lundi 8 septembre 1997

SUIS-JE LIBRE LORSQUE J'AGIS PAR DEVOIR ?



Nous avons vu dans la deuxième partie du Gorgias que la justice consiste dans une certaine harmonie des différentes parties de l’âme (ou des différentes parties d’un Etat) : l’élément rationnel de l’âme (ou de l’Etat), éclairé par l’idée du bien, sait ce qu’il doit faire et imposer aux autres éléments irascible et concupiscible. Dès lors, le devoir ne peut pas manquer d’être voulu, puisque précisément ce que l’âme (ou l’Etat) veut être n’est rien autre que ce qu’elle sait devoir être. Bref, la volonté d’accomplir le devoir n’est pas libre, puisqu’alors cela signifierait qu’elle a le choix entre plusieurs possibles, donc qu’elle ne sait pas ce qui est bien, donc qu’elle n’est pas une volonté mais un désir. Et d’ailleurs, Platon, au livre VIII de la République, fait de la liberté l’expression du désir irrationnel et de son excès la source de l’injustice.

Nous allons donc nous poser le problème suivant : le fait d’être conscient d’une obligation morale m’autorise-t-il ou au contraire m’interdit-il de choisir ? L’enjeu est éthique et juridique puisqu’il s’agit de savoir dans quelle mesure les deux axes apparemment indépendants, qui sous-tendent les lois humaines, la liberté et le devoir, sont compatibles si ce n’est complémentaires. 

 


I - Je suis libre lorsque j’ai conscience d’agir selon la nécessité naturelle.



A - être contraint consiste à subir l’effet des causes extérieures.



Nous avons vu dans le cours sur les passions que l’état nécessaire de tout être (humain, animal, végétal, minéral) est un certain effort pour être ce qu’il est. Nous dirions aujourd’hui que, dans un système physique isolé, la quantité d’énergie reste constante : tant que rien ne vient perturber l’équilibre interne d’un être, celui-ci tend à rester le même. C’est ce que dit Spinoza dans Ethique III, VII : “L’effort [conatus] par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose”.



Donc, si tout être en général tend à rester le même pourvu qu’il ne soit pas perturbé, cela implique que l’être, en tant qu’il est isolé, existe certes mais reste sous la menace permanente d’une perturbation externe. Cela revient à dire que l’être en général, quel qu’il soit, existe en acte (selon son “essence actuelle”) tant que sa nature n’est pas niée de l’extérieur par l’effet d’une perturbation quelconque. Il s’ensuit donc que tout être qui verra sa nature niée par l’effet d’une cause extérieure, n’existera plus en acte mais seulement à l’état de chose qui subit, qui est à le jouet de forces qui le dépassent. Nous dirons donc que toute chose, en tant qu’elle subit l’effet de causes extérieures à sa nature, est contrainte.



Or dans le cas particulier de l’être humain, nous avons vu que cet état de passivité, de réceptivité à l’égard de ce qui tend à détruire sa nature propre, nous l’appelons passion. Donc cet état proprement humain dans lequel l’être est contraint par des causes extérieures, l’état de passion, est précisément l’état dans lequel l’être humain est contraint à modifier sa nature. La première condition pour ne pas subir est donc de ne pas être isolé, car, dans la mesure où je le suis, je suis extrêmement sensible aux sollicitations venues de l’extérieur, je suis donc le jouet potentiel de causes extérieures qui tendent à modifier ma nature propre. Au contraire, en m’associant de quelque manière à mes semblables, je suis partie intégrante d’un corps moins fragile que mon seul corps biologique, et qui, à ce titre est mieux capable de résister à la contrainte.



Mais suffit-il de résister à la contrainte extérieure pour prétendre agir librement ? Autrement dit quelles sont les conditions pour que ce que je dois faire soit conforme à la nature commune?



B - agir consiste à causer adéquatement un effet.



Il est clair qu’il y a en nous des changements, que ces changements donnent lieu à des représentations mentales et que ces représentations sont des motivations pour nos actes. Nous disons couramment que nous devons faire ceci ou cela, au sens où nous nous représentons un but et que ce but exige d’être atteint, c’est-à-dire que nous supposons que notre motivation cause notre comportement. Est-ce à dire que notre représentation contraint notre comportement, donc que notre représentation nous empêche d’agir librement ? Ce serait condamner la liberté à n’être que l’autre nom du hasard.



En admettant donc que nos motivations causent nos actes, si nous voulons savoir si nous sommes libres ou contraints, nous devons remonter en amont de la représentation et nous demander comment est possible la représentation d’un but. En effet, si en cherchant ce qui cause la représentation nous trouvons une cause qui, d’une manière ou d’une autre, appartient entièrement à notre nature propre, nous pourrons affirmer que nous sommes la cause adéquate de notre motivation à agir, et ainsi nous pourrons dire que nous faisons librement ce que nous devons.



C’est pourquoi Spinoza dit la chose suivante : “Nous sommes actifs lorsque, en nous ou hors de nous, se produit quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire lorsque, de notre nature, il suit en nous ou hors de nous quelque chose que l’on peut comprendre clairement et distinctement par elle seule” (Ethique, III, déf.2). La condition pour que nous puissions agir et non plus seulement subir est donc que nous soyons nous-mêmes la cause totale de ce que nous devons faire. Si en effet ce que nous devons faire s’ensuit uniquement d’une cause suffisante (Spinoza dit d’une cause “que l’on peut comprendre clairement et distinctement par elle-seule”) qui est située en nous, alors par hypothèse, rien de ce que nous devons faire n’est l’effet d’une cause extérieure, et dans ce cas de figure nous agissons, nous ne subissons pas.



Mais pourquoi Spinoza dit-il que nous sommes actifs mais non pas libres, puisque, apparemment les deux termes doivent être synonymes ? Autrement dit pouvons-nous être en même temps actifs sans être libres ?



C - être libre c’est agir conformément à la nécessité de la nature.



Eh bien supposons que, par ma nature, je sois enclin à être serviable, ouvert, altruiste, secourable, etc. Dans cette hypothèse, en portant secours à une personne en difficulté je ne fais que me comporter selon ma nature, donc j’agis, je ne subis pas. Supposons maintenant que je porte secours aux personnes qui me sont proches et à celles-ci seulement (par exemple je donne mon sang pour sauver quelqu’un de ma famille, ou je donne de l’argent pour aider ceux qui ont la même nationalité que moi). Dira-t-on que je suis libre ? Non parce que mon action est dictée par le hasard : hasard de la naissance, hasard de la rencontre, etc.



On sent qu’il manque ici une condition à la liberté du devoir. Je suis libre si mon comportement n’est pas dicté par une cause extérieure, certes, mais il faudrait aussi qu’il ne soit pas dicté non plus par le hasard. Bref, il faudrait que mon action soit nécessaire. Il faudrait donc que mon action s’effectue en connaissance de causes, c’est-à-dire, littéralement, que moi-même, en tant que cause adéquate de mon action, je sache que j’en suis la cause.



Donc je ne ferai librement mon devoir que si, non seulement je fais ce que je dois, mais encore si je sais ce que je dois. C’est dire que je n’agirai librement qu’à la double condition d’être la cause adéquate, c’est-à-dire suffisante de ce que je fais, mais aussi d’en être la cause rationnelle, autrement dit nécessaire, puisque précisément la raison est la faculté de connaître ce qui doit être, ce qui est nécessaire. On peut donc en conclure que, si être libre c’est faire et être conscient de faire ce qui est naturellement nécessaire, alors le devoir n’est pas un problème puisqu’il se confond avec la liberté.



Mais alors on est devant un curieux paradoxe : en faisant ce que je dois faire, c’est-à-dire ce qui est nécessaire je suis libre certes, mais je ne choisis pas. Donc je ne suis libre que dans le sens, très restrictif, où rien autre que ma nature ne me pousse à agir. D’où la question : existe-t-il une forme de liberté moins restrictive qui soit compatible avec le devoir ?




