. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on re­cherche, [...] mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous diver­tit. [...] Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude. »(Pascal, Pensées, B135-127)

D321 « Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au-dehors, qui vient du ressen­timent de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est que dans le repos ; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un pro­jet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agi­tation. »(Pascal, Pen­sées, B139-172)
D322 « Toutes les activités qui ne sont pas liées au travail sont considérées comme des "passe-temps" [...] : ce sont les loisirs (qu'il ne faut pas confondre avec la skholè antique, le loisir) [...]. Tous les loisirs de l’animal la­borans ne sont consacrés qu’à la consommation et plus on lui laisse du temps, plus ses appé­tits deviennent insatiables. Les activités de chacun n’ont aucune finalité en soi.  »(Arendt, Condition de l’Homme Moderne, iii)
D323 « L’amour de soi [...] est content quand nos vrais besoins sont satisfaits, l’amour-propre qui se compare n’est jamais content et ne saurait l’être : en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. »(Rous­seau, Émile ou de l’Éducation, iv)
D324 « Le moi est haïssable [...]. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n'a plus qu'un être périssant et mourant. Cependant il croit être un tout, il croit ne dépendre que de soi [...]. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous [...]. Or, le royaume de Dieu est en nous, est nous-mêmes et n’est pas nous. »(Pascal, Pensées, B455-483-485)
D325 « Plus nous sommes affectés d’une grande joie, plus nous passons à une perfection plus grande, plus nous partici­pons de l’être éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature [...]. Or plus une chose a de la perfection, plus elle agit et moins elle est passive, et inversement plus elle agit et plus elle est parfaite [...]. Le bonheur n’est donc pas la récompense de la perfection, mais la perfection elle-même. C'est en ce sens que le bonheur consiste dans le véritable amour de Dieu. »(Spinoza, Éthique, IV, 45 - V, 41-42)
D326 « "Misère de l’homme sans Dieu !" disait Pascal. Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. [Car] ce que l’on attend de Dieu, on ne l’obtient jamais que de la société […]. Si la chasse compte autant que la prise, c’est que sa fonction est de faire sortir l’agent de l’indif­férence : il s’agit de remplir les fonctions que la société nous enjoint de remplir en jouant le jeu [...]. Mais tout sacré a son complémentaire profane, toute distinction produit sa vulgarité […]. Le jugement des autres est le jugement dernier, et l’exclusion sociale la forme concrète de l’enfer et de la damnation. C’est aussi parce que l’homme est un Dieu pour l’homme que l’homme est un loup pour l’homme. »(Bourdieu, Leçon sur la Le­çon)







La nature asociale de la névrose découle de la tendance à fuir la réalité insatisfai­sante pour se réfugier dans un mode imaginaire plein de promesses alléchantes. Or, ce monde réel que le névrosé fuit, c'est la société humaine avec toutes les institutions engendrées par les activités collectives, et en se détournant de cette réalité, le névrosé s’exclut de la communauté humaine. [Mais] les névroses présentent des analogies frappantes avec les grandes productions sociales de l'art, de la religion et de la philosophie. On pourrait presque dire qu’une hystérie est une œuvre d’art déformée, qu’une névrose obsessionnelle est une religion déformée, ou qu’une manie paranoïaque est une philosophie déformée. Ces déformations s’expliquent, en dernière analyse, par le fait que les névroses sont des formations asociales qui réalisent par des moyens individuels ce que la société réalise avec des activités collectives.
Freud, Totem et Tabou