II - Je suis libre lorsque j’ai conscience d’agir par respect pour la loi morale.



a - être libre consiste à n’être pas soumis à la nécessité naturelle.



Le type de liberté tel que nous l’avons abordé du point de vue de Spinoza est le seul possible si on admet, comme Spinoza, qu’il n’existe qu’une seule substance (Dieu ou la Nature) de laquelle l’être humain participe et dont il ne peut donc pas refuser la loi nécessaire. Mais dans cette perspective on peut évidemment se demander pourquoi les lois nécessaires de la nature ont produit quelque chose comme l’esprit humain. Spinoza répondrait sans doute que cet esprit n’est qu’un attribut de la substance unique, donc n’est qu’un certain point de vue sur la substance. Mais là encore on pourrait en demander la raison.



Si l’on accorde plus simplement que la nature ne fait rien sans raison, on doit aussi admettre que la raison d’être de l’âme n’est pas celle du corps, dans le sens où la destination de l’une n’est pas celle de l’autre. Oui mais alors cela signifierait-il qu’il y a deux natures, une pour l’âme, l’autre pour le corps ? Si tel était le cas, on ne serait pas plus avancé : la nature matérielle déterminerait le corps, la nature intelligible déterminerait l’âme et donc notre action serait toujours déterminée par une nécessité naturelle. Or justement nous essayons de voir s’il existe une forme de liberté qui soit compatible avec une forme de devoir qui ne soit pas une nécessité naturelle.



Or nous observons que tout dans la nature obéit à la loi nécessaire de la cause et de l’effet. C’est parce qu’il existe une telle loi qu’une science de la nature est possible. Et, à cet égard, aucun phénomène naturel n’est considéré comme libre précisément parce qu’il n’est qu’un effet dont les causes régressent à l’infini. On veut dire par là que la condition sine qua non de la liberté est le pouvoir de commencer sans être précédé par une cause dans le temps. C’est pourquoi Kant dit : “J’entends par liberté, au sens cosmologique, la faculté de commencer par soi-même un état dont la causalité ne rentre pas à son tour, suivant la loi naturelle, sous une autre cause qui le détermine dans le temps” ( Critique de la Raison Pure, D.T., L.II, ch.II, 9°sect., III).



Mais, si on accorde que la liberté consiste à échapper à la loi de nécessité naturelle, on remar- que pourtant qu’une telle condition est extrêmement générale (“au sens cosmologique” dit Kant). On doit donc se poser la question de savoir quelle est son utilité pratique, c’est-à-dire se demander si, dans le domaine proprement humain de l’action morale, une telle liberté est compatible avec le devoir moral.



B - agir par devoir c’est agir par nécessité morale.



Demandons-nous d’abord ce que signifie l’expression je dois. Elle indique trois choses :

- elle indique d’abord que quelque chose n’est pas, c’est-à-dire que quelque chose ne suit pas de l’ordre naturel des phénomènes. Si je dois porter secours à autrui, je veux dire que, en laissant faire le cours normal des choses, le secours n’aura pas lieu.

- elle indique ensuite que cette chose, ne dépendant pas d’une loi de nécessité naturelle, ne dépend en réalité que de celui qui la pense. Autrement dit, la chose que je dois accomplir n’est pas un simple effet naturel mais une fin morale.

- elle indique enfin que cette chose n’aura réellement lieu que si et seulement si je l’accomplis effectivement. Je veux dire par là que, en pensant un devoir, je suppose que ma bonne volonté est la condition nécessaire de sa réalisation.



A l’inverse, si j’accomplis une action (par exemple porter secours à une personne dans la difficulté) dans l’intention de me faire remarquer, ou de conforter la bonne image que j’ai de moi-même, ou pour prouver que j’en suis capable, etc. c’est-à-dire dans la mesure où j’aurai un intérêt sensible (un mobile), je ne pourrai prétendre que j’agis par devoir. En effet, dans ces cas de figure, ce n’est pas ma pure volonté qui va s’imposer un but à atteindre, mais mon inclination sensible qui va suivre sa pente naturelle pour satisfaire sa propre nature. Donc je n’agirai par devoir qu’à la condition nécessaire et suffisante que je ne sois pas mobilisé par un intérêt sensible, mais au contraire, motivé pour un intérêt rationnel.



Résumons ces deux aspects du devoir par trois citations de Kant extraites des Fondements de la Métaphysique des Moeurs (1° sect.) :

- “une action accomplie par devoir tire sa valeur morale [...] uniquement du principe de la volonté

- donc une action sera dite morale à la condition “quelle soit faite non par inclination mais par devoir

- donc “le devoir est la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi”.



Arrivés à ce point nous sommes amenés à nous demander en quoi agir par devoir, c’est-à-dire par nécessité morale, nous rend libres, c’est-à-dire nous fait échapper à la nécessité naturelle. 
 


C - agir par devoir moral, c’est donc agir librement.



En effet, nous avions commencé par poser comme condition universelle à l’exercice de la liberté le fait d’échapper à la nécessité naturelle, après quoi nous montrions que la condition universelle à l’exercice du devoir est le fait d’agir par nécessité morale. Quelle relation y a-t-il donc entre la négation de la nécessité naturelle et la réalisation de la nécessité morale ?



On pourrait dire que c’est justement dans la mesure où la nécessité morale n’est pas aussi contraignante que la nécessité naturelle, que le devoir moral nous rend libre. Dans ce cas la liberté consisterait à choisir entre deux nécessités : l’une naturellement absolue, l’autre moralement relative. Bref, la liberté se concilierait avec le devoir dans le relativisme moral : je suis libre dans la mesure où je sais bien que je dois porter secours à cette personne, mais au fond, comme nul n’est au courant que je le dois, j’ai la possibilité d’ignorer totalement ce que mon devoir me prescrit.



Mais une telle solution relativiste n’est pas satisfaisante pour deux raisons :

- d’abord parce que la liberté, comme pouvoir de choisir, c’est-à-dire d’arbitrer entre des possibles, si elle n’est pas motivée absolument, est inopérante. Si ma liberté consiste, comme on le croit souvent, à me représenter plusieurs possibles sans me fournir de jugement de valeur sur ce que je dois choisir, je suis alors dans la position de l’âne de Buridan, et ma liberté n’est que l’autre nom du hasard.

- ensuite parce que le devoir, s’il n’est pas une motivation absolue pour la volonté, n’est plus un devoir. Une nécessité, si elle n’est pas absolue, n’est plus une nécessité. Je ne puis donc parler de devoir qu’à la condition de me représenter une nécessité absolue qui me contraint, autrement dit un impératif catégorique qui est une loi pour ma volonté.



On se rend compte que les concepts de liberté et de devoir sont coextensifs, ils s’appliquent à la même réalité, à savoir la raison humaine. Il n’y a en effet qu’une raison humaine qui soit capable d’être libre, au sens où elle se représente non pas ce qui est mais ce qui doit être, c’est-à-dire se représente une loi morale valable universellement. C’est pourquoi nous dirons avec Kant : “En quoi peut donc bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une autonomie, c’est-à-dire dans la propriété qu’elle a d’être à elle-même sa propre loi [...] une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose” (Fondements de la Métaphysique des Moeurs 3°sect.).



Nous conclurons en disant que, si la liberté est le pouvoir que possède un être de se soustraire à la nécessité naturelle c’est-à-dire à l’enchaînement infini des causes et des effets, alors cela revient au même de dire que ce pouvoir consiste à se détourner de nos préoccupations sensibles pour se tourner vers le domaine de la pure rationalité où rien n’est fait mais tout est à faire.



Mais il y a un problème : si être libre consiste à opter pour la nécessité morale plutôt que pour la nécessité naturelle, c’est qu’il faut déjà faire un choix. N’existe-t-il donc pas une liberté encore plus fondamentale, une liberté d’avant le devoir ? 
 



III - Je suis libre en ce que je choisis de m’imposer des devoirs.



A - les motifs sont dans la conscience et non pour la conscience.



Prenons l’exemple que Sartre donne dans l’Existentialisme est un Humanisme. Supposons un jeune homme qui, lors de l’offensive allemande de 1940 hésite entre deux partis : soit il s’engage dans la Résistance mais il abandonne alors sa mère malade, soit il reste auprès de sa mère mais il trahit ses idéaux. Sartre dit que ce jeune homme est venu lui demander conseil mais il montre que cette démarche est la manifestation d’une angoisse. En effet, au moment du choix il est condamné à être seul : quels que soient les mobiles ou les motifs qui seront invoqués lors de l’entretien (amour, idéal, passé, avenir, morale, amitié, sentiment de honte, etc.), c’est, au bout du compte, au sujet conscient qu’il appartiendra de se choisir. Pourquoi ?



Si en effet un sujet dit : <<Je choisis la solution A à cause du motif B>>, il veut dire en réalité la chose suivante : <<Etant donné l’existence de B, je ne peux pas faire autre chose que A>>. Il veut donc dire que B est objectif, qu’il a une existence réelle dont la conscience est obligée de tenir compte et donc que A se déduit logiquement de B. Ce qui suppose deux choses : d’abord que B est antérieur à A, ensuite que B implique A.



Or, premièrement, B est en réalité postérieur à A. Le motif est ce qui permet de justifier la décision. Ce qui se passe en réalité dans la conscience, c’est qu’une fois la décision prise, on essaie de la faire tenir dans un cadre théorique donné. Concrètement, je choisis A (plutôt que A’ ou A”) parce que il me semble que A s’inscrit mieux dans B que A’ dans B’ ou que A” dans B”. Donc la décision est là avant le motif.



Et, deuxièmement, A ne se déduit pas de B (ni d’ailleurs B de A), car si tel était le cas, on voit mal pourquoi on aurait à choisir. Si une action particulière se déduisait d’une théorie générale, il n’y aurait en effet qu’à s’asseoir à sa table de travail et calculer patiemment tous nos actes jusqu’à la fin de notre vie. Or ce n’est pas possible parce que l’avenir est imprévisible, autrement dit incalculable.



C’est pourquoi Sartre écrit : “Quand je délibère, les jeux sont faits [...] parce qu’il entre dans mon projet originel de me rendre compte des mobiles par la délibération”(l’Etre et le Néant IV,I, 2). L’important c’est qu’il n’y a de motifs ou de mobiles (les deux termes sont synonymes ici) que dans notre propre conscience, et non pas pour elle. Mais qu’est-ce qui donne à la conscience un tel pouvoir de se justifier par des motifs ?



B - liberté et conscience sont synonymes.



Qu’est-ce donc qu’une conscience ? Eh bien ce n’est rien d’autre qu’un ensemble de possibles qui, en définitive, se trouvent réalisés ou manqués. En effet, si l’on admettait comme Spinoza qu’elle n’est qu’un mode de l’entendement infini de Dieu, on verrait mal pourquoi elle devrait échouer, et si, comme Kant qu’elle n’est qu’une idée transcendantale, on comprendrait mal qu’elle pût réaliser quoi que ce soit. En disant qu’elle n’est qu’un ensemble de possibilités, on souligne le fait qu’elle n’est rien, mais qu’elle peut quelque chose.



Autrement dit, la conscience n’a pas de nature (ou d’essence) puisqu’elle n’est rien, mais en même temps elle est un projet (ou existence) puisqu’elle peut quelque chose. La conscience n’ayant donc pas de nature définie (Sartre dit qu’elle est un néant), sa seule valeur réside dans ce qu’elle accomplit effectivement.. Kant dit que le bien et le mal résident dans l’intention moralement bonne ou mauvaise. Mais qui peut donc bien connaître la valeur a priori de l’intention, sinon Dieu ? Et quand bien même, en quoi la conscience humaine serait-elle liée par le jugement de Dieu ? Tout cela pour dire que rien ni personne ne pose de limites aux possibilités de la conscience : celle-ci, avant d’avoir réalisé quelque chose, n’est rien. Autant dire qu’elle est infiniment libre.



Dans l’Etre et le Néant (IV, I, 1), Sartre écrit : “Je suis condamné à exister pour toujours par delà mon essence, par delà les mobiles et les motifs de mon acte, je suis condamné à être libre”. Rien donc ni personne n’a le pouvoir de limiter mon champ de conscience donc ma liberté d’agir dans la mesure même où, avant d’agir je ne suis rien. C’est par le choix permanent que je fais de mes actes, bref, c’est par mon projet que j’existe. Quoi que je fasse, j’ai toujours la faculté de faire ou bien de ne pas faire. Mais alors comment justifier le sentiment du devoir qui semble bien pourtant constituer une restriction à ma liberté ?



C - le devoir n’est qu’une tentative désepérée pour limiter ma liberté.



Si, de fait, ma liberté se confond avec ma conscience, d’où peut bien venir que je sois conscient de quelque entrave à ma liberté sous la forme du devoir qui, de toute évidence, limite les possibilités de mon choix ? D’où vient que j’aie le sentiment confus de ne pas pouvoir faire tout ce que je veux ?



C’est que justement, en tant que ma liberté est la substance de mon existence, je m’aperçois très vite (dès la petite enfance) du caractère absurde de ce que je choisis de faire. Absurde dans le sens où, dans le fond, je suis seul à pouvoir justifier des actes dont je suis entièrement responsable. Je me rends donc bien compte que dans ce que je fais, il n’y a aucune nécessité : mes actes sont absolument contingents (ou factices). Il s’ensuit que, lorsque j’agis, je ne puis jamais être certain du bien-fondé de mes actes. D’où le malaise permanent qui naît de cette incertitude : l’angoisse.



D’où le subterfuge que nous inventons tous afin de tenter d’apaiser notre angoisse devant l’infinité de notre liberté et de notre responsabilité : la mauvaise foi. Celle-ci consiste à me mentir à moi-même en me présentant comme une nécessité pour la conscience ce qui n’est qu’une contingence dans la conscience. Dès lors, invoquer le devoir comme motif de mon choix, cela revient à poser ma décision comme conséquence nécessaire qui se déduit logiquement d’un motif posé comme objectif.



Le devoir apparaît alors comme une auto-limitation de la liberté que la conscience choisit librement afin d’éviter un recours trop fréquent à la volonté réflexive. Car en effet ce sont les actes qui font appel à la volonté, donc à la réflexion, qui sont générateurs d’angoisse. C’est donc ma propre liberté qui, après avoir décidé de l’action à entreprendre, choisit de se justifier en invoquant le devoir, c’est-à-dire l’absence de volonté. Mais ceci n’est qu’une conduite de mauvaise foi :

- foi parce qu’une telle conduite à pour but de provoquer une croyance suffisamment forte pour qu’à l’avenir, je m’abstienne de recourir à la volonté réflxive génératrice d’angoisse

- mais mauvaise parce que je réussis à me tromper moi-même et ainsi à me faire fuir mes responsabilités toujours réelles dans la mesure où le devoir nie la volonté certes, mais non l’intention de se justifier en invoquant le devoir.



Le devoir est donc bien une limitation de la volonté destinée à apaiser l’angoisse de la liberté, mais, en tant que choisi par la conscience, il manifeste la liberté inaliénable de l’intention. Mais l’objet de la liberté est-il réellement l’intention ?




IV - Je suis libre lorsque je recommence ce que d’autres ont déjà fait.



A - devoir et liberté s’opposent comme l’extérieur et l’intérieur.



Peut-on dire en effet que l’intention soit radicalement libre sans tomber dans des contradictions manifestes avec le sens commun ? Car de deux choses l’une :

- ou bien c’est dire que l’intention est libre à la racine, originellement, et qu’ensuite cette liberté est susceptible de se corrompre jusqu’à ne plus du tout se manifester dans l’expérience quotidienne

- ou bien c’est dire que l’intention est, par elle-même, radicale, c’est-à-dire qu’elle est libre en tant qu’elle n’est qu’un pur phénomène de conscience distinct de toute réalisation concrète.

Or, dans ces deux cas le sens commun est choqué de constater que sa principale difficulté, à savoir le passage à l’acte, n’est en rien résolue. Il est évident qu’aucune personne en état de dépendance physique à l’égard d’une substance quelconque ne se prétendra libre d’absorber ou non sa drogue sous le seul prétexte qu’elle est capable de se dire après coup qu’elle aurait pu ne pas l’absorber.



On pourrait dire, comme Spinoza, que la personne physico-dépendante n’est pas libre dans la mesure où elle n’agit pas par la seule nécessité de sa nature, mais qu’elle agit sous l’effet d’une contrainte extérieure. Oui mais alors comment justifier le cas de conscience qui se pose à celui qui agit sous la contrainte et cependant regrette après coup son action ? On pourrait dire avec Kant qu’une telle personne est effectivement libre dans la mesure où elle est dotée d’une bonne volonté, en l’occurrence de la volonté pure de mettre un terme à sa dépendance, mais que son corps obéit à une causalité naturelle qui contrarie la finalité morale qu’elle s’est assignée. Mais là encore, la liberté dont il est question est purement formelle, sans conséquences matérielles.



Toutes ces explications ont en commun le présupposé suivant : pour être libre il faut et il suffit d’être indifférent aux conditions de son existence. Il faut et il suffit d’être fidèle à sa nature pour Spinoza, fidèle à sa destination morale pour Kant, et, s’il n’existe pas de nature humaine, d’assumer l’absurdité de son existence pour Sartre. Ou, si l’on préfère, être libre, c’est refuser de se laisser dominer par son environnement, qu’il soit physique ou humain. Ce qui suppose tout à fait clairement que notre environnement a sur nous des tendances tyranniques. D’où évidemment le conflit entre la liberté d’être soi-même et le devoir qui est la concession faite à l’environnement : être libre signifierait être le même et faire son devoir signifierait être étranger à soi.



D’où la question : suis-je libre lorsque je suis seul, c’est-à-dire lorsque je ne dois rien à mon environnement ?



B - la désolation n’est pas la liberté.



Supposons une situation où un homme ne doit absolument rien à son environnement, c’est-à-dire une situation encore plus radicale que le premier état de nature de Rousseau (où l’homme, on s’en souvient, est soumis au commandement de la nature) : l’état de désolation dans lequel se trouve un homme qu’un pouvoir absolu a privé de toute norme morale. Dans cet état extrême (de dépendance physique, d’emprisonnement, de terreur politique, etc.) l’homme désolé est précisément prêt à tout pour survivre. Autrement dit, dès lors que son unique objectif est la préservation de sa vie biologique dans un environnement qui ne lui donne qu’une seule possibilité, aussitôt tout est permis. En effet, les normes morales de limitation ou d’interdiction n’ont de sens que dans la mesure où elles fournissent des critères d’évaluation entre plusieurs possibilités concurrentes. S’il n’y a pas de concurrence, tout est permis.



Nous avons vu précédemment que le devoir est, d’une manière ou d’une autre, une concession que l’individu fait à son environnement. Or un individu qui n’aura que sa survie biologique pour unique possibilité, ne fera aucune concession. Il va sans dire que le prisonnier torturé qui fait son devoir en n’avouant pas sous la torture est encore quelqu’un qui a au moins deux possibilités réelles, c’est-à-dire dotées de valeurs morales distinctes : vivre dans l’infâmie ou mourir dans la dignité. Mais si le même individu ne se représente que la simple alternative vivre ou ne pas vivre, tout est différent : il aura le comportement de l’animal traqué qui tente par instinct de conservation, de se maintenir en vie. Dans un cas nous avons l’action libre de celui qui choisit une certaine mort plutôt qu’une certaine vie, dans l’autre nous aurons le comportement instinctif de celui à qui tout est permis pour sauver sa peau.



C’est pourquoi nous considérons que celui qui est mû par la seule nécessité de se maintenir en vie n’est pas libre : celui que la terreur maintient dans un état de désolation, c’est-à-dire un état où seule la vie biologique individuelle importe, celui-là n’est pas en mesure de faire des choix, c’est-à-dire d’assigner des valeurs à des possibilités réellement concurrentes. Donc s’il n’est pas libre, c’est précisément parce qu’il n’a aucun devoir puisque ce sont ces devoirs qui lui permettent d’évaluer une situation et partant de choisir. Mais concrètement de quelle manière nos devoirs nous permettent-ils d’être libres ?


C - la liberté est une sorte de virtuosité.



Si l’homme désolé, c’est-à-dire moralement isolé, n’est pas libre, c’est donc que la liberté requiert (contrairement à ce qu’affirme Rousseau) des relations morales entre les individus. Celles-ci vont donc permettre à tout individu d’évaluer toute situation nouvelle à partir des normes qui ont cours dans une communauté donnée. Or cette synthèse entre des normes anciennes et l’évaluation nouvelle d’une situation donnée, c’est cela même qui constitue l’action : “L’action humaine [...] a partie liée avec la pluralité humaine [qui] repose sur le fait de la natalité grâce auquel le monde humain est constamment modifié par des étrangers nouveaux venus dont les actions et réactions ne peuvent être prévues.” (Hannah Arendt - la Crise de la Culture - II, I).



Dès lors, être libre consiste non pas à accomplir un devoir de manière automatique et servile mais plutôt à prendre l’initiative d’actualiser un principe moral ou juridique en fonction de la nouveauté, à la fois de la situation qui se présente, et de la personnalité de l’individu qui agit. Je ne puis donc être libre que parce que la communauté humaine au sein de laquelle je vis m’a transmis ses normes de jugement que je reçois dans un premier temps passivement sous la forme de devoirs (je sais que si S a lieu alors je dois faire T), puis qui sont assumées sous forme d’actions effectives (je suis dans la situation S, je vais donc agir en accomplissant T à ma façon).



C’est pourquoi Hannah Arendt écrit dans la Crise de la Culture (IV, II) : “La liberté comme inhérente à l’action est peut-être illustrée le mieux par le concept machiavélien de virtù, l’excellence avec laquelle l’homme répond aux occasions que le monde lui révèle sous la forme de fortuna. Son sens est rendu de la meilleure façon par <<virtuosité>>.” En effet, le lien entre le devoir et la liberté ne peut pas être mieux représenté que par l’exemple de la partition musicale à laquelle le musicien doit se référer mais à laquelle il va aussi apporter sa libre interprétation. Et lorsque l’on dit que tel musicien est un virtuose, on ne fait rien que reconnaître sa capacité à prendre des initiatives, à innover, à créer quelque chose de toujours nouveau à partir d’une partition immuable. Bref, l’homme libre, c’est celui qui, loin d’être indifférent à son devoir, saisit l’occasion qui lui est fournie d’interpréter ses obligations morales ou juridiques.



Si donc nous admettons que la communauté humaine ne constitue pas pour l’individu une simple partie de son environnement physique auquel la liberté serait la capacité de se rendre indifférent, mais ce par quoi il existe des principes moraux ou juridiques, alors la liberté n’est pas limitée par le devoir mais plutôt rendue possible par celui-ci.





Conclusion.



Nous avons donc vu que si tout mon être est soumis à une causalité naturelle, alors je suis libre en me soumettant consciemment à cette nécessité ; mais que si l’existence de ma pensée manifeste une destination non naturelle, alors je suis libre en posant une fin morale et en m’y assujettissant ; donc que le fait de poursuivre une fin quelconque manifeste la liberté imprescriptible de ma conscience qui se prescrit à elle-même ses devoirs ; de sorte que ma liberté ne s’oppose pas aux devoirs comme à des limitations externes mais se fonde sur la possibilité permanente de les interpréter.

jeudi 17 avril 1997

PEUT-ON ÊTRE VOLONTAIREMENT INJUSTE ?

(Platon, Gorgias, 461b-481b)



Dans la première partie du Gorgias, on a vu le maître de rhétorique longtemps tergiverser à propos de la nature (ou de l'essence) de la rhétorique : incapable de dire sur quoi elle porte ni ce qu'elle vaut, Gorgias finit par reconnaître qu'il enseigne la persuasion, autrement dit un sentiment de certitude fondé sur des apparences sensibles et non sur les seules raisons. Et Gorgias d'ajouter qu'il en va de la rhétorique "comme de tout autre art de combat" : il enseigne la persuasion mais il décline toute responsabilité au sujet d'un éventuel usage injuste que son élève ou son public ferait de sa persuasion. Mais il y a là un problème : si on peut en effet apprendre l'art de se servir efficacement d'une épée, sans pour autant apprendre à s'en servir justement, dans le cas du langage, efficacité et justice ne font qu'une seule et même chose. Car, que l'on se serve du langage pour instruire ou bien pour tromper, dans les deux cas extrêmes l'efficacité des propositions est liée à leur justice : c'est parce que des propositions sont considérées, à tort ou à raison comme justes qu'elles sont efficaces. Autrement dit, on dit ou on fait, semble-t-il ce que l'on croit être juste.

Notre problème va donc être à présent de savoir s'il est possible d'être volontairement injuste. Ou plus exactement ceci : est-il concevable que, quelqu'un connaissant le bien, décide de faire malgré tout le mal. Ou encore ceci : est-ce que la connaissance rationnelle du juste est à ce point dépourvue d'efficacité qu'elle nécessite le secours irrationnel d'un désir ? On voit bien l'enjeu d'une telle question : si le rationnel a besoin de l'approbation de l'irrationnel pour produire des effets, c'est que la raison est un objet comme un autre susceptible d'être choisi ou rejeté par simple caprice ; si au contraire le rationnel est, en tant que tel, suffisant pour motiver le choix, alors pourquoi tant redouter l'irrationnel ?

Nous verrons :
- que l'âme encouragée par la flatterie désire le bien apparent
- mais que l'âme vertueuse veut réellement ce qui est juste.



I - L'ÂME ENCOURAGEE PAR LA FLATTERIE DESIRE LE BIEN APPARENT. (461b4-468e8)

La thèse de Platon dans ce passage est la suivante : il existe un moyen empirique de flatter l'âme des individus, de telle sorte que celle-ci finisse par préférer le désir du bien apparent (le plaisir) à la volonté du bien réel.


A - Il existe des moyens empiriques de flatter l'âme des individus.

Rappelons (cf. quelle est la Nature de la Rhétorique ?) que Gorgias a prétendu en 454b9 : "cette conviction /dont la rhétorique est l'art/ porte sur toutes les questions où il faut savoir ce qui est juste ou injuste". Puis en 454e14 : "que c'est une conviction qui tient à la croyance". Donc, malgré les difficultés et les contradictions des réponses de Gorgias, il serait absurde de nier que la rhétorique produit un effet sur l'âme de ses destinataires. Or, pour Platon, ces effets ne sont pas rationnels mais empiriques pour deux raisons :
- il existe des pratiques qui sont tout à la fois routinières et complaisantes
- en particulier la rhétorique et la sophistique flattent le goût de l'âme pour les apparences de justice.

a - Certaines pratiques sont des routines empiriques flatteuses.

Une fois de plus, il serait absurde de prétendre que le rhéteur ne sait rien. S'il ne savait rien, en effet, il ne serait pas l'objet de l'admiration que l'on sait. Donc on doit reconnaître qu'il sait quelque chose, au moins dans le sens le plus banal de savoir, c'est-à-dire dans le sens où il est capable de ... Mais justement, de quoi est-il capable ?

Socrate répond à cette question en 462c7 et 462e1 : "/le rhéteur est capable/ de gratifier, de faire plaisir". Et il précise sa pensée en 463a8-13 : "la rhétorique est une activité qui n'a rien a voir avec l'art mais qui requiert chez ceux qui la pratiquent une âme perspicace, brave, et naturellement habile dans les relations humaines : une telle activité, pour le dire en un mot, je l'appelle flatterie". Socrate veut dire par là deux choses :
- que certaines pratiques humaines ne sont pas des arts (tekhnaï) mais des routines (empeïriaï), c'est-à-dire qu'elles n'ont pas de règles rationnelles a priori, mais qu'elles se règlent empiriquement sur l'objet de leur expérience (Platon dit dans Philèbe 56c que les arts ressemblent à l'architecture par la précision des règles, les routines à la musique par l'imprécision de l'improvisation)
- que certaines routines qui consistent à s'adapter habilement à un objet humain plutôt qu'à un autre objet, donc qui "requièrent une âme perspicace /.../ et habile dans les relations humaines", sont des flatteries (kolakeïaï), c'est-à-dire des pratiques tournées vers la complaisance.

Nous voyons donc qu'il existe une forme de pratique humaine qui est irrationnelle en tant qu'elle est empirique et complaisante. Or, si l'on voit bien en quoi peut consister une flatterie pour le corps, en revanche à quoi correspondent les flatteries de l'âme ?

b - Rhétorique et sophistique flattent le bien apparent.

Si l'on admet en effet qu'il existe des pratiques qui soient à la fois empiriques et complaisantes, on doit aussi admettre que ces pratiques se règlent sur leur capacité à faire plaisir aux individus auxquels elles s'adressent. Or le plaisir est l'indice de la facilité, de la satisfaction immédiate, de l'absence ou de l'arrêt de l'effort. Donc si une flatterie est une pratique empirique et complaisante, c'est qu'elle doit satisfaire la tendance qu'a l'individu d'obtenir du plaisir avec le moindre effort. Autrement dit, la flatterie est ce qui encourage la facilité plutôt que l'effort et, en particulier, à se satisfaire de l'apparence plutôt que de rechercher une réalité toujours plus coûteuse en efforts.

Supposons maintenant, dit Socrate, qu'il y ait quatre sortes d'arts (tekhn) (c'est-à-dire, rappelons-le, de pratiques rationnelles) concernant les individus, deux pour prévenir, deux pour guérir, deux pour le corps, deux pour l'âme, deux pour la santé du corps, deux pour la vertu de l'âme :
- la gymnastique, qui est l'art préventif du corps, qui lui enseigne comment préserver sa santé
- la médecine, qui est l'art curatif du corps, qui lui indique comment recouvrer sa santé
- l'art législatif, qui est l'art préventif de l'âme en ce qu'il lui prescrit des lois pour préserver sa vertu
- l'art judiciaire, qui est l'art curatif de l'âme en ce qu'il lui prescrit des peines afin de restaurer sa vertu.
Ces quatre sortes d'arts sont donc des pratiques qui prétendent prescrire rationnellement à l'âme et au corps les efforts à accomplir pour soit préserver, soit restaurer un bien. Il est donc naturel qu'à ces quatre sortes d'arts, correspondent quatre sortes de flatteries qui vont viser, non plus le bien mais l'apparence du bien en encourageant non plus l'effort mais le plaisir. A ces quatre sortes d'arts vont ainsi correspondre respectivement la cosmétique, la cuisine, la sophistique et la rhétorique.

Dans tous les cas, les flatteries ont deux caractères communs : la tromperie et l'irrationalité. La tromperie (464d1-5) : "/la flatterie/ a pris le masque de l'art sous lequel elle se trouvait, /elle/ n'a aucun souci du meilleur état de son objet, et c'est en agitant constamment l'appât du plaisir qu'elle prend au piège la bêtise, qu'elle l'égare au point de faire croire qu'elle est plus précieuse que tout". L'irrationalité (465a6-9) : "/la flatterie/ est incapable de donner la moindre justification /.../ je n'appelle pas cela un art, rien qu'une pratique qui agit sans raison". La démonstration de Socrate aboutit à la conclusion qu'il existe deux moyens empiriques qui visent à flatter l'âme des individus : la sophistique qui prend l'apparence de l'art législatif (elle est à l'âme ce que la cosmétique est au corps), et la rhétorique qui prend l'apparence de l'art judiciaire (elle est à l'âme ce que la cuisine est au corps). En trompant les individus sur la nature de ses buts, la sophistique fait croire qu'elle vise la vertu réelle de l'âme, alors qu'elle ne se préoccupe que de la vertu apparente, quant à la rhétorique, elle fait croire qu'elle veut restaurer la vertu alors qu'elle veut n'en donner que l'apparence. De quelle manière ?


B - La flatterie incline à désirer le plaisir, non à vouloir le bien.

Il est évident que les analogies de la sophistique avec le maquillage et de la rhétorique avec la cuisine sont infâmantes pour les sophistes et les rhéteurs. De plus, comme le fait remarquer Polos à juste titre, les faits démentent l'analyse de Socrate, les rhéteurs ont du pouvoir dans la Cité (466b14-c2) : "les orateurs ne sont-ils pas comme les tyrans ? Ne font-ils pas périr qui ils veulent, n'exilent-ils pas de la Cité qui leur plaît, ne le dépouillent-ils pas de ses richesses ?" Mais Socrate, s'il est prêt à reconnaître que les rhéteurs, à l'instar des tyrans, font ce qui leur plaît, en revanche il doute fort qu'ils fassent ce qu'ils veulent. Socrate entend donc démontrer que faire ce qui plaît est irrationnel, cependant que faire ce qu'on veut est rationnel, mais que, pour autant, faire ce qui plaît donne l'illusion de faire ce qu'on veut.

a - Faire ce qui plaît est irrationnel.

On a vu que la rhétorique est une flatterie qui encourage l'âme à donner l'apparence d'un règlement judiciaire aux affaires qui lui sont soumises. La rhétorique est donc cette routine empirique (empeïria kaï tribê) qui s'attache à faire plaisir à l'âme de telle sorte que, lorsqu'il s'agit de trancher un différend, de décider qui a raison et qui a tort, elle règle l'affaire dans le sens de ce qui fait plaisir à la majorité. Or il est bien évident que, pour faire plaisir à une majorité (que celle-ci soit qualitative ou qu'elle soit quantitative), il n'est nullement nécessaire de raisonner sur ce qui est juste a priori. Il faut même faire exactement le contraire, c'est-à-dire décider en fonction de l'actualité des diverses opinions. Donc on peut faire plaisir sans raison. Mais peut-on désirer sans raison ?

Oui, car de même que pour faire plaisir à une majorité d'individus, il faut renoncer à fonder son jugement sur autre chose que sur son habitude empirique des situations semblables et donc renoncer au raisonnement a priori, pour se faire plaisir, il faut renoncer à se raisonner pour s'abandonner au caprice de ses propres désirs immédiats. Donc se faire plaisir est irrationnel. C'est pourquoi Polos lui-même reconnaît que les orateurs et les tyrans font ce qui leur paraît être le meilleur, autrement dit ce qui a l'apparence du bien. Cela suffit-il à prouver qu'ils font ce qu'ils veulent ? Donc peut-on vouloir sans raison ?

b- Faire ce qu'on veut est rationnel.

Socrate pose la question suivante (467c5-8) : "les hommes souhaitent-ils faire chaque action qu'ils font ou bien ce qu'ils veulent n'est-ce pas plutôt le but qu'ils poursuivent en faisant telle ou telle chose ? Par exemple, quand on avale la potion prescrite par le médecin, à ton avis, désire-t-on juste ce qu'on fait, à savoir boire cette potion et en être tout indisposé, ne veut-on pas plutôt recouvrer la santé ?"

Il apparaît tout de suite une différence nouvelle entre le désir et la volonté. Si le désir est irrationnel, c'est que son objet est immédiat et sans effort, tandis que la volonté se fonde sur la raison dans la mesure où, en revanche, son objet est un but qui exige médiation et effort. En effet, rappelons-nous que la raison est, pour Platon, la faculté d'établir des rapports mathématiques afin d'atteindre, à partir des objets sensibles les Idées intelligibles. Or un but, en tant que l'âme le vise comme ce qui doit être atteint est une Idée. Donc le but, comme objet de la volonté, ne peut être atteint que rationnellement. Donc le désir irrationnel s'oppose à la volonté rationnelle comme le moyen s'oppose à la fin et comme le bien apparent s'oppose au bien réel. Mais en quoi le bien apparent menace-t-il le bien réel ?

c - Faire ce qui plaît donne l'illusion de faire ce qu'on veut.

Nous avons dit qu'il existe des pratiques empiriques qui flattent le recours au désir immédiat et facile au détriment d'un effort de volonté. Mais il nous reste à montrer que la recherche du bien apparent (le plaisir) s'oppose à celle du bien réel. La thèse de Platon est ici que ce qui fait obstacle à la poursuite du bien réel, c'est l'illusion de puissance que crée la facilité qu'il y a à faire ce qui nous plaît.

Le recours au désir, c'est-à-dire à la recherche du plaisir, ne procure aucun avantage de puissance réelle. En effet, nous avons vu que le tyran et l'orateur ne décident pas rationnellement de ce qu'ils ont à faire, mais qu'ils se soumettent, le premier à la diversité de ses caprices, le second à la multitude des opinions. Autrement dit, l'un comme l'autre sont complètement dépendants de causes que leur âme ne maîtrise pas. L'un comme l'autre doivent sans cesse tenir compte de ce qui ne dépend pas d'eux. En revanche, la facilité du recours à ce qui fait plaisir détourne l'âme de la recherche du bien réel par l'illusion de puissance qu'elle ne peut pas manquer de procurer. C'est que, dans la mesure même où tout moyen irrationnel, comme la rhétorique ou la tyrannie, favorise la recherche des solutions de facilité, la facilité généralisée finit par ressembler à de la puissance. La facilité, encouragée par la routine empirique, consiste en effet à rechercher le plaisir immédiat : c'est dire que le plaisir est la récompense immédiate d'une habileté acquise par routine. Donc plus grande est l'habileté, plus fréquent est le plaisir. D'où l'illusion de puissance qui naît du sentiment que l'on a, sans effort, tout ce qui fait plaisir. Or ce n'est pas là un signe de puissance réelle que l'absence d'effort : la véritable puissance consiste au contraire à pouvoir faire effort vers un but préalablement fixé.

C'est pourquoi Socrate est fondé à conclure (468e4-7) : "je disais donc la vérité quand j'affirmais qu'il était possible qu'un homme qui fait ce qui lui plaît dans la Cité, n'y eût en fait presque pas de pouvoir et n'y fît pas non plus tout ce qu'il voulait". Ainsi, c'est parce que la pente naturelle de l'âme à céder à la facilité du désir irrationnel plutôt qu'à s'astreindre à l'effort de la volonté rationnelle est encouragée par la flatterie, que la poursuite du bien réel est toujours menacée par le recours au bien apparent. Et on voit bien que c'est parce que ce recours au bien apparent est toujours facile que celui qui fait ce qui lui plaît donne l'illusion d'avoir de la puissance. Or, si le bien apparent a l'air de pouvoir menacer sérieusement le bien réel, c'est que le premier prétend se donner pour le second, donc que c'est bien celui-ci qui reste le modèle. Mais qu'est-ce donc qui fonde cette souveraineté du bien ?



II - L'ÂME VERTUEUSE VEUT CE QUI EST REELLEMENT JUSTE. (468e8-481b8)

A Polos qui vante le prestige dont jouit inévitablement celui qui, dans la Cité, fait tout ce qui lui plaît, Socrate, fidèle à son style d'argumentation, fait remarquer que ce n'est pas l'opinion publique qui fait la valeur réelle d'une action, mais sa conformité à l'Idée de bien. Or l'Idée de bien, dans le domaine de l'action morale, s'appelle la justice. La thèse est ici la suivante : 
- commettre une injustice manifeste le désordre de l'âme
- lorsque l'injustice a été commise, il faut restaurer la vertu de l'âme.


A - Commettre l'injustice manifeste le désordre de l'âme.

Socrate affirme la chose suivante (469c3-4) : "s'il était nécessaire soit de commettre l'injustice, soit de la subir, je choisirais de la subir plutôt que de la commettre". Cette affirmation est surprenante : qui ne préférerait pas en effet commettre un acte injuste plutôt que d'avoir à en subir un ? C'est que, pour le sens commun, celui qui souffre injustement est plus malheureux que celui qui fait souffrir injustement. Socrate entend réfuter le sens commun pour qui le plus grand mal est dans la souffrance physique, en montrant qu'il est absurde de vouloir faire souffrir physiquement l'injuste, d'autant qu'il éprouve déjà de la souffrance morale.

a - Il est absurde de vouloir faire souffrir physiquement l'injuste.

Le sens commun est d'accord pour reconnaître que l'homme qui commet une injustice doit être puni, mais non celui qui subit l'injustice. C'est donc, de deux choses l'une : ou bien il considère que commettre l'injustice est un plus grand mal que de la subir, ou bien que commettre l'injustice n'est pas un mal réel mais n'est un mal que relativement à la souffrance de celui qui la subit comme mal réel. Or la première hypothèse choque le sens commun, examinons alors la seconde.

Faisons donc l'hypothèse que le sens commun voit dans la punition un mal nécessaire qu'il faut infliger à l'homme injuste pour le faire souffrir. Le seul mal réel réside alors dans la sanction qui va provoquer chez l'injuste de la souffrance physique qui, croit-on, va contribuer à poser des limites à un comportement répréhensible. Or si ce comportement répréhensible nécessite une limitation, c'est qu'il est spontanément illimité. Donc si le sens commun s'accorde à reconnaître la nécessité de sanctionner l'injustice, c'est parce qu'il ressent confusément que le pire des maux dans une société est l'intempérance, c'est-à-dire l'existence de désirs illimités. Supposons, dit Socrate, un tyran tout puissant. Il aurait, par hypothèse, le pouvoir de faire tout ce qui lui plairait. Or, en agissant de la sorte, en satisfaisant tous ses désirs, il manifesterait à l'évidence un comportement intempérant qui nécessiterait donc une limitation sous forme de punition. Mais alors, cela conduit à reconnaître que le sort du tyran, aussi puissant soit-il, n'est pas aussi enviable que Polos se plaît à le répéter. D'où contradiction du sens commun : comment celui qui fait tout ce qui lui
plaît peut-il en même temps susciter l'envie et la réprobation ?

On montre par là que, si on admet, comme Polos, que c'est parce que l'injuste est sanctionné qu'il est malheureux, alors on débouche sur une aporie (contradiction) : comment admettre qu'on puisse vouloir faire souffrir celui dont le comportement fait envie ? Platon veut dire que si l'on ne pose pas une norme a priori de la justice, c'est-à-dire qui ne dépend pas de la souffrance physique qui a été causée, il est absurde de vouloir sanctionner l'injustice. C'est donc que le mal réel réside dans la souffrance morale de l'injuste.

b - Le mal réel réside dans la souffrance morale de l'injuste.

Polos, fidèle représentant du sens commun prétend encore et toujours que, dans la mesure où un tyran aurait la possibilité de faire ce qui lui plaît, alors il serait nécessairement heureux. Socrate, au contraire affirme (470e12-14) : "l'être (homme ou femme) doté d'une bonne nature morale est heureux, mais que l'être injuste et méchant est malheureux". Du point de vue de Socrate, donc, le juste est heureux et l'injuste est malheureux. Qu'est-ce qui lui permet d'établir cette identité ?

Dans République IV, Platon considère que toute âme humaine, en tant qu'elle est enchaînée au corps, éprouve trois sortes de besoins qui correspondent à trois parties du corps : 
- les besoins du ventre, qui doivent être limités à ce qui est nécessaire à la vie ; si tel est le cas, l'âme est dite tempérante, sinon, intempérante
- les besoins du coeur, qui doivent contribuer à la défense du corps et de l'âme ; si tel est le cas l'âme est dite courageuse, autrement, lâche ou agressive
- les besoins de la tête, qui doivent être orientés vers la connaissance du bien et, en conséquence, vers la maîtrise du corps ; si tel est le cas l'âme sera dite sage, sinon, ignorante.
Quant à la justice, dit Platon en République IV (443d), elle consiste en ce que "l'homme juste /.../ établit un ordre véritable dans son intérieur /.../, il devient ami de lui-même, il harmonise les trois parties de son âme". La justice n'est donc pas une qualité particulière, mais une qualité universelle en ce qu'elle est un accord ou une harmonie de toutes les autres
qualités particulières de l'âme, à savoir la tempérance, le courage et la sagesse. Mais on remarque que cet accord moral des qualités de l'âme (la justice) se double d'un accord psychologique : le juste est ami de lui-même, le juste s'aime. On peut donc dire que, parce qu'elle est une harmonie totale entre le corps et les différentes parties de l'âme, la justice (morale) est en même temps bonheur (psychologique).

Une fois établie l'équivalence entre justice et bonheur, donc entre injustice et malheur, il est facile de comprendre pourquoi il vaut mieux subir l'injustice que la commettre : c'est que celui qui est responsable d'injustice manifeste un dérèglement tel de son âme qu'il est impossible qu'il soit heureux. Donc, contrairement à ce que croit le sens commun, si l'injustice est punie, ce n'est pas pour rendre l'injuste malheureux, puisqu'il l'est déjà par hypothèse. Oui mais alors pourquoi doit-on punir quelqu'un qui est déjà malheureux ?


B - La juste sanction est le remède à ce désordre de l'âme.

Socrate dit la chose suivante (472e6-10) : "quand on agit mal et qu'on est coupable, on est malheureux de toute façon, mais on est encore plus malheureux si, bien qu'on soit coupable, on n'est ni puni ni châtié par la justice des dieux ou par celles des hommes". Ce qu'il entend montrer, malgré les protestations de Polos, c'est que, l'injustice est condamnée à cause de sa nuisance morale, donc que subir une juste sanction est source d'utilité morale, utilité qui consiste à restaurer la vertu de l'âme.

a - L'injustice est condamnée pour sa nuisance morale.

Pour Polos, subir l'injustice est donc un plus grand mal que la commettre mais cependant, de son propre aveu, commettre l'injustice est chose plus laide que la subir. Or Socrate voit dans cette opinion une contradiction. C'est qu'en effet, comme Platon le fera remarquer dans le Phèdre, le bien et le beau se confondent dans le monde intelligible en ce que ce sont deux noms différents pour l'Idée suprême, celle qui éclaire toutes les autres de son éclat. Mais quel est ici sont raisonnement ?

En 474e12-13, Socrate annonce ce qu'il entend par la beauté rapportée aux objets moraux. Ces objets, dit-il, "ceux que tu tiens pour de belles choses, sont ou utiles ou agréables ou les deux à la fois". Donc la plus grande beauté d'une pratique morale par rapport à une autre sera due nécessairement soit à sa plus grande utilité, soit à son plus grand agrément, soit à sa supériorité dans les deux domaines. Ce que veut dire Platon par là c'est que l'idée de beauté se manifeste à l'âme sous deux aspects : un aspect intelligible (l'utilité) et un aspect sensible (le plaisir). Et c'est bien parce que le beau est une Idée qui se manifeste aussi par du plaisir, dira Platon dans le Phèdre, que les âmes les plus grossières ont tendance à aimer le plaisir en croyant aimer la beauté. Admettons avec Polos que commettre l'injustice soit plus laid que la subir. Cela signifie soit que cela est plus nuisible, soit que cela est plus douloureux, soit que cela est à la fois plus nuisible et plus douloureux. Examinons les trois possibles :
- la seconde, selon les dires de Polos, est impossible, puisque commettre l'injustice est alors moins douloureux que de la subir
- si la seconde ne va pas, la troisième non plus puisque la seconde est condition nécessaire de la troisième
- il ne reste donc que la première explication, à savoir que c'est parce que commettre l'injustice est plus nuisible que la subir, que cela est spontanément jugé plus laid.

Mais alors on est bien obligé de conclure avec Socrate que ce qui fonde le mal dans l'injustice, ce n'est pas, comme le prétend le sens commun, la douleur physique mais bien plutôt la nuisance morale. C'est donc parce qu'elle apparaît, consciemment ou non, comme un mal absolu que l'injustice est réprouvée et condamnée. Demandons nous à présent dans quelle mesure la condamnation abolit la nuisance morale causée par l'injustice.

b - Subir une juste punition est source d'utilité morale.

Polos et Socrate sont d'accord pour admettre que si une juste condamnation est infligée à un contrevenant par un juge, il faut au minimum que cette sanction soit juste pour les deux parties. Il faut donc, pour qu'une décision puisse être qualifiée de juste, que la valeur de la décision tende vers l'universalité. Autrement le juste serait ce qui convient à chacun en particulier et se confondrait avec l'agréable : dès lors, toute personne faisant ce qui lui plaît serait aussi nécessairement juste, et on n'aurait plus aucune raison de condamner l'injuste. Donc si une condamnation est juste, elle doit être universellement juste, autrement dit annuler les effets de l'injustice, et non y ajouter un nouvel effet. La juste sanction doit donc
avoir un effet négatif.

Nous avons vu plus haut que commettre l'injustice est chose laide. C'est donc que pratiquer la justice est une belle chose. Mais cela implique que subir une juste sanction est une chose plus belle que ne pas la subir quand on la mérite. Mais la juste sanction est-elle plus belle par l'utilité morale, par l'agrément physique, ou par les deux réunis. Les deux dernières solutions sont à exclure car nul ne prétend qu'une punition, fût-elle juste, est agréable. Il reste donc que subir une juste sanction est plus utile que ne pas la subir. Mais, si nous définissons l'injustice comme ce manque d'harmonie entre les différentes parties de l'âme qui nous empêche d'être heureux, en quoi l'utilité morale d'une juste sanction peut-elle nous rendre heureux ?

c - L'utilité morale de la sanction est de restaurer la santé de l'âme.

Socrate fait l'analogie suivante (478a14-b2) : "l'art de gérer l'argent nous délivre de la pauvreté, l'art médical de la maladie, l'art judiciaire du dérèglement et de l'injustice". Une telle analogie signifie que le mal étant causé par l'absence de rapports ordonnés entre les choses, seule l'intervention de la raison peut y remédier, à la fois en restaurant l'ordre perturbé et en instruisant son destinataire, de sorte que l'existence de la rhétorique ne se justifie pas.

Le bien, avons-nous vu dans République VI, c'est l'Idée qui ordonne et justifie toutes les autres Idées, c'est le principe absolu d'une harmonie éternelle et universelle. Donc le mal n'aucune positivité, il n'est qu'une absence de bien, c'est-à-dire une perturbation des rapports harmonieux que l'Idée de bien a instaurés entre les choses. Le mal est donc l'irruption du désordre, de l'irrationnel, là où il aurait dû se trouver de l'ordre et de la raison. Et pour restaurer l'harmonie perdue, Platon fait appel à l'homme de l'art, au technicien, c'est-à-dire à celui qui possède une connaissance rationnelle de son métier : le médecin pour les désordres du corps, le juge pour les désordres de l'âme, l'homme politique pour les désordres de la Cité, etc. L'art judiciaire a donc pour raison d'être le rétablissement de la santé de l'âme (la vertu), comme l'art médical a pour mission de restaurer la santé du corps. C'est ce que dit Socrate (478d9-11) : "l'application de la justice rend certainement plus raisonnable et plus juste : en fait, elle est une médecine pour la méchanceté de l'âme". 

C'est dire que l'application de la sanction est tout-à-fait analogue à l'administration d'un remède : c'est un moyen posé rationnellement afin d'atteindre un but déterminé. Peu importe alors que ce moyen soit désagréable physiquement s'il est utile moralement à la fin qu'on s'est fixée. Et le but de la sanction n'est pas, comme le croit le sens commun, de faire souffrir, mais de rendre justice, autrement dit, littéralement, de ramener le bonheur. Mais pourquoi donc Socrate prétend-il que "la justice rend certainement plus raisonnable" ?

d - La vertu de l'âme consiste à vouloir rationnellement la justice.

Donc, au delà de l'ordre perturbé, puis restauré par la condamnation, l'art judiciaire doit rendre "plus raisonnable", dit Socrate, autrement dit, doit instruire son usager. En effet, celui qui connaît le juste, dans la mesure où il est heureux, ne peut pas vouloir l'injuste. A contrario, celui qui fait le mal est quelqu'un qui ignore le bien. Il est donc clair que l'utilité morale de la sanction, la restauration de la vertu de l'âme, réside dans la nécessité pour le juge d'apprendre à l'injuste à aimer le juste. Et comme il est impossible d'aimer ce qu'on ignore, d'abord à connaître le juste.

Or, dit Socrate, (480a1-2) "si tout cela est vrai, en quoi a-t-on tellement besoin de la rhétorique". En effet, si le plus grand des maux est de commettre l'injustice que seule une intervention rationnelle peut guérir en montrant où est le bien réel, à quoi peut bien servir une pratique irrationnelle qui a pris pour habitude d'encourager l'âme à préférer la facilité du bien apparent ? La réponse, que ne donne pas Platon, est évidemment que la rhétorique, dans l'Athènes démocratique, a eu beau jeu d'investir le Tribunal où les juges ne sont que de simples citoyens tirés au sort et donc pas nécessairement instruits.



CONCLUSION.

Nous avons donc vu qu'il existe des moyens, irrationnels parce qu'empiriques, d'entretenir l'illusion dans les âmes, de telle sorte que celles-ci choisissent la facilité de désirer le plaisir immédiat, plutôt que l'effort de vouloir le bien réel. Cependant, cette illusion est manifestation d'ignorance de la part de l'âme qui en est la victime. Car, dans la mesure où seule l'âme en proie au désordre interne est capable de commettre l'injustice, c'est-à-dire de faire le mal réel tout en recherchant le bien apparent, au contraire l'âme vertueuse, c'est-à-dire qui reconnaît le bien, spontanément ou après juste sanction, ne peut pas vouloir l'injustice. A ce titre, la rhétorique entendue comme ersatz de justice est nécessairement pernicieuse